CHAPITRE XXXIX
Mais déjà, il commençait à se sentir supplicié par sa propre action. Il redoutait une rencontre avec Claire. Il se jugeait fou de l'avoir retenue. Comment pourrait-il maintenant la regarder et maintenir inflexible sa saine résolution ? Elle lui suggérait des projets insensés. Claire absente, il aurait pu aller jusqu’au bout, apaisé par le sentiment de remplir un devoir envers lui-même : peut-être haïssait-il un instant cette pauvre fille qu'il finissait par rendre heureuse, maïs il la traiterait avec une certaine sorte de bonté, avec politesse. La présence de Claire dans la maison, avant qu'il eût agi et — juste ciel ! — après qu'il aurait agi, mettait en péril ses résolutions. De l'orgueil ? Il n’en avait point : il le jetait à terre pour qu'elle le piétinât ; mais avant de laisser fouler aux pieds son orgueil, il se ressaisit. Oui, il était orgueilleux. Son orgueil s’enfonçait comme un poignard dans son sein ; son orgueil faisait sa souffrance. Mais Willoughby était trop fier pour s’incliner devant la souffrance : « Ce que je fais est bien. » Il prononça ces mots et la route Jui sembla plus facile, mais
une question s’imposa brutalement à lui :- Le monde ap-
prouverait-1l, admettrait-il que Sir Willoughby Patterne pût s’enorgueillir de posséder Letitia ? Autrefois, oui ; mais
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maintenant ? La beauté de Claire lui apparut et l’éblouit de ses rayons.
Nous sommes à bord du vaisseau qui porte l’hümanité e; se Îfraye péniblement un chemin À travers la tempête. Des cris bruyants se croisent ; le désarroi se met parmi l'équipage, un furieux instinct de conservation sépare les groupes. Telle personne se préoccupe du bateau, telle autre &e sa propre vie. La vie, pour Willoughby, c'était Letitia : rardant Claire il ne songeait qu’au bateau. Mais s'il rochait à Claire, avec ténacité, ne serait-il pas moins exposé que s 1l rejetait Claire pour saisir Letitia ? Non, Claire avait agi de telle sorte qu’elle blessait au vif un orgüeil alpitant. lle avait promené de l’un à l’autre sa blessure ugnante ; elle avait trahi Willoughby auprès de Vernon, és ne £ sé ne Mountstuart. Certaine lumière dans les yeux d'Horace disait qu'auprès de lui aussi elle avait
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{1 | auprès de qui encore ? Il aurait pu se cramponner
ppétit de vengeance, qui
, disparut vite.
« Je repousse toute idée de vengeance ! » s’écria-t-il. Comh
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mme magnanime qui ACcueillait ainsi une mortelle ide: Willoughby ne put réprimer un frisson brûlant, suivi d’une souffrance aiguë. Ïl se jugeait pres plus digne d’être plaint qu'il se montrait plus admirable. Il but, comme un poison, une ou deux gouttes de la pitié qu’il s’accordait à lui-même, mais il arrêta l’élan de la pitié publique. Il devait renoncer à Claire, mais il voulait que le monde aperçût, aussi clairement qu 1l d’apercevait lui-même, la parfaite justice de cet acte. Laocoon de ses propres serpents, il s’efforçait à la magnificence des attitudes, tandis que tout le réseau de ses muscles se contractait. Oh ! l'Abomin able, la trop belle jeune fille ! fl devait renoncer à elle, mais il ne la céderait pas à n'importe qui, son sang à ki hits des dards acérés, 1} sentirait des serpents dans son lit si certain gentleman touchait à la jeune fille. 11 fallait la donner À quelqu'un qui pût l’éteindre, faire d’elle la seconde femme d'un demi-reclus, aux manières surannées, qu’un premier
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196 L'ÉGOÏÎSTE
mariage avait couvert de honte. Le monde la jugerait sans se laisser influencer par sa beauté, s’il était de notoriété publique qu’on la repoussait, qu’elle était réduite à se réfugier auprès de ce pauvre Vernon et que, poussée par Îe événements, elle l’épousait dans un accès de bon sens,
la fois par raison, par dépit, par honte, et par désespoir. Le monde saurait juger. L'instinct de conservation guidait Willoughby : on pouvait suggérer au monde certaines pensées, mais il ne se Îles laisserait certainement pas su£ggérer, s’il voyait Claire marcher vers l’autel, en compagnie d'Horace de Craye. L'instinct de conservation parlait ainsi, et mon l’esprit de vengeance. Pour se justifier, Willoughby n'avait qu’à jeter un regard sur l’iniquité de Claire. Il ne voulait pas lui faire une blessure inguérissable, il était trop affiné pour le souhaiter ; mais il se proposait sérieusement de lui laisser tout le bénéfice du scandale, S'il Y avait scandale, ou des inévitables commérages.
« Et alors, il en fit cadeau à Vernon Wbhitford, son cousin et son secrétaire, qui ouvrit la bouche et ferma les yeux... »
Vous entendez ces propos du monde ? Comment empèêcherait-on le monde de bavarder ? Willoughby ne voulait point faire de mal à Claire, voilà tout. I] ne pouvait se défendre d'espérer que Claire serait quelque peu ternie ; cet espoir surgissait en lui et, sans cet espoir, le rayonnement de cette abominable èt trop belle jeune fille n’eût point été supportable, Willoughby n'aurait pas pu accepter le sacrifice : jamais il ne se serait décidé à la livrer à un autre.
D'ailleurs, il obtint tout de suite un heureux résultat. Il évoqua si vivement les bavardages inévitables, le geste dédaigneux du monde, que la beauté de Claire lui paraissait souillée, fanée et perdait son formidable magnétisme. [l pourrait maintenant rencontrer Claire et rester calme. Îl s'était trempé comme l'acier d’une lame. Il demandait avant tout aux femmes la pureté. Une femme, que l’haleine du monde aurait souillée, ne le ferait pas trembler.
Regardez-le avec quelque indulgence. L'Egoïste est fils de lui-même. Il est aussi son propre père. Le père aïme
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L'ÉGOÏSTE 197 le fils : le fils son père. Unis par le plus fort des liens, 1ls se vouent une affection réciproque. Si certaine personne se conduit de manière à les blesser méchamment, comment chacun d'eux, dans son grand amour pour l’autre, ne haïrait-il pas le criminel ? Ils ne veulent pas faire de mal, mais ils ne peuvent consentir à voir l’un d’eux souffrir ou solliciter en vain. La sympathie familiale qui les rapproche devient de plus en plus intense. S'ils vous sacrilient, bien que votre offense soit légère, c’est sur l’autel de leur mutuel amour, à la piété filiale ou à la tendresse paternelle : le plus jeune a offert un délicat morceau au plus âgé, Ou le plus âgé au plus jeune. Absorbés par le orand exemple de leur dévouement, ils ne pensent pas à vous. Ils sont beaux.
Cependant, il est très vrai que le plus jeune subit Les passions de la jeunesse ; il y à là quelque chose qui des sépare, et la situation devient tragique. Alors ils nous paraissent émouvants. Telle était la situation de Willoughby : 1 écoutait son aîné, et il se résigna enfin à mordre dans le fruit qu’on lui offrait — le vénérable aîné préféra ne pas remarquer la bouche grimaçante qui allait mordre. En tous cas, vous le voyez, une moitié de lui-même était mûre pour défendre avec sagesse l'intérêt de Willoughby. Pour que cet intérêt fût sauvegardé, la plus fruste moitié n'avait qu’à accepter une direction plus sagace, et la tendresse filiale y aidait. Cette acceptation n'allait pas sans quelque souffrance, certes, mais la même rare tendresse conseillait à notre gentleman de refouler sa peine. Si le fils avait œémi sur son destin, le père en eût été déshonoré. Le fils s’inclina avec vénération et se soumit. Aussi, lorsque nous demandons pour lui quelque indulgence, nous en appelons \ tort à la charité : il suffit d'exposer l’anatomie initiale de notre personnage : une division en deux parties, pour l'excuser, peut-être même pour le glorifier. L'Egoïste est la source même, le premier homme ; ce qui est primitif renaît, ce qui est élémentaire se reconstitue. L'élément primitif, ressuscité dans des conditions nouvelles, peut avoir été poli à l'extrême par les hommes, sans perdre
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