SIR WILLOUGHBY ET SON AMI HORACE DE CRAYE
Willoughby, après le conflit, s’enferma dans son laboratoire, afin de méditer un peu. Comme d'habitude, il cher- Chait à voir clair en lui-même, pour adopter le plan le plus conforme à ses goûts, et il lui arriva de faire une étrange découverte dans les cercles inférieurs de son microcosme. Son choix n’était plus déterminé par ses préférences el ses besoins : il était obligé, lui, Willoughby, de faire des distinctions subtiles, de soumettre son choix à l'épreuve du plus sévère jugement, avant d'obtenir l’adhésion du cœur. Tout en sachant fort bien où le poussait Son désir, Willoughby restait incapable de faire un pas en avant. [1 avait appris à comprendre le monde, mais ce don de déchiffrer l’âme humaine, qu'il avait autrefois, en parlie, possédé, lui était ravi. Il voyait à nu les mystères de Son propre cœur, mais il ne les comprenait que dans leur Tapport immédiat avec le monde extérieur. Ce monde haïs- Sable s'était emparé de lui et l'avait transformé en machine. Il faisait cette découverte, qu en sacrifiant à nos instincts d'égoïisme nous nous irouvons quelquefois acculés par notre faute à une terrible situation : nous pouvons nous tourner de n’importe quel côté, partout, nous nous frap- POnS, nous-mêmes, d’un coup mortel.
Sûrement, toute l'expérience humaine n'offre rien de plus étrange. Notre héros demeurait confondu. Au jeu d'échecs, notre adversaire est déshonoré quand nous le faisons mat ; mais, dans la vie, lorsque nous avons le monde pour adversaire, une victoire semblable met à Ia torture nos sentiments.
Willoughby, pour interpréter sa découverte, dut se laisser guider par la pitié. Tout autre sentiment pâlissait, ïl s’apitoyait sur lui-même, et il conclut que son activité était la véritable cause de sa souffrance : il ne pouvait pas rester tranquille. Il se dévouait à sa race et à son nom, sans quoi il n’aurait jamais été deux fois la victime des femmes. Egoïste, il serait le plus heureux des hommes ! 11 formula sa pensée à voix haute. Sa bonté lui inspirait des projets pour ses enfants encore à naître, et pour les personnes qui l’entouraient. À cause de cette bonté, il se trouvait maintenant dans une situation telle qu'il ne pouvait avancer d’un pas, sans risquer de se meurtrir le cœur. Il était généreux, sans cela n’aurait-il pas, tout de suite, avec ul profond mépris, rejeté, au hasard des vents, et sans hésiter, Claire Middleton ? Il était fidèle à ses affections : sous son toit, Letitia Dale en donnait la preuve. Chacune de ces deux femmes était un vivant exemple de sa puissance de pardon, et, maintenant, s’il adressait à Claire une parole de tendresse, on lui en ferait honte. — Telle était la reconnaissance de Claire. Et s’il n’épousait pas Letitia, un rire diabolique l’accueillerait de partout — telle était la reconnaissance du monde. Vernon, sans doute, ne resterait pas longtemps reconnaissant, pour la bonne fortune qui venait rompre la mélancolie de ses journées. Et Horace ? Wailloughby se dépouilla de ses habits, pour entrer en lice contre Horace ; il rejeta loin de lui tous les déguisements. Cet homme, le premier, avait scindé Willoughby en deux Gtres très inégaux : un être d'amour et un être d’égoïsme. C’est sa personnalité même qu'Horace de Craye avait commis le crime d’assassiner. De plus, il soupçonnait Horace de Craye (il ne savait pas pourquoi, sinon parce que le Livre nous ordonne de soupçonner ceux que nous haïssons) 1l le
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soupçonnait d'avoir trahi ses relations récentes avec Letitia.
Willoughby parcourut les couloirs de la maison pour trouver Claire. Avant de s'engager plus loin avec Letitia, il voulait s'assurer que Claire appartiendrait ou bien à luimême, ou bien, s’il le fallait, au cousin Vernon. Claire pouvait lui rendre son unité, faire de lui, à nouveau, un homme sain et plein de vie — et peut-être le voudrait-elle. Il en jugeait d’après la bonne volonté qu’elle mettait à écouter Vernon : « un gentleman qui saurait parler aurait des chances » avait dit Mrs Mountstuart. Mais un amant aurait des chances bien plus grandes ! Il ne l’avait pas encore supphée. Il s'était montré orgueilleux et violent.
Il savait faire la cour, il devenait alors impétueux comme un torrent.
Quel spectacle splendide, s’il pouvait se retourner vers Lady Busshe et vers le monde, tandis que Claire se blottirait dans ses bras. Et ceux qui s’attendaient à contempler une fout autre série d'événements, verraient Willoughby protester de sa stupéfaction, devant une si profonde et si gratuite erreur. Et Letitia serait justement punie.
Claire descendait pour porter sa lettre à Miss Darleton.
« Faut-il que cette lettre parte ? » demanda Willoughby, qui venait à la rencontre de Claire dans le hall.
« Ils nous attendent tous les jours, maïs papa se trouvera plus à l’aise » répondit-elle. Elle gardait la même attitude discrète, et paraissait bien disposée.
Chose étrange. elle n'avait pas l’air de penser qu’en la jetant au cousin Vernon, Willoughby l'ait traitée avec mépris.
« Vous avez vu Vernon ?
— Comme vous le désiriez.
— Vous avez causé ? Longuement ?
— Nous avons marché assez longtemps.
— Claire, j'ai tâché d’arranger les choses pour le mieux.
— Votre intention était généreuse.
— Îl n’en a pas pris avantage ?
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