CHAPITRE XLII
OU L' ON VOIT S'EXERCER LES FACULTÉS DIVINATRICES 1 D'UN ESPRIT PERSPICACE
Au moment où le docteur Middleton et Sir Willoughby entraient au salon pour y terminer la soirée, Vernon venait de quitter le Hall. Aux grilles du parc, ïl se sépara du colonel et se dirigea vers le cottage des Dale, où l’on n’avait aucune nouvelle de son vagabond. Corney, de la fenêtre | de sa chambre à coucher, lui cria la même décevante réponse ; le joyeux petit docteur s’étonna de voir Vernon s’en aller si loin, la nuit, pour avoir des nouvelles d’un gamin comme Crossjay — dont l’âme tenait chevillée au corps. — Puis, le docteur s’emporta et se mit à frapper, à la manière de Guignol, sur le rebord de la fenêtre, lorsque Vernon refusa de s’abriter et de se reposer. Vernon s’excusa en disant que ce gamin était « le seul être au monde dont il eût à se soucier » «et il partit à grands pas, en criant le nom d'une ferme éloignée de plus de cinq milles. Le docteur lui hurla une invitation à déjeuner, pour le cas où il reviendrait par le même chemin, puis Corney se coucha, en songeant à Vernon. Toute une série de conjectures le persuadaient que Vernon était le chevalier servant de Miss Middleton, et il éprouvait une profonde compassion pour son pauvre ami.
— Et cependant, songea-t-1l, on ne peut guère souhaiter mieux qu’un attachement sans espoir pour accompagner la mélodie de la vie. La dissonance est si extrême que toutes les fausses notes de moindre importance se fondent en une agréable harmonie. Aïnsi, tout compte fait, notre gentleman, qui chemine à pas traînants, suit une route aussi agréable que celle de tel autre gentleman, choyé par le destin.
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L'ÉGOÏSTE 231 Dans l’esprit du petit docteur, Sir Willoughby était ce centleman choyé par le’ destin ; puisque ce jeune seigneur de grande allure possédait la richesse, la considération, et il avait pour fiancée la plus ravissante jeune fille qui fût au monde. Cependant, bien qu’il pesât à leur juste valeur tous les avantages dont jouissait Sir Willoughby, le docteur Corney imaginait volontiers qu’en fin de compte, Vernon pût faire pencher la balance de son côté. Mais Corney n’arrivait à cette conclusion qu'après des calculs extrêmement abstraits. Il lui fallait, pour ainsi dire, nourrir son maigre ami de racines et de rosée. Et c’est dans un lointain avenir que s’affirmait l’heureux sort de Vernon : aux approches de la vieillesse. Alors, le souvenir de l’épouse, si fâcheusement choisie, serait pour lui une bénédiction et il recueillerait les fruits des bonnes habitudes auxquelles s'était soumise sa nature. C'est un Irlandais qui jugeait ainsi. Le docteur éprouvait une antipathie profonde, et toute spontanée, pour le type d'homme que représentait Sir Willoughby. Son instinct se hérissait, excité par un violent antagonisme — non contre la race : Vernon était de ia même race, un peu du même sang et Corney l'aimait c’est ce type d'homme qui lui paraissait choquant. Le succès éclatant de Willoughby, dans le pays qu'il habitait, imposait le silence au docteur, comme une sorte de loi, mais en même temps, son cœur de Celte accumulait les motifs de révolte. Le docteur Comney, lorsqu'il contemplait Willoughby, ressemblait un peu au misérable paysan irlandais sous la domination de Strongbhbow; avec cette différence, toutefois : Corney y voyait plus clair, parce qu’il connaissait un ami mieux fait pour occuper une situation éminente, et surtout mieux fait pour plaire à une charmante jeune femme — si ces Anglaises de la haute société pouvaient seulement apprendre à concevoir un autre idéal viril que cette idole de bois, objet de l'admiration nationale !
Le docteur déjeuna très tôt, sans voir Vernon. Tandis que la première alouette du matin chantait dans le ciel, ïl partit voir un malade. La tâche de la journée ne s’appe-
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