LX VII
La série de nos statues est unique au monde, et toutes elles méritent qu'on s arrête un instant devant elles. Plusieurs ont été restaurées sous la direction de M. Mariette mème. Elles proviennent presque toutes de ces réduits cachés qu'offrent les tombes des anciennes nécropoles de Memphis et qu'on nomme des szrdab. On remarquera les caractères généraux du type qu'elles représentent : la taille bien prise, la tête petite, les yeux bien ouverts, le nez court et rond, la bouche épaisse et bienveillante, les joues pleines, les épaules carrées, les pectoraux puissants, les hanches très-effacées, les jambes nerveuses et sèches. M. Mariette, à qui nous empruntons ces détails ethnographiques, ajoute qu'ils se retrouvent encore de nos Jours dans le fellah des provinces moyennes,
1.— C'est le portrait, plus grand que nature, de ce Schafra où Chéfren, qui fit construire la deuxième pyramide, un vrai portrait et évidemment ressemblant. La tête, d’une expression si person nelle, ne peut avoir été, en effet, que modelée d'après nature. En: suite les inscriptions gravées sur le socle ne laissent à cet égard aucun doute. Le monument représente bien Chéfren. Il y a soixante siècles que ce Pharaon vivait et que vivait l'artiste qui a fait le chefd'œuvre, La matière employée est le diorite. Le Pharaon est assis dans l'attitude d'un dieu jouissant de son éternel repos, mais en
tout temps prèt à sortir de son immobilité, I] a la main gauche al:
longée sur la cuisse et de l’autre il tient une bandelette ployée. Sous la forme de l’épervier sacré, aux ailes étendues, Ra est debout derrière sa tête et le protége. Sur les côtés du siége deux tiges de plantes sont sculptées en haut-relief : elles figurent la haute et la basse Égypte, qui étaient, par conséquent déjà, au temps de Chéfren, réunies en un seul et même Empire. L'effigie si tranquille et si calme du majestueux Pharaon a été trouvée par M. Mariette au fond d'un puits à eau, dans l'enceinte de ce curieux temple de Hor-em- Khou (Armachis) qui fait face au grand sphinx. Quelque révolution sans doute à déchainé contre le roi la fureur populaire, on ne sait en quel temps, et sa statue, arrachée du lieu saint, fut précipitée.
2,— Encore Chéfren, assis. Ce sont bien les mêmes traits; mais le roi est devenu vieux, et il n’était encore qu'en pleine maturité d'âge alors qu'il se fit tailler la précédente image. Toutes les deux, du reste, furent trouvées ensemble et encore les débris de huit autres, trop mutilées pour que M. Mariette ait pu songer à les restaurer. Celle-ci est d’un travail plus rude et d’un style moins bon, quoique tout à fait de la même époque.
3.— Après le Pharaon, voici maintenant une sorte de connétable ou de ministre d'État, un des hauts personnages de sa cour. On ne sait pas son nom; mais il est hors de doute que, s'il n'a pas servi Chéfren lui-même, il a servi quelque roi de sa dynastie. Lui aussi il vivait il v a au moins six mille ans. On lui à, du reste, réussi son portrait mieux encore qu'à son maitre. Est-il possible d'obtenir d'un morceau de bois, car la statue est en bois, qu'il rende une physionomie humaine avec plus de vérité? C'est d’un réalisme parlant. Comme les Pharaons s'identifiaient avec les divinités, l'artiste, n'ayant ici affaire qu'à un simple mortel, s'est évidemment senti plus à l'aise. I n'y a plus guère de gène hiératique, ni dans le port de tête, ni dans le geste, ni même dans les divers détails du corps. Tout est traité avec un sentiment tres-exact de la nature. La chevelure du héros est courte, comme il convient à un homme d'’ac-
tion, et il est debout. Il a le torse nu : n'est-ce pas pour indiquer
peut-être qu'il l’expose franchement au danger? Les jambes aussi
LE TEMPLE ds
sont nues, et les pieds, les bras et les mains; mais les reins et le haut des cuisses sont drapés d'une jupe. Ces détails ne sont pas livrés au hasard et expriment bien ce qu'on est en droit d'exiger qu'ils expriment. Ils contribuent à marquer le caractère de l’'ensemble, que le bâton de commandement, l’insigne par excellence de l'autorité agissante, achève enfin de rendre.
C'est une opinion assez vulgairement acceptée que la sculpture égyptienne est toute de convention, et on nie volontiers ses tendances réalistes. La vérité est qu'elle se préoccupe avant tout de faire nature, comme le veut le jargon de nos jours, et elle en pousse la recherche jusqu'à l’enfantillage. Il suffit, pour s'en convaincre, d'examiner les veux de notre statue: ils sont rapportés et faits de plusieurs pièces; en guise de paupières, une enveloppe de bronze enchàsse un morceau de quartz opaque, ensuite au centre de ce globe oculaire ainsi fabriqué, un morceau de cristal de roche sert de prunelle, et enfin, tout au fond du cristal de roche reluit un clou brillant comme un rayon de vie réelle. Le petit Scribe du Louvre doit à la même disposition, si nous ne nous trompons, son regard étrange.
4. — La tête et le torse d'une dame debout, en bois. C’est la femme peut-être du personnage précédent ou une de ses parentes. Trouvé dans le même édicule funéraire.
5. — Un peu plus grand que l'homme d'action et tenant en main non pas le bâton de commandement, ni la bandelette plovée des Pharaons, mais un rouleau de papyrus ; portant non pas les cheveux courts, mais une grosse perruque ; debout aussi, les bras non pas dégagés, mais collés au corps; la jambe gauche en avant, d'allure contemplative, non pas aisée, mais hiératique; les hanches couvertes de la schenti pour vêtement. N'est-ce pas que voilà un prêtre ? Assurément. Il s'appelait Ra-Nefer, comme le disent les inscriptions du socle, et il était prêtre de Phtah et de Sokar, et il vivait environ vers le temps de la cinquième dynastie, trois ou quatre siècles après Chéfren. Ce morceau, d’ailleurs, est d'une exécution admirable et un parfait portrait comme les autres.
fa)
6. — Le même Ra-Nefer, toujours prètre, mais à un autre mo ment de l'existence sacerdotale. Il a la tête rasée maintenant; il a dù laisser sa perruque : cela lui donne l'air de fure comme un retour sur lui-même, un acte d'humilité. Sa chemise cesse aussi de le draper ; il la ramène par devant et n'a plus pour tout vêtement qu'une sorte de tablier.
7. — Statue de quelque fonctionnaire de l’ancien Empire. Il portait à la cour de Memphis le titre de Supérieur des Dix du Ror.
8. — Ce personnage répondait autrefois au nom de Noum-Hotep, un nom qui à eu une longue fortune, illustre déjà au temps où les pyramides s'édifiaient, porté encore par un fonctionnaire de la douzième dynastie dans une des tombes de Beni-Hassan. Les noms égyptiens ne se transmettaient pas réguliérement de père en fils ; ils n'étaient pas, au sens actuel, de vrais noms de famille. I n’est donc pas à supposer qu'on ait affaire ici à quelque ancêtre d'une vieille maison, à quelque Montmorency d'Égypte. La statue est en calcaire.
9. — Il y a dans cette figure, vètue de la schenti, je ne sais quoi de grand qui tient à la fois du dieu, du pontife et du roi. Elle est assise dans son calme, comme pour se laisser adorer, l'avant-bras couché le long des cuisses, les mains sur les genoux ; une main tient le rouleau de papyrus, emblème de science et de méditation, mais l’autre, étendue, est prête à agir. Le nom du personnage est En-
Khefet-Ké. Granit gris.
10. — Le mème personnage dans la même pose. D'une exécution moins achevée. |