‹ L'égoi͏̈steChapitre 63 sur 160 · RER ART · texte numérisé non relu

RER ART

— Alors, dites ?

—— Nous ne nous entendons pas.

__ Plus d’un excellent accord se fonde sur un désaccord. Il est regrettable que vous possédiez une dot. Si vous n'en aviez pas, ce désaccord vous paraîtrait tout à fait insignifiant. Vous êtes exactement aussi liée par voire honneur que si vous portiez l'anneau à votre doigt.

— Par l'honneur ! Mais j'en appelle au sien. Je ne suis pas la femme qui lui convient.

— Mais s’il insiste, vous consentez ?

—— Ï] insistera; pour son malheur comme pour le mien. »

LE Mountstuart se balança sur son uteuil

« Pauvre Sir Willoughby ! Quelle destinée ! Et moi qui vous prenais pour une jeune fille très habile ! J’admirais que vous sachiez si bien le conduire. Et me voici contrainte de recevoir une lecon de Lady Busshe ! Ma bonne, ma chère petite Middleton, vous ne voulez pas laiss er dire que Lady Busshe a vu plus clair que moi ? J'y mets quelque peu de vanité, je l'avoue, je ne veux pas le dissimuler. Elle affirme — je ne le crois pas — qu'en vous expédiant son cadeau, elle avait le pressentiment que ce cadeau lui reviendrait. Vous ne voulez certainement pas justifier les extravagances d’une femme à qui manque la plus simple notion du respect. Nous pouvons, entire nous, comme 1l nous plaît, disséquer Willoughby, il n’en reste pas moins un être magnifique (et mon examen n’avait pour but is de vous encourager et de me rapprocher de vous.) Nous

1e voyons pas souvent un homme d’allure aussi princière, aussi agréable en société lorsqu'il se sent à l'aise : le type du vrai gentleman anglais. C’est l’homme qu’on voudrait avoir pour VOISIN lorsqu il sera marié. Et cette femme dit ouvertement qu'elle s'attend à le voir repoussé uno deuxième fois! Vous frémissez. Cette pensée mous est odieuse. Ce serait incompréhensible, sauf, bien entendu, pour Lady Busshe. Elle brandit une de ses conclusions brutales, et la voici. prophétesse. Pouvez-vous imaginer une femme capable de prédire à quelqu’ un ce double abandon ? Peut-êtra a-t-elle envoyé ce même cadeau qui,

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une fois déjà est venu ici et en est reparti. Vous savez : les fiançailles avec Miss Durham. Elle m'a dit, hier soir, qu’on le lui avait renvoyé. Je la regardais, pendant qu'elle écoutait, d’un air très méfiant, le professeur Crooklyn. Ma chère petite, c’est sa passion de prédire des désastres, sa passion ! Et quand ses funestes prédictions se réalisent, elle triomphe, naturellement. Nous subirons sa domination ; et ses petits hochements de tête entendus, à tous propos. Le comté ne sera plus supportable. Rétractez-vous, ma petite Middleton ! Et ne répondez pas comme un oracle, parce que c’est moi qui parle tout le temps. Confiez-vous à moi. Vous serez bientôt arrêtée et l’absence de mots vous prouvera l'absence de raisons. Je vous assure que c'est vrai. Laissez-moi vous regarder une bonne fois. Non, ajouta Mrs Mountstuart, après avoir pris une attitude qui lui permettait de scruter le visage de Claire, vous avez un cerveau : les lignes de la bouche et du nez sont révélatrices : je pourrais jurer que je ne me suis pas trompée, votre dt est alerte. Et le cœur ?

Je n’en ai pas, » soupira Claire.

Soupir était à la fois volontaire et spontané. De même nous Douvons, avec une prompte sincérité, faire nôtre un rôle que nous avons d’abord choisi parce qu'il nous plaisalt.

Au soupir de Claire, Mrs Mountstuart comprit qu un fardeau plus lourd pesait sur la jeune fille. Elle n'aurait pas soupiré aussi profondément sur son manque de cœur, ou sur l’aveu qu’elle en faisait. Si Claire n aimait pas l’homme à qui elle était fiancée, ce soupir sigmifiait quoi ? Ê — quelque feinte ; et la feinte sert de voile au secret. Les jeunes filles ne soupirent pas ainsi par compassion pour un homme qu’elles n'aiment pas — à moins qu'en même * temps, elles ne se sentent oppressées, parcé qu elles savent, ou parce qu’elles redoutent que leur cœur ne batte pour quelqu'un d’autre. En général, elles n’ont pas de compassion à lui consacrer. Il serait aussi raisonnable de s’attendre à voir le soldat pleurer l'ennemi qu'il frappe pendant le combat : c’est bien loin de l’action qu'on peut

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L'ÉGOÏSTE 153 éprouver pareil sentiment. Et si, par hasard, cette compassion s'exprime, sans qu'une fatigante insistance l'ait provoquée, c’est qu'à l'arrière-plan autre chose se dissimule : on se plaint soi-même, en feignant de plaindre charitablement sa victime.

Ainsi se suivaient les déductions de Mrs Mountstuart. Comme ses soupçons, elles avaient quelque chose d’un peu grossier, quelque chose de trop général — sans être tout à fait incorrectes, elles ne s’adaptaient pas exactement à Ja vérité. Il est rare qu’on frappe volontairement sur la tête d’épingle de la vérité. Celui qui fait profession de clairvoyance, et qui cherche la vérité dans les ténèbres d'un cœur, peut la mettre en lumière, à force de frapper lourdement partout, au hasard. Nous admirons cette habile clairvoyance, mais la tête d’épingle ne sort pas toute seule. D'autres matières y adhèrent. Et lorsqu'on obtient plus que la vérité, on reste en deçà de la vérité. On ne l’obtient toute pure qu’à force de croire en elle ou de l’attendre.

Mrs Mountstuart, qui était perspicace, se dit : « Un amoureux ! » Il n’y avait point d’amoureux ; il y avait cependant quelque amour ; ou plutôt la chambre était prête, mais aucune lampe ne s’y allumait encore.

« M'assurez-vous certainement que vous n'êtes pas tentée d'occuper le premier rang parmi les dames du comté ? »

La réponse de Claire fut ferme :

« Je ne le suis pas du tout.

— Ma chère, je vous croirai, à une condition. Regardezmoi. Vous avez des yeux. Si vous voulez faire du mal, vous êtes bien armée pour cela. Maïs quand on a remporté un prix, il vaudrait tellement mieux s'arrêter là, et en jouir. Tous les caprices et les lubies de Lady Paiterne trouveront à se satisfaire dans l’autorité qu’elle exercera sur le comté. — Quant au monsieur, évidemment — il s’est mal conduit hier soir, mais avec une semblable beauté... » — elle avança un doigt vers la joue de Claire et, pendant une brève minute, elle contempla la jeune fille avec amour « Votre beauté est capable d’apprivoiser un ogre. Et notre

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homme est aussi maniable qu'il est charmant en société. Vous avez cette beauté que les Français appellent : — non, c’est la beauté d’une reine des Elfes : on les voit aux agueis autour de vous, l’un ici, l’autre là. Lorsque vous souriez, ils dansent. Lorsque vous vous montrez dolente, ils vont se pendre. Non, je ne vois en vous rien de diabolique, en tous cas, pas encore. Voyons, voyons, ma petite Middieton, Willoughby est un homme dont on peut se montrer fière. Vous pouvez l'envoyer au Parlement ; 1l y épuisera sa mauvaise humeur. À mon avis, il a du style. Il le sait ? Je ne m’en étais jamais aperçue avant hier soir. Je ne puis deviner ce qui lui est arrivé, ces temps-ci. Il était autrefois un jeune monarque splendide. C'était vraiment un type superbe de jeune gentleman anglais. L’avez-vous blessé ?

—— Je suis, par malheur, obligée de le blesser.

__, C'est bien inutile, mon enfant, car il faudra bien l’épouser. »

Le sein de Claire se gonfla. Ses épaules se soulevèrent aussi, se rétrécirent et sa tête s’inclina légèrement en arrière.

Mrs Mounistuart s’écria : « Mais le scandale ! Pourriezvous jamais, jamais, suivre l'exemple de cette petite Durham ? — que la jalousie l’ait ou non poussée. Vous avez parcouru tant de chemin, en si peu de temps, qu’on se demande avec angoisse où vous vous arrêterez. Votre regard trahissait à l'instant une répugnance sans réserves.

— J'ai peur qu'il en soit ainsi. C’est la vérité. Je me suis plus maîtresse de moi-même. Chère Madame, je vous ai assuré que ma conduite n’aura rien de scandaleux ni de peu honorable. Ce que je voudrais vous demander, c’est de m'aider, En ce qui me concerne, je sais ceci : je ne suis pas la meilleure des femmes. Je suis impatiente, mauvaise. Je ne ferais pas une bonne épouse. Des sentiments comme ceux que j’éprouve m'apportent sur moi-même de pénibles révélations.

— Riche, beau, grand seigneur, influent, une santé brillante, de grands domaines. » Mrs Mountstuart énumérait,

ir

L'ÉGOÏSTE 159 avec d’énergiques intonations et à mesure qu'ils se présentaient à son esprit, tels attributs de Sir Willoughby, qui devaient attirer une âme féminine. « Vous désirez, Je suppose, que je vous prenne au sérieux ?

— Je vous supplie de m'aider.

— Comment cela ?

— Persuadez-le que c’est folie de me contraindre à tenir ma parole.

— Je vous croirai, ma chère Middieton, à une condition : Quand vous affirmez n'avoir pas de cœur, c'est une bêtise. Un changement comme celui-là — si l’on doit y croire — vient du cœur. Ce n’est pas le manque de cœur qui le provoque. Ne le voyez-vous pas ? Mais si vous voulez de moi pour amie, il ne faut pas feindre la stupidité. La bêtise est en soi quelque chose d’assez pénible, mais d'imitation est effroyable. Il faut rester honnête avec moi et me répondre sans détours. Lorsque vous êtes venue ici en visite, vous vous proposiez d’épouser Willoughby Patterne !

— Oui.

—— Et, peu à peu, vous avez découvert, tout d'un coup, depuis votre arrivée ici, que vous ne le désiriez plus, si vous pouviez découvrir un moyen d’y échapper.

— Oh! Madame, oui, c'est vrai.

__ Eh bien, maintenant, je vous mets à l’épreuve. Mon adorable petite Middleton, vos joues en feu ne me suffiront pas cette fois. Le vieux serpent peut à l’occasion rougir comme une jeune fille innocente. Il faut que vous me parliez, et qu’en six mots vous me donniez vos raisons, et n’en gaspillez aucun pour me dire : « Madame ! » ou bien : « Oh! Mrs Mountstuart ! » Pourquoi avez-vous changé ?

—— Je suis venue... quand je suis venue, j’éprouvais déjà quelques doutes. Je vous dis sincèrement la vérité. J'ai découvert que je ne pouvais pas lui accorder l’admiration à laquelle j'ose dire qu'il est en droit de prétendre. J'ai changé : cela m’a surprise ; cela me surprend encore. Mais changé si complètement ! Et alors, la pensée de notre mariage est comme...

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