‹ L'égoi͏̈steChapitre 2 sur 160 · LEZ · texte numérisé non relu

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« Vous serez trop fatiguée pour monter à cheval ce matin ? » lui demanda de Craye dans l'escalier.

Elle balançait son chapeau au bout d’un ruban : « Je ne songe pas à monter à cheval aujourd’hui.

— Pourquoi ne m'avoir pas confié votre commission ?

— J'aime à porter mes propres fardeaux, quand je le peux.

— Miss Darleton va bien ?

— Je le suppose.

— Voulez-vous lui demander si elle se souvient de inoi ?

— Elle aura probablement gardé un souvenir aussi précis que le vôtre.

— La verrez-vous bientôt ?

— Je l'espère. »

Sir Willoughby rencontra Claire au bas de l'escalier, mais 1l S’absiint de lui tendre une main qui tremblait.

« Nous passerons la journée ensemble », dit-il. Claire s’inclina.

À déjeuner, elle avait l'horloge en face d’elle.

De Craye tira sa montre : « Cette horloge retarde de cinq minutes et demie, Willoughby.

— L'homme s’est dispensé de venir de Rendon pour la régler, la semaine dernière, Horace. Elle retardera trop pour lui lorsqu'il reviendra. »

Une des dames tira sa montre et vérifia l’heure qu'indiquait De Craye.

Claire regarda aussi sa montre et constata avec plaisir qu'elle retardait aussi de quatre minutes.

À dix heures moins un quart, elle quitta la salle à manger, après avoir embrassé son père. Willoughby Ja suivit. Il venait de démontrer les qualités personnelles qui devaient assurer son triomphe, et il se sentait plus tranquille ; 1} Trenoncerait à sa mauvaise humeur, et il 5e persuadait que s’il pouvait alors rester seul avec son excentrique fiancée, l’étreindre encore une fois, il redeviendrait pour elle ce même homme qu'elle avait aimé, — peu auparavant. Peu de journées avaient passé depuis, et,

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à cette pensée, le courroux de Willoughhy se réveillait, mais Willoughby se maîtrisa.

De Craye rejoignit les deux jeunes gens dans le vestibule, au moment où un léger désaccord les divisait

« Le cadeau vaut bien d’être examiné, disait Willoughby à Claire, et je ne dis rien de son prix. Venez donc tout de suite. Je suis à votre disposition tout aujourd’hui. Cet après-midi, je vous conduirai en voiture chez Lady Busshe pour que vous puissiez la remercier ; mais il faut d’abord que vous voyiez son cadeau. On l’a exposé dans le laboraioire.

— Nous avons tout le temps d'ici ce soir », répondit Claire.

Je Craye intervint : « Des cadeaux de noce ?

— Ün service de porcelaine, envoyé par Lady Busshe, Horace.

— Îl n'est pas en morceaux ? Laissez-moi jeter un coup d'œil. Je suis hanté par cette pensée que la porcelaine doit fatalement se briser. Je regarderai et cela me donnera des idées. Nous serons dans le laboratoire, Miss Middleton. »

Îl passa son bras sous celui de son ami. Willoughby ne résista pas longtemps. Il avait la satisfaction de se dire que de Craye resterait ainsi loin de Claire, et, comme il la vit donner des ordres à Barclay, sa femme de chambre, il renonça, pour un court moment, à faire valoir ses droits à Ja compagnie de la jeune fille.

De Craye le retint dans le laboratoire, d’abord en examinant les tasses et les soucoupes en porcelaine de Chine, puis en racontant les dernières nouvelles de Londres : des histoires où un très jeune Cupidon s’embarquait en des aventures ténébreuses, dont les victimes étaient des personnages fort titrés. L’anecdote, à la lumière des titres, plaisait à Willoughby. Quand il ne s'agissait pas de gens titrés, semblables histoires n’avaient aucune saveur, mais ceux qui le dominaient par leur noblesse s’y trouvaient abaissés. Sa conscience blâmait la pécheresse, mais, en même temps, 1l prenait plaisir aux incidents du récit. Il ne put s'empêcher d'interrompre de Craye, pour lui mon-

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trer du doigt Vernon, qui marchait de côté et d'autre, à grands pas, évidemment à la recherche du jeune Crossjay. « Ici, personne d'autre que moi ne sait comment prendre cet enfant. Mais continuez, Horace », dit Willoughby en réprimant un rire dédaigneux, et vraiment, Vernon, une fois de plus bafoué par le jeune polisson, avait l’air ridicule, dehors, sous cette pluie grise qui l’avait déjà à moitié transpercé. Il paraissait résolu à rattraper le fuyard, il partit le long "e l’avenue à l’allure d’une course pédestre.

« L'homme qui court après une balle de cricket a l'air d’un fou, mais partir dans la tempête, comme une locomotivé sous pression, pour rattraper un jeune coquin qui s’est échappé, cela dépasse tout ce que j'ai jamais contemplé », reprit Willoughby, fort amusé.

« Ah ! Ah ! » fit de Craye, en accompagnant ces modulations d’un geste de la main, « il y a des choses plus drôles que cela ! »

Ïl avait fumé dans le laboratoire et Willoughby donna l’ordre à un domestique d’emporter le service de porcelaine dans un des salons, pour que Claire pût l’examiner à son aise.

« Vous êtes un homme hardi », lui fit observer De Craye.

Enfin les dieux peuvent être avec vous. Pour rien au monde je ne voudrais toucher à ce fragile trésor.

— Je me fie à ma chance », répondit Willoughby.

Ils cherchèrent alors Claire Middleton. Le maître du logis souhaitait impatiemment sa présence, mais il fut obligé d'attendre. Elle n'était dans aucune des pièces du rez-dechaussée. Barclay répondit, aux questions posées, que sa maîtresse n’était pas non plus dans les chambres. Wil- Joughby se tourna brusquement vers De Craye : il était bien là.

Mesdames Eléonore et Isabelle, puis Miss Dale, furent consultées. Elles ne pouvaient rien dire des allées et venues de Claire, sinon qu’elles ne comprenaient guère ce besoin excessif d’agitation. L'idée qu’elle pouvait être sortie prit de la consistance. Le ciel était sombre, le tonnerre grondait violemment, et des éclairs illuminaient l’averse. Des

hommes chargés de parapluies, de châles, de manteaux partirent explorer le parc. De Craye dit : « Je vais avec eux.

— Non, s’écria Willoughby, qui se précipita pour l’arrôter, je ne puis le permettre.

__ J'ai un flair de chien de chasse, Willoughby. Je serai bientôt sur la piste.

__ Mon cher Horace, je ne vous laïisserai pas partir.

— Adieu, cher ami ; si l’on peut retrouver cetie jeune fille, c’est moi qui la retrouverai. »

Il se dirigea vers le porte-parapluie. L'assemblée se posa alors cette question : Claire avait-elle pris son parapluie ? Barclay répondit affirmativement. I] s'agissait donc d'une promenade plus importante qu’un tour de parc : Crossjay tait absent aussi. De Craye hocha la tête à ses pensées.

Willoughby tapa brusquement sur le baromètre.

« Où est Pollington ? » appela-t-1l, et il fit demander à Pollington, son valet de chambre, de grandes bottes de pêche et des couveriures imperméables.

Un pressant combat se livrait en lui.

Devait-il partir de son côté, tenter de découvrir Claire, pour lui pardonner, à l'abri du manteau et du parapluie ? Ou bien empêcherait-il de Craye de partir seul, et de se prévaloir de ce flair qu’il vantait avec tant d'impudence.

« Vous m'offenseriez, Horace, si vous insistiez, dit-il.

__ Voyez en moi l'instrument du destin, Willoughby, répliqua de Craye.

— Alors, nous irons de compagnie.

__ Deux unités s’annulent quelquefois en se juxtaposant. Une simple division serait moins dangereuse. Je ne puis me fier à mes qualités d'esprit qu’à condition d'être seul à compter sur elles.

__ Je serai franc avec vous, Horace. Parole d'honneur, vous parlez quelquefois un langage tout à fait inintelligible. Dites-nous cela en anglais.

__ J'offense peut-être le génie de la langue, mais Je croyais bien m’exprimer en anglais.

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