‹ L'égoi͏̈steChapitre 35 sur 160 · ET · texte numérisé non relu

ET

Letitia devinrent brillants, ses lèvres commencèrent à trembler, puis les larmes coulèrent.

Ïl avait entendu murmurer quelque chose. Il n'avait pas saisi les paroles, mais elles étaient évidemment amicales. L'émotion visible de Letitia l’en assurait et lui prouvait qu’il avait atteint son but. Il y avait donc une femre qui se prosterhait devant lui pour toute l’éternité ! Il avait donc inspiré à une femme cette mystérieuse passion qu'envient tous les hommes, cette passion qui veut qu’on se donne et qu’on s’immole. Il en avait la preuve devant lui. À n'importe quel moment, il pouvait, à son gré, Courir vers elle et disposer de son enthousiasme.

Et, peut-être parce qu'il inspirait à Letitia des sentiments semblables aux siens propres, il était bien arrivé à faire jaillir en elle lés sources d'émotion qu'il s’efforçait aussi, énergiquerment, de découvrir en lui-même.

Il baisa la maïn de Letitia et la libéra, puis il se leva pour se péncher tendrement vers la jeune fille.

« Ne pleurez pas, Letitia. Vous voyez que, moi, je ne pleure pas : aidez-moi à supporter cela ; ne diminuez pas mon courage ».

Elle s’efforçait de ne plus pleurer, mais elle éprouvait pour elle-même une pitié qui menaçait de faire pleuvoir en un déluge de larmes toutes ses longues années de chagrin. Elle dit : « Il faut que je parte... je suis incapable de... Bonne nuit, Sir Willoughby. »

Sir Willoughby craignait sérieusement d'avoir trop abaissé son orgueil devant Letitia, et de s'être laissé entraîner plus loin qu'il ne le voulait sur les flots de l'émotion. Il intervint : « Nous parlérons de Crossjay demain. Il nous à grossièrement trompés. Comme je vous le disais, ja duplicité constitue, à mon avis, une grave oflense. Mais vous êtes fatiguée. Bonne nuit, ma chère amie.

Bonne nuit, Sir Willoughby. »

Elle eut la permission de se retirer.

Le Colonel sortait du fumoir. Il rencontra Letitia et re: marqua la rougeur de ses paupières, cependant qu'il lui souhaitait une bonne nuit. Il aperçut Willoughby dans la

ra

POP VOST DES

L'ÉGOÏISTE 105 pièce qu'elle venait de quitter, mais il passa prudemment sans rien dire, et sahs même se préciser les raisons de cette prudence.

Notre héros revoyait en esprit la scène que Letitia et Tu venaient de jouer, et en somme il se rappelait son rôle avec quelque satisfaction. De son pouvoir sur une femme, au moins, il se sentait parfaitement sûr : Claire l'avait torturé en le faisant douter de son autorité propre auprès des femmes. C'était un pauvre régal qu’une seule femme, mais les angoisses de sa chair pendant ces derniers Jours et ces dernières heures l’excitaierf à s’en saisir, peut-être avec dédain, mais, à coup sûr, avec avidité. Un pauvre régal, mais pourtant elle était pour lui une forteresse, un lieu d'asile, il s’aidait d'elle à la fois comme d’une lance et d’un bouclier, elle lui servait de rempart et le lançait à l'assaut. Maintenant, il pouvait résolument faire face à Claire. Si elle résistait, si elle le défiait, il ne resterait plus solitaire et nu, il prévoyait que sa situation pourrait lui attirer cet honneur que dispense le monde — mais il n'y songerait que dans un cas d’urgente nécessité. Il s'était appliqué à se montrer pathétique, et cet exercice l'avait suffisamment rasséréné pour lui permettre de dormir. Il se sentait, pour l’heure, franchement satisfait.

Les petits démons de son cortège se sentaient, eux aussi, franchement satisfaits. Après que notre vigilant gentleman eut cessé de se demander s’il se démasquerait davantage encore devant Letitia, et s’il lui montrerait qu'il ne pouvait pardonner à Claire, il abandonna pour le moment au bienfaisant sommeil le gouvérnail de ses affaires : les petits lutins alors esquissèrent une ronde tout autour de son lt.

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