‹ L'égoi͏̈steChapitre 1 sur 160 · LA FUITE DANS LA TEMPÊTE · texte numérisé non relu

LA FUITE DANS LA TEMPÊTE

La réponse de Lucie Darleton arriva par une belle matinée parée, avant le lever du soleil, de ces couleurs Iumineuses qui sont un présage pour le laboureur. Mais Claire s'inquiétait peu du temps qu’annonçaient les riches teintes pourpres du levant ; elle n’avait pas en son âme un refuge tranquille, d’où elle pût apprécier pareille beauté. Elle regardait, comme si, devant elle, s’étendait la terre promise, et tout son être, de nouveau, frémit d’espoir devant les splendeurs dont elle avait autrefois rêvé d'entourer sa vie. Mais son pouls qui battait trop fort ramena ses pensées au projet précis qu'il fallait préparer. Claire marchait comme un automate que tous les mouvements entraînent vers un seul but. Rien d’autre ne comptait. Tout servait à alimenter la flamme : les cachotteries, les feintes, les bataillons sereins des mensonges innocents Ss’avançaient sur la même ligne que les petites trahisons hypocrites. Les promesses d'aujourd'hui effaçaient pour Claire bien des journées passées. On avait exigé sa promesse ; elle avait promis généreusement, mais cette extraordinaire contrainte justifiait de reste sa perfidie : « J'ai besoin des premières heures de la matinée ; le reste du temps, je serai libre ». Elle répondit ainsi à Willoughby, à Miss Dale, au Colonel de Craye ; la troisième fois seulement, elle perçut la saveur exquise de cette phrase à double entente. Elle y associs ainsi l’image du Colonel.

La misérable créatüre qui enfreint nos règles provoque nos protestations les plus violentes lorsque nous nous demandons comment une personne, dont la conscience est suffisamment éveillée, peut agir ainsi et accomplir de tels actes. Il y a bien aussi l’offense capitale, maïs celle-là nous jurons que nous pourrions la pardonner, si notre conscience ne brandissait pas d’autres objections, de moindre importance : les mensonges incompréhensibles et abominables, par exemple, ou bien l’imperturbable sang-froid de la trahison. Nous savons cependant que nous vivons dans un monde sans “sciphne, Pendant nos crises d'activité, nous sommes les esclaves de nos projets, parce que nos passions le veulent ainsi, et nos passions dépendent elles-mêmes de notre situation. Nos projets nous imposent une tâche, les passions tiennent le gouvernail du navire et notre situation leur fournit une excuse ; s’il arrive que la conscience ait pris passage à bord du vaisseau, elle reste muette dès que l'allure paraît s’accélérer ; c’est l’hôte malgré soi d’un capitaine de pirates, dont le brick, à demi englouti par les flots, fuit loin du croiseur de chasse, à travers récifs et bas-fonds, pour sauver son pavillon noir. Méfiez-vous de cette situation fausse !

C'est chose facile à dire : quelquefois nous sommes pris dans les lacs ; le filet tombe, comme sur un buisson de roses dont il flétrit toutes les fleurs. Alors, il faut choisir tout de suite : ou bien avoir le courage de rompre nos Hens, ou bien nous abandonner au désespoir. Mais peu d'hommes $e sont exercés au courage, et on habitue les jeunes femmes à la lâcheté. Pour elles, accueillir un malheur avec des paroles sans détours, c’est se rendre coupable d’effronterie, c’est renoncer au brillant éclat de la pureté, et perdre ainsi ce premier rang qu'occupent les femmes sur le marché. On les habitue à satisfaire les goûts des hommes, aussi apprennent-elles bientôt à vivre d’une vie toute extérieure, à se juger d’un point de vue tout masculin. Alors, comme les hommes, elles s'inquiètent fort peu de leur vie secrète. Sans le courage, la conscience joue un personnage bien misérable, et si tout marche au gré

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du capitaine des pirates, la conscience sera contrainte de dégringoler dans la mer, puisqu'elle -ne rend service à aucun des deux combattants.

Ce matin-là, les mensonges et les petites tromperies ne troublaient pas du tout Claire. Elle avait choisi le désespoir, et elle se croyait très brave, parce qu’elle avait juste assez de courage pour fuir ce qu’elle haïssait. Elle se sentait le cœur léger, plus exactement, elle était grisée. Son imagination primesautière, si vite et si lourdement accablée par le sentiment d’un pénible esclavage, se montrait aussi prompte à se représenter vivement l'évasion. Le souvenir de Vernon traversa l'esprit de Claire : c’était un véritable ami ! Oui, et même un guide, mais il ne l’approuverait pas, et s’il lui faisait obstacle sur le chemin qui conduisait à la sainte liberté, lui aussi devait être écarté.

Que penserait-il ? Peut-être ne le reverrait-elle jamais pour le lui demander. Peut-être se rencontreraient-ils un jour, dans les Alpes, lorsqu'ils auraient tous les deux un peu vieilli. Lui serait célèbre, et elle éprouverait ce seul regret d'être restée loin du sévère idéal que proposait Vernon. « Car, à ce moment-là, Mr Whitford, Croyez-moi si vous lé voulez, je désirais sincèrement mériter votre approbation ». Le fantôme qu’elle évoquait ainsi gardait un front sévère, comme Vernon la veille dans la bibliothèque.

Elle se reprocha de penser à lui, au moment où toutes les forces de son esprit devaient s'appliquer à réaliser ce que Vernon désapprouvait.

Elle trouva plus de repos et de joie à se représenter le moment où Crossjay, rouge de honte, devrait avouer qu’il avait fläné dans son lit, tandis qu’elle marchait déjà dans la rosée. Elle eut un rire moqueur à l’adresse de l’enfant, et aussitôt Crossjay, caché derière un arbre, bondit sur elle. Elle s'arrêta brusquement, la main sur son cœur. Quand on conspire, on supporte mal les surprises. Il eut peur de l’avoir heurtée trop fort et s’efforça virilement de la calmer. Il était levé depuis « des heures », dit-il. I l'avait vue descendre l'allée, maïs il n'avait pas voulu l’effrayer. Il jouait ainsi avec ses camarades, mais sil

lui avait fait mal, elle pouvait se venger à sa guise, elle verrait s'il savait supporter une punition. Îl insistait pour qu’elle jui infligeât un châtiment corporel.

« Je confierai ce soin au maître d'équipage, quand vous serez marin, dit Claire,

— Le maître d'équipage n'’oserait pas frapper un officier | Vous voyez combien vous connaissez mal la marine,

répondit Crossjay.

= — Mais vous n'avez pas pu sortir avant moi, vilain garçon, car toutes les serrures étaient fermées et les verrous mis quand Jj ai voulu sortir.

— Mais vous n'avez pas regardé la porte de derrière, et la porte de Sir Willoughby : vous êtes sortie par le vestibule. Et je sais ce que vous voulez, Miss Middleton. Vous voulez ne pas payer quand vous avez perdu.

— Qu'ai-je perdu, Crossjay ?

— Votre pari.

— Qu'avais-je parié ?

— Vous le savez bien.

— Dites ?

— Un baiser.

— Pas du tout. Mais, mon cher enfant, si je ne vous embrasse pas, je ne vous en aime pas moins. C'est de l’enfantillage. Vous ne devriez songer qu'à travailler et à être sincère. Ne dites jamais de mensonge. Acceptez n'importe quelle souffrance plutôt que de renoncer à voire honnêteté. » Elle montra avec insistance combien l'hypocrisie était perverse et sotte, puis elle ajouta : « Est-ce que vous comprenez ?

— Oui, mais vous m'avez embrassé le jour où je suis resté dehors sous la pluie.

— Parce que j avais promis.

— Mais hier, Miss Middieton, vous avez parié un baiser.

-— Je suis sûre, Crossjay — non, je ne dirai pas que j'en suis sûre : mais pouvez-vous aîflirmer que vous êtes sûr d'être sorti le premier ce matin, sûr de ne pas m'avoir aperçue dans l’allée quand vous êtes sorti de la maison. Vous n'osez pas : ah !

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— Miss Middleton, je crois vraiment que j'étais prêt le premier.

— Soyez toujours sincère, mon cher enfant, et vous pourrez être certain que Claire Middleton vous aimerà tou- Jours.

— Mais, Miss Middleton, après votre mariage, vous ne serez plus Claire Middleton.

— Certainement si, Crossjay.

— Non, vous ne le serez plus, et j aime tant votre nom | »

Elle réfléchit et dit : « Vous m'avez avertie, Crossjay ; ; je ne me marierai pas. J’ éoéies » Elle allait dire : « Je vous attendrai, » mais elle dissimula son hésitation sous une longue phrase : « Est-ce Le le village d’où j'ai fait partir ma lettre avant-hier est trop loin pour vous ? » Four protesta bruyamment : « Après Claire, c'est

ie que Je préfère.

É croyais que Claire ne venait qu'après Nelson, cdit- L-ell e, et bien loin après, à moins que vous ne vouliez être un marin d'eau douce.

— Je ne serai pas un marin d’eau douce, Miss Middleton ; vous pouvez en donner votre parole d'honneur.

— De temps à autre, il vous arrive de parler comme si vous en étiez un, Crossjay.

— Alors, je ne parlerai pas du tout. »

Pendant une minute entière, il resta fidèle à cette résolution.

Claire espérait avoir fait un peu de bien ce matim-là, au moment même où elle s’engageait, sans pouvoir reculer, dans une aventure fort incertaine.

Ils marchèrent vite, pour atteindre le bureau de poste du village et revenir avant le déjeuner. Ils arrivèrent si tÔt qu ils furent obligés d'attendre l’ouverture du bureau. Crossjay esquissa une danse de la faim, et Claire l'envoya faire le siège d’une boulangerie. En |” sbsénce de Crossjay, la jeune fille se sentit bien seule. Elle éprouvait une timidité craïntive, dans cette rue de village inanimée, où toutes les persiennes restaient closes. Elle fut heureuse de voir revenir le jeune garçon. Lorsqu'on lui tendit enfin sa

qu

dettre, après qüe le facteur eut témoigné qü’elle en était bien la légitime destinataire, elle partit d’un bon trot, aux côtés de Crossjay, afin de rentrer sans retard au château. Elle jeta un regard avide sur la première page, que remphssait l’écriture de Lucie.

« Télégraphiez, et j'irai à votre rencontre. Je vous donnerai tout ce dont vous aurez besoin pour les deux nuits -Si Vous ne pouvez pas rester plus longtemps. »

C'était la substance même de la lettre. Tout en courant, Claire jeta un second coup d’œil moins anxieux, et cette lecture lui fut douce. Lucie disait : « Si je vous aime comme autrefois ? — Ma plus chère amie. Il faut que le malheur vous atteigne pour que je puisse répondre à cette Œuestion. »

Claire rompit le silence.

« Oui, mon cher Crossjay, si vous le voulez, vous viendrez encore vous promener avec moi après déjeuner. Mais Souvenez-VOUS Que vous ne devrez pas dire où nous sommes allés. Je vous donnerai vingt shillings pour que vous alliez acheter ces œufs d'oiseaux, et les papillons dont vous avez besoin pour votre collection, mais faites attention, il faut me promettre que ce sera votre dernier jour d'école buissonnière. Dites à Mr Whitford combien vous vous repentez de votre ingratitude envers lui, afin qu'il puisse ionder quelque espoir sur vous. Connaissez-vous le chemin qui mène à la gare, en passant à travers champs ?

— On gagne un mille. On rejoint la route au moulin de Combline. On suit pendant cinq minutes un autre rac- COurCi, puis on prend la route, jusqu’au bout.

— Alors, Crossjay, tout de suite après le déjeuner, courez m attendre derrière la faisanderie, je vous y retrouverai. Et si quelqu'un vous rejoignait avant moi, dites que vous êtes en train d'admirer le plumage de l'Himalaya, le bel oiseau des Indes. Et si on nous trouve ensemble, nous faisons la course : vous pouvez me rattraper, bien entendu, mais pas avant que nous soyons hors de vue. Vous direz ce soir à Mr Vernon, à Mr Whitford que vous tenez de moi ces quelques pièces ; c’est une partie de ce

que je veux consacrer à votre argent de poche ; j aimais bien avoir de l’argent de poche, Crossjay ; et vous pouvez lui dire que je vous ai donné congé ; et je lui écrirai sans doute pour qu'il vous excuse, à moins quil ne se montre trop dur pour pardonner. Il est quelquelois très dur.

—— [La prochaine fois, regardez-le droit dans les yeux, Miss Middleton. 11 me paraissait terrible, jusqu’au jour où il m'a obligé à le regarder. Il dit que les hommes devraient se regarder en face, exactement comme nous nous regardons lorsqu'il me donne ma leçon de boxe, et alors ils ne se querelleraient pas moitié autant. Je ne peux pas me rappeler tout ce qu'il me dit.

— Vous n'êtes pas obligé de vous le rappeler, Crossjay.

— Non, mais vous êtes contente quand je vous le répète.

__ Vraiment, mon cher petit, je ne puis m’accuser de vous avoir dit cela.

= Non, Miss Middleton, mais c’est vrai. Et Mr Whitford aime à vous entendre chanter et jouer du piano. Il vous regarde tout le temps.

— Nous serons en retard si nous n’y faisons pas attention », dit Claire, et elle se mit presque à courir.

Ils eurent le temps de faire un détour dans le parc, pour passer devant le cerisier à fleurs doubles, qui avait perdu de sa blancheur. Claire se plaça sous l’arbre et leva les yeux. Au même endroit, elle avait imaginé un ciel vi: sible et plus beau qu'aucun autre spectacle jamais entrev:i sur terre. C'était le jour où elle avait vu Vernon endormi sous ces branches. Mais certainement ce n’est pas Vernon qu’elle avait contemplé, elle regardait plus haut. L'arbre paraissait mélancolique, avec ses fleurs flétries qui prepaient la teinte d’une neige souillée.

Crossjay reprit la conversation :

« I dit qu’il ne plaît guère aux dames,

— Qui dit cela ?

— Mr Whitford.

— Est-ce que ce sont ses propres paroles ?

J’oublie les mots dont il s’est servi, mais il a dit qu’elles ne consentaient pas à l'écouter, fout comme moi

avant votre arrivée ; et depuis que vous êtes ici, je l’aime dix fois plus.

— Plus vous l’aïmerez, et plus je vous aimerai, Cross- Jay. »

L'enfant poussa un cri et se précipita vers Sir Willoughby. Claire, en le voyant, ressentit une impression de froïd et se replia sur elle-même. Crossjay courait, avec de grands signes de joie. Et, pendant toute la promenade, il n'avait pas prononcé le nom de Willoughby. Claire en conclut que l'enfant devinait la parfaite satisfaction avec laquelle Willoughby accueillait toute démonstration d'amitié : Crossjay agissait en conséquence, comment lui en vouloir ? Mais Claire exerçait son sens Critique : une créature jeune, qui a cessé d’aimer, recherche avidement toutes les preuves qui justifieront ses sentiments hostiles. Par moments, lorsque l’adversaire n’est pas là, elle juge Sa propre ranCune brutale, parce qu’elle ne peut pas l’analyser et la réduire à la multitude des justes antagonismes dont elle est issue. L’accumulation de menus faits finit par former un pénible et muet fardeau qui pèse sur les sens, et toute preuve nouvelle, si minime qu’elle soit, paraît lourde d’éloquence. Comme Claire était sur le point de commettre une mauvaise action, elle contempla avidement ce spectacle. Elle se disait que cet homme n'avait ni profondeur, ni sincérité, et il gâtait dangereusement ie petit garçon. Pourtant, d’instinct, elle imita Crossjay et adressa à Willoughby un salut presque joyeux.

« Bonjour, Willoughby. C’est une matinée qu’il ne fallait pas perdre. Etes-vous sorti depuis longtemps ? »

II retint la main de Claire : « Ma chérie ! et VOUS, ne vous êtes-vous pas surmenée ? Où êtes-vous allée ?

— Par là, partout ! Et je ne suis certes pas fatiguée.

— Seule avec Crossjay ? Vous auriez dû lâcher les chiens.

— Leurs aboïements auraient ennuyé toute la maison.

— Mais je suis bien plus ennuyé de penser que vous n'étiez pas protégée ».

Hi baisa la main de Claire, Cela valait un tendre discours,

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« Toute la maison... » reprit Claire, maïs elle ne voulut pas insister. À quoi bon essayer de le convaincre, quand il ne pouvait pas avoir Compris.

— « Si vous me devancez un autre matin, Claire, promettez-moi1 d'emmener les chiens, voulez-vous ?

— Oui.

— Aujourd'hui, je vous appartiens tout à fait.

— Vraiment ?

— Depuis la première heure de la journée jusqu’à la dernière. Ainsi, vous trouvez que l'esprit d'Horace a de l'agrément ?

— Je trouve votre ami très amusant.

— Autant que si on le payait pour l'être.

— Voici le Colonel.

—- ]] doit penser que nous le payons pour jouer son rôle. »

Elle remarqua l’amertume de ces paroles. Willoughby modula un « bonjour » à l'intention d’'Horace, puis il annonça qu'il était obligé d'aller voir les écuries.

« Darleton ? Darleton, Miss Middleton ? 5 demanda le Colonel, qui s’était incliné devant la jeune fille, et se redressait. « Une fille du Général Darleton ? Alors, j'ai eu l'honneur de danser avec elle. Et vous ? N’avez-vous pas essayé de danser avec elle, esquissé en sa compagnie quelqu'une de ces danses triomphales, comme en improvisent les jeunes filles ? Vous sauriez alors quelle délicieuse partenaire est Miss Darleton.

— C'est vrai », s’écria Claire, pleine d'enthousiasme pour l’amie qui venait à son secours. Elle portait la lettre de Lucie sur son cœur, comme un trésor.

« Il est étrange que le nom ne m'’ait pas frappé hier, Miss Middleton. Au milieu de la nuit, il à tinté à mon oreille comme une petite sonnette d'argent ét je me suis rappelé la jeune fille dont j'étais presque amouréux, rien que pour la façon dont elle dansait. Elle est brune, grande comme vous, avec la même démarche légère, c’ést votre sœur, en Cheveux bruüns. Maintenant que je la sais votre gmie l:,. |

— Mais peut-être la reverrez-vous, Colonel.

— Je lui offrirais quelqu'un dont personne ne veut plus. Et puis, si l’on rencontre une charmante jeune fille, c’est pour apprendre qu'elle est fiancée. Cela n’est pas tiré d’une ballade, Miss Middleton, mais de mon cœur.

— Lucie Darleton... Vous alliez m'obliger à vous parler sérieusement, Colonel.

— Le ferez-vous un Jour ?... ou ne verrez-vous jamais en moi qu'un éternel saltimbanque ? Vous savez qu'il existe des clowns mélancoliques. Derrière le fard, vous verriez que mon visage n’est pas tellement drôle. J'ai été aimé, il y a treize ans, et ma bien-aimée est descendue au tombeau. Dès lors, la vie ne m’a jamais paru très hospitalière, sans doute parce qu'aucune autre personne n’a voulu se montrer aussi charitable. On obtient facilement des sourires et des serrements de main, mais il est plus difficile de conquérir une femme, en qui on ait la même confiance qu'en son propre cœur devant l’ennemi. J'étais pauvre alors. Elle m'avait dit : « Le lendemain de mon vingt et unième anniversaire ». Ce jour-là, j’allai la chercher, et je m'étonnai qu’on ne m'interdît pas sa porte. On me fit monter, et je la vis, mais c’est la mort que je contemplai. Elle voulait m'épouser pour me laisser sa fortune |

— Âlors, ne vous mariez jamais, » dit Claire, en retenant son souffle.

Elle regarda derrière elle.

Tout près d’eux, Sir Willoughby passait sur la pelouse.

Elle songea : « Il faut que je sois assez habile pour lui échapper, après le déjeüner. »

Il avait renoncé à la sotte attitude des Jours précédents, et il aurait pu exprimer ainsi sa pensée : « Si je vous perds de vue un instant, je ne suis qu’un nigaud. »

Vernon les rejoignit. Depuis quelque temps, il se montrait fort cérémonieux. Claire s’excusa de lui avoir enlevé Crossjay à l’heure du bain matinal. Il répondit par un signe de tête.

De Craye demanda un indicateur à Willoughby.

&« Un tableau est accroché dans le fumoir. Si vous

L'ÉGOISTE 17 êtes obligé de partir, vous avez des trains à onze heures, une heure et quatre heures, répondit Willoughby.

— Vous partez, Colonel ?

— Dans deux ou trois jours, Miss Middleton. »

Elle ne lui demanda pas de rester. La nouvelle de ce départ la laissait indifférente. Par conséquent, songea Horace — €t puis quoi ? Rien. Enfin, peut-être n’avait-elle pas elle-même l'intention de rester. Autrement, elle eût été fâchée de perdre un camarade amusant : c'était là une facon modeste d'envisager la situation. Le même sentiment peut s'exprimer avec vanité où avec modestie, et des deux manières à la fois, chez la même personne, et chaque mode d'expression peut être également sincère : la vanité des hommes devient si timide en présence de certaines femmes. Lui plaisait-1l un peu ? Ne se souciait-elle guère de lui? — pourquoi s’en serait-elle souciée ? Pourtant, il lui plaisait sans doute. Oh! s’il pouvait lui rendre quelque service capable de l’émouvoir ! Ces pensées capricieuses occupaient l'esprit d’Horace, et d’elles-mêmes aboutissaient à une exclamation et à une certitude : Claire n aimait pas Willoughby, elle attendait des circonstances un secours intelligent. Il avait demandé l'indicateur, tout à fait à l'improviste ; de son esprit et de ses lèvres la question avait jailli, sans qu'il en eût conscience. C'était la suite des hypothèses auxquelles il s'était complu, la veille et l’avant-veille. Le matin même, elle avait dû recevoir une réponse de Miss Lucie Darleton, la belle jeune fille brune, que De Craye s’étonnait de n’avoir pas mieux remarquée quand 1l avait dansé avec elle. Malgré toute sa beauté, il ne s était souvenu d'elle qu’à cause du nom et du rang de son père : un célèbre Général de cavalerie, grand tacticien dans cette arme. Le Colonel avait fait preuve d’une méprisable négligence, en ne se consacrant pas tout entier à l’amie de Miss Middleton.

Les lettres du matin attendaient sur le plateau de bronze du vestibule. Claire montait dans sa chambre. Elle passa sans regarder la correspondance. De Craye ouvrit une enveloppe et monta aussi pour griffonner un mot. Sir Wil-

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Joughby remarqua leur absence, pendant la lecture solennelle qu’il faisait aux domestiques avant de déjeuner. Trois chaises restaient vides. Vernon avait des idées à lui sur [a des cérémonies religieuses -— et à quoi cela lui servait-il, grand Dieu ! — Mais Willoughby fixait les deux autres sièges, et les dossiers lui renvoyaient son regard, avec une impudence qui rappelait celle d'Horace. Horace avait demandé un indicateur, et une minute après 1l avouait qu'il allait encore passer deux jours au château, peut-être trois. L'homme possédé par la jalousie trouve toujours quelque aliment ; il amplilie tout : la prairie devient 4 une jungle, la taupinière, une montagne. Willoughby croi- “ sait et décroisait les jambes, bruyamment. Puis, il croisa À aussi ses bras d’un geste nerveux, et se ràcla la gorge. Ge î n'étaient là que de faibles indices de son état d'âme.

« Etes-vous en bonne santé ce malin, Willoughby ? » lui demanda le Révérend docteur, après avoir fermé ses livres. ;

« Les personnes qui me connaissent intimement n’en Î doutent pas », répliqua-t-il. |

Mesdames Eléonore et Isabelle se récrièrent : « Wi- ie loughby mal portant | » el « Willoughby est la santé | même |! x

Letitia s’attristait pour lui. Le sourire auquel s’efforçait Willoughby était semblable, pensait-elle, au rayon de soleil qui éclaire une cité ravagée par la peste. Elle crut | qu’il aimait Claire profondément, et qu'il la voyait main- H tenant s'éloigner de lui.

1 alla dans le vestibule pour essayer d’apercevoir dans l'escalier ses deux malfaiteurs. Ce feu intérieur, qu'il devait cacher à tous, le consumait. De Craye, dans la chambre de la gouvernante, causait avec le petit Crossjay et Mrs Montague, qui s’installaient devant leur déjeuner. Il avait

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entendu bavarder le gamin ; comme la porte restait entr ouverte, il avait risqué un coup d'œil, et on l'avait invité à ? entrer. Mrs Montague prenait plaisir à l'écouter. Il la traitait avec ce respect familier, apprécié des dames qui 4 ont connu des jours meilleurs, quand ces Jours meilleurs |

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L'ÉGOÏSTE 49 sont déjà lointains ; le respect évoque alors des souvenirs d’une bienséante tristesse. Le seigneur du logis se montrait respectueux, mais plus gracial.

Elle se lamentait parce que l’enfant mettait trop rudement sa santé à l’épreuve, en faisant de longues courses, sans avoir rien mangé qui püt le soutenir.

« Et où êtes-vous allé ce matin, mon garçon ? demanda le Colonel.

— Ah |! vous connaissez bien l’endroit, Colonel ! Je suis affamé | Je mangerai trois œufs, du jambon, des gâteaux, du beurre et de la confiture, puis je recommencerai en prenant ma seconde tasse de café.

— Ce n’est pas une gasconnade, appuya Mrs Montague. Ïl reste à jeun de cinq heures du matin à neuf heures, puis il se présente à table affamé, et il mange trop.

— Oh! Mrs Montague, c’est ce que les gens du peuple appellent un « roman ». Car, à sept heures, j ai mangé une brioche, Colonel. Miss Middleton m’a obligé à aller en acheter une.

— Un gâteau rassis, n’est-ce pas ?

— Il était d'hier ; cela ne bourre pas autant qu'une brioche fraîche.

— Et où avez-vous laissé Miss Middleton, pendant que vous alliez acheter votre brioche ? On ne doit jamais laisser une dame toute seule ; les rues des villages sont désertes à cette heure matinale. Crossjay, vous me surprenez.

—— Elle m’a obligé à y aller, Colonel. C'est vrai, je vous assure. Je me soucie bien d’une brioche ! Et elle ne risquait absolument rien. On entendait les gens qui remuaient dans le bureau de poste et j'ai rencontré notre facteur qui allait chercher son sac de lettres. Je ne voulais pas y aller : au diable la brioche | — mais on ne peut pas désobéir à Miss Middleton. Je n’y songe même pas ; pour rien au monde je ne lui désobéirais.

— Nous sommes bien d'accord là-dessus », dit le Co- Jonel, et Crossjay poussa un cri, car la jeune fille dont ils chantaiïent les louanges apparaissait dans l’embrasure de la porte.

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