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Le sentiment qui domine dans la bonne architecture égyptienne, et qui se dégage de notre Temple, est je ne sais quel sentiment de
plénitude, de satisfaction entière, profonde. On ne connaissait pas
en Egypte les élans inquiets, les aspirations à perte de vue qui caractérisent l’art chrétien au moyen àâge et que nos cathédrales traduisent si bien avec les pointes de leurs ogives, leurs piliers et leurs hautes flèches. On n'avait pas de ces désirs; on était satisfait à moins. En revanche, on n'élevait pas de hauts édifices sans v mettre la masse suffisante. [lv avait toujours équilibre entre le but à atteindre et les movens qu'on mettait en œuvre. Ce qui préoccupait, c'était de faire les colonnes bien assez grosses pour satisfaire même les plus exigeants, et d'en disposer à la file un nombre
suffisant, incontestablement suffisant, Suffire et satisfaire, dans ces
deux mots est le secret intime de l'architecture égyptienne, lorsqu'elle ne s'égare pas dans le symbolisme et qu’elle ne prétend pas étonner comme dans les exagérations gigantesques de sa décadence. Les Grecs l'ont ainsi compris, et, en s'inspirant des constructions qui leur ont servi pour leurs temples, ils en ont. pris avant tout cet esprit de plénitude.
Mais laissons là les impressions obscures pour prendre de notre édifice une vue claire. Il mesure neuf mètres de haut, sa largeur est de dix-huit et sa profondeur de vingt-cinq mètres. Il se décompose le plus simplement du monde en ses diverses parties. Il n'v à pas trace de socle ; il est en communication directe avec la terre où il s'enfonce. Aux quatre angles de la surface rectangulaire qui lui sert d'assiette, quatre piliers à murs inclinés légèrement de dehors en dedans s'élèvent. Sur la grande façade sept colonnes, et sur la petite quatre seulement, aident les piliers à porter l'entablement et la corniche, dont la ligne droite fait de tous les côtés une découpure horizontale sur le ciel. De même qu'il n'y a pas de socle, il n°y a pas de toit; car on ne peut guère appeler de ce nom un assemblage
de blocs de pierres faisant une sorte de dallage plat.
Du plus loin qu'on voit le sanctuaire, on reconnait la divinité à qui ilest dédié. Les colonnes, en effet, ont le chapiteau à tète d'Hathor surmontée du dé de pierre en forme d'’autel, avec les oreilles de vache pendantes, un des signes caractéristiques de la déesse. Un autre de ses symboles orne la corniche de l'édifice sur les deux côtés et sur le derrière : c’est un collier accompagné d'un cartouche vide et qui alterne avec trois palmes. Les palmes représentaient primitivement des plumes d’autruche et expriment l'idée de vrai, de véritable. Le collier, à la fois chaine et parure, signifie le saint amour. Sur l'entablement, au droit de chaque colonne figure encore la tête d'Hathor ornée de ses attributs. Mais ici la déesse n'est plus
seule, un enfant est avec elle et de chaque côté lui rend hommage. Cet enfant est son fils, Hor-sam-to, Horus le fils. Il tient le sistre et une sorte de collier. On n'a pas oublié que sa mère s'appelle la « Reine de la danse et de la joie. » Danse et joie d’ailleurs doivent se prendre ici dans un sens mystique, comme encore les autres détails de la décoration, par exemple les fruits, les fleurs aux couleurs variées qu'un disque solaire surmonte. De chaque côté, il y a un épervier debout sur le caractère or, c'est-à-dire sur le symbole de l’union du Sud et du Nord; il a les ailes étendues ; la palme et le sceau noir qu'il tient dans ses serres font allusion, l’une à la victoire remportée sur le mal, et l’autre à des idées d’éternité. Un surnom d'Hathor, c'est la « Princesse du soleil; » elle est par là en affinité avec Ra, et ainsi s'explique la présence de plus d'un emblème solaire sur le temple. Mais son rôle essentiel consiste à être, en même temps que la mère d'Hor-sam-to, la compagne d'Horus, tous trois formant une triade secondaire du panthéon égyptien, une sorte de divine famille plus jeune d'une génération que la sainte famille où Osiris est le père, Isis la mère, et Horus le fils. Aussi la dédicace du sanctuaire n'est-elle pas faite à Hathor seule, mais encore aux deux divinités ses acolytes inséparables. Le premier rang, il est vrai, lui est réservé de la facon la plus visible; sa châsse ne peut être que la maitresse-chàsse du temple, quelque chose comme le maitre-autel de nos églises. Pourquoi ne pas le dire? Tout cela rappelle un peu le culte de Notre-Dame, étroitement lié à l’adoration des deux premières personnes de notre propre Trinité. Mais au fond quelle différence et comme cette grande vache de l'égyptianisme est loin d'une vierge de Raphaël! Il v a bien loin aussi entre notre saint Louis, par exemple, consacrant quelque sainte chapelle, et ce Ptolémée, fondateur du sanctuaire, qu'on voit, sur les tableaux des massifs entre les colonnes et sur les plans inclinés des murs d'angle, occupé à jouer son rôle de roi-pontife. Les actes symboliques qu'il accomplit ne sont pas sans valeur religieuse, sans doute : ilse présente successivement devant les trois divinités du lieu, leur offre des pains sacrés, et tantôt des liquides, tantôt des végétaux, ou
bien encore se livre à quelque autre exercice prescrit par le rituel; et tout cela, à la rigueur, s'interprète le plus pieusement du monde. Mais dans les scènes où il sacrifie au divin enfant, au fils, celui-ci, au lieu d'avoir la face tournée vers lui et de se laisser adorer naïvement, s'arrange de manière à prendre lui-même la posture de l’adoration. Etrange spectacle, et bien égyptien, d'un dieu ayant l'air de dire à un roi qui vient lui rendre hommage : « Vous êtes bien bon;
mais, tout au contraire, c'est moi qui suis votre serviteur! »
Dans l'intervalle entre chaque colonne, sous l’entablement, court une inscription dédicatoire s'ouvrant du milieu de la façade, à droite et à gauche, pour se fermer, aussi au milieu, en arrière. Voici comment il faut la lire, d'après M. Mariette, à qui nous en empruntons la traduction : L'Horus (ici le nom de l'enseigne en blanc), / Horus vainqueur, le roi de la haute et de la basse Égypte, le seigneur des deux mondes, le maitre absolu (ici le nom du roi en blanc). 77 a fait ‘ee temple) ex souvenir de sa mère Hathor, dame de On (Denderah), la grande, la maitresse de l'éternité, la fille du soleil, la régente, la dame des fleuves, de la terre, des astres, des eaur, des montagnes, la divine mère, la dame de...…., qui réside à On, la rectrice des dieux, la maitresse de Torer (un des noms de Denderah). Son fils est Horus de Hout, seigneur du ciel, qui réside à On ; ol est Harsiésis, qui réside à On; il est le seigneur du ciel et le seigneur de la terre, qui réside à On et à Torer ; il est le dieu grand, père des dieux, le seigneur de l'éternité à toujours. C'est ce qu'a fait (à Hathor) le fils du soleil,
aimé d Hathor,
Revenons en avant du Temple. Il a déjà été question des tableaux qui décorent les massifs entre les colonnes, et les décrire tous en
détail serait inutile. Arrétons-nous cependant devant ceux de la
façade principale. Gràce aux notions mythologiques données plus haut, nous n'hésiterons guère à reconnaitre tout de suite les personnages en scene. Des hiéroglyphes accompagnent chaque figure et disent ses noms et ses titres, à peu près comme des lettres gothiques ou romanes le font pour les saints de nos églises du moven àge.
À droite de la porte d'entrée, sur le premier tableau, est un groupe pieux composé d'Isis, d'Horus, d'Harveris et de Ptolémée. Le sceptre d'une main, la croix ansée de l’autre, symboles de la puissance et de la vie éternelle, la déesse est assise, et, derrière elle, son fils, debout, porte sur la tête la couronne du Nord et du Sud. Harveris présente le sistre et tient le menat. Ptolémée, le casque en tête, fait le geste de l’adoration d’une main, et de l’autre tient le sistre. — Sur le deuxième tableau de droite, Ptolémée adore Isis ellemême : sa main n'est plus levée ; au contraire, il a les bras tombants, Autre chose est prier Isis, et autre chose est rendre hommage à Harveris. Derrière la déesse est une image d'Hathor, sous forme d'oiseau à tête humaine.
À gauche de la porte d'entrée, dans le premier tableau, Ptolémée fait ses dévotions à Horus, au fils, pendant qu'Harveris, de son côté, présente lesistre à Hathor. Puis, en contraste, le deuxième tableau nous montre de nouveau le roi dans une attitude màle, la couronne rouge sur la tête, en présence d'Harveris, tandis que Hathor et Harpocrate nv figurent plus que sous forme emblématique, comme pour marquer que tout ce qui est féminin passe ici au deuxième plan.
En entrant dans le couloir circulaire, on se trouve, d’un seul pas, bien au delà de l'antiquité ptolémaique. On passe tout à coup d'un art qui a précédé de peu de temps le Christ à un art contemporain de Moïse et de Joseph.
La porte qui donne accès dans la cella ou naos est décorée d'une
légende en très-beaux hiéroglyphes, que M. Mariette traduit ainsi : L'Horus, le taureau puissant couronné dans la Thébaïde, celur que fat vivre la haute et la basse Égypte, le fils du soleil, le soleil stabiliteur de justice, le roi de la haite et de la basse Égypte, Séti, l'ainé de Phtah, l'ainé d'Ammon-Ra, qui réside dans le Ra-men-ma (nom du grand temple d'Abydos, d'où la légende est tirée). Ge Séti est un Pharaon de la dix-neuvième dynastie.
Le plafond du couloir circulaire est d'un temps un peu plus reculé. Il est orné de cartouches et d'étoiles sur fond bleu. Nous reverrons ailleurs encore ce cartouche. C'est celui d'une reine nommée Aahotep, dont M. Mariette a retrouvé la momie dans un tombeau près de Thèbes, avec un grand nombre de bijoux tout aussi curieux que précieux, et exposés dans la salle intérieure de notre Temple. Aahotep était sans doute la mère d’Amosis, le vainqueur des Hycsos, le premier roi de la dix-huitième dynastie.
Dans les entre-colonnements il y a des bas-reliefs qui proviennent de Denderah. Ils ne sont que du temps de César et de Cléopâtre; mais ils ont cela de précieux qu'ils sont des moulages sans retouche.
La paroi du couloir dans laquelle la porte de la cella est percée porte une décoration particulièrement intéressante. C'est une série de peintures militaires donnant une idée très-exacte d'une expédition maritime et d'un débarquement suivi d'une campagne sur une plage lointaine, au temps de la dix-huitième dynastie, pendant le règne de Thoutmès IT, sous la régence de sa sœur, la reine Hatasou. L'original est à Thèbes, dans le temple de Deir-el-baharr, construit par ordre de Hatasou, et décoré afin de perpétuer le souvenir de cet événement historique remarquable. Le pays ainsi envahi par
les Egyptiens environ cent ans après l'expulsion des Hyesos, dans
le seizième siècle avant notre ère, est désigné, dans les inscriptions qui accompagnent ces peintures, sous le nom de Pount où de Poun, et
probablement il n est autre que celui des Poeni, les Phéniciens de nos traditions-classiques. Les Phéniciens alors étaient loin des temps de leur splendeur future. [ls habitaient encore, au sud de la Syrie, le pays qui a été leur berceau et d’où plus tard ils se sont répandus le long de la mer Rouge et en colonies nombreuses sur les côtes de toutes les mers connues. Il ne parait pas, du reste, qu'ils aient opposé une énergique défense à l'invasion égyptienne, car nos tableanx ne relatent rien d’une bataille sanglante.
Le peintre d'histoire de la reine Hatasou a réduit la campagne de Pount en plusieurs scènes que M. Mariette, faute de place, n’a pas pu reproduire toutes, mais dont on voit, du moins, les principales superposées dans notre Temple, de chaque côté de la porte du naos.
La première, dans l'ordre logique, est celle d'en bas, à main droite. Une mer aux flots verts porte la flotte égyptienne. Il y a trente rameurs par barque et plusieurs grandes voiles carrées. Dans les cabines veillent les capitaines. On a là un fidèle échantillon des navires de guerre pharaoniques, avec leurs mâts faits de deux pièces reliées par des càbles, leur tailloir vertical comme l'avant d'une gondole vénitienne, et leur poupe élégamment recourbée en fleur de lotus épanouie. Diverses espèces de poissons habitent la mer que la flotte traverse et sont curieusement figurées dans les flots.
Dans une deuxième scène, l'expédition est en train de débarquer en terre ennemie. Les chaloupes sont à l’œuvre, transportant des outres et des jarres, pleines de provisions sans doute, sur un rivage bordé d'arbres auxquels la flotte est amarrée.
Dans la troisième scène, la deuxième sur notre paroi de gauche, en commencant par en bas, l'armée rencontre les ennemis. Mais ceux-ci ne viennent pas lui disputer la côte, et leur attitude est suppliante. Un général est à leur tête avec son épouse. Le réalisme égyptien s'est flonné pleine carrière en faisant de cette femme une sorte de portrait-charge. L'infortunée, du reste, y prêtait beaucoup : elle était affligée d’une obésité épouvantable dont la reine Hatasou
n'a pas manqué de s'égayer elle-même, sans doute, en son temps. Le paysage où l'événement se passait est caractérisé par quelques arbres etune hutte bâtie en forme de coupole, dans laquelle on monfait par une échelle.
La paix est décidément faite dans les deux scènes suivantes, et les tributs à payer par les vaincus sont consentis. Divers chefs de Pount accourent rendre hommage au général de la reine Hatasou. Une troupe d'indigènes les suit tenant en laisse des animaux sauvages, portant des arbres en pleine verdure dans des paniers, avec les racines soigneusement entourées de terre, et qu'on espère acclimater en Égypte. Peut-être est-ce là aussi un symbole signifiant qu'on à transplanté, par suite du droit de la guerre, des hommes d'un pays dans l’autre.
En passant maintenant à la paroi de gauche, et commençant toujours par en bas, nous voyons, dans un premier tableau, les préparatifs du retour, On entasse à bord, à l’aide d'une planche qui relie au rivage les navires échoués avec leurs voiles abaissées, des outres, des jarres, de l’ivoire, des ballots de richesses, fruit de la victoire. Des singes, grimpés dans les vergues, font-ils allusion peut-être à ce fait que les Phéniciens, avant de fonder une civilisation propre, ont commencé par imiter maladroitement les Égyptiens?
Un autre tableau nous montre des canges royales richement ornées, qui voguent gaiement sur le Nil. Elles sont l’escorte d'avantgarde de l'expédition qui remonte vers Thèbes, et qu'elles vont annoncer à la capitale.
Dans les deux derniers tableaux, enfin, les troupes débarquées sont en marche pour faire, sans doute, leur entrée triomphale. Des palmes, en signe de victoire, sont dans toutes les mains. Il v a des trompettes et des tambours. Les armes sont la pique, la hache, l’are et le carquois. Les forces de l'Égvpte entière participent au triomphe, car des deux régiments qui v figurent, l’un s'appelle le régiment d'Ammon, l’autre le régiment de Phtah. On se rappelle qu'Ammon était le dieu de Thébes, et Phtah celui de Memphis.
Un coup d'œil sommaire sur les trois autres parois imtérieures du couloir circulaire suffira pour donner une idée de la manière dont elles sont décorées. Au milieu de chacune est une stèle provenant du temple d'Abydos et fournissant de précieuses lumières sur le règne du Pharaon Séti I. C'est encore au même temple qu'appartiennent les peintures qui couvrent le reste des murailles en deux registres superposés. Dans le registre inférieur, Séti offre aux dieux ses prières et ses adorations; et, pour nous servir de l'expression même par laquelle M. Mariette en résume le sens, les dieux, en échange, lui accordent la victoire, la force, la grandeur et la vie éternelle pour des millions d'années. Le Pharaon v figure à peu près grand comme nature, et l’ensemble des personnages, comme aussi les détails et les ornements accessoires, sont d'une élégante finesse. Il faut comparer ces tableaux du couloir avec les basreliefs des facades extérieures pour voir de combien l’art égyptien est déchu de Séti [aux Ptolémées. Le registre supérieur est orné d'une série de châsses en forme de barques, images fidèles de celles qui étaient déposées dans le sanctuaire d'Abydos. Il nous reste peu de chose à dire sur ces meubles sacrés après tout ce qu'on à pu en lire plus haut. On sait que les matières les plus précieuses servaient à les confectionner et à les enrichir. La cabine sainte, au milieu, re-
couverte d'un voile, recevait la figure du dieu ou son emblème.
Pénétrons enfin dans la salle intérieure. Le plan général en est conçu d'après le tombeau d'un prêtre qui vivait à Memphis sous la cinquième dynastie, et qui s'appelait Kaa. Il est inutile, à ce propos, de répéter que l'architecture pharaonique était une et la
même pour le sanctuaire des temples et les crvptes des sépultures.
On à déjà vu aussi que, par le mode d'éclairage, l'intérieur de notre construction diffère du monument pris pour modèle. Il n'y a pas cette abondance de lumière dans les tombes égyptiennes. Le jour, ou bien n'y était pas du tout admis, ou bien n'y pouvait entrer que par d’étroits soupiraux ménagés à l'intersection du plafond et des parois verticales, et parfois même encore d'épais verres de couleur l'arrêtaient au passage. Sur les quatre colonnes qui supportent les deux travées de la salle, il ne nous reste non plus rien à dire. On sait que la tombe de Kaa n'en a pas, mais que leur emploi, du reste, était fréquent et qu'elles n'ont été mises en place que comme spécimen de la première et antique forme donnée par les Égyptiens à cet élément de leur architecture. Nous insisterons encore moins sur les traces partout visibles d’un âge où les Égvptiens construisaient en bois et non pas en pierre. La forme des colonnes elle-même, on ne l'a pas oublié, est empruntée à plusieurs fortes tiges liées ensemble en haut et en bas, et tous les reliefs des murailles de pierre sont une imitation archaïque d’une sorte de charpente faite de lattes et de poutrelles prismatiques qui s’agencent à angle droit les unes
dans les autres.
Lo
Le plafond nous arrêtera un peu plus longtemps. L'étrange motif qui le décore se retrouve, non-seulement dans les monuments de l'ancien Empire, mais encore dans ceux du nouveau, et à Thèbes comme à Memphis. Il figure un toit plat de feuillage, et le règne végétal en fait tous les frais. C'est une idée heureuse et charmante que celle qui ne met ainsi, même dans le sépulcre, entre l’homme et le ciel, que de la feuillée pour écran, et les Égyptiens ont bien fait de ne pas la laisser tomber en désuétude. Un entrelacement de tiges et de feuilles avec des calices ouverts de lotus, telle est cette décoration. Elle est copiée sur celle du tombeau de deux fonctionnaires de Memphis, qui s'appelaient T? et Phtah-Hotep, et dont on lit les
noms âu milieu des calices de lotus.
Le long du plafond se déploient, sur une sorte d'encadrement, des légendes en grands hiéroglvphes qui sont de même provenance. Nous en empruntons à M. Mariette la traduction suivante. Celle de droite se lit : Le chef des secrets (le secrétaire) de la maison d'adoration dans le cœur de son maître, l'un des familiers de l'amitié (du roi) 7%. (0 toi qui es) enfanté par le ciel, (toi qui as été) conçu de Nout, (toi qui es) ?ssu du germe de Seb, qu'il aime, ta mère Nout s'étend sur toi en son nom d'Abime du ciel! Elle fait un dieu de tor, en annulant tes ennemis, (à toi qui es) chargé de tous les travaux du rot Ti. L'invocation de gauche s'adresse à Phtah-Hotep, un des familiers de l'amitié (Au roi), le chef du... du Pharaon, le chef de tous les travaux du ror, le parent du roi; et elle n’est, du reste, sauf le nom et les titres, que la répétition de la premiere.
Une série de sept stèles décorent les murailles de notre salle intérieure; elles sont tirées aussi des tombeaux de Ti et de Phtah- Hotep et ont été reproduites avec une exactitude scrupuleuse. La religion, le dogme, du moins, n'entre pour rien dans les scènes qui y sont représentées, et on se rappelle que c’est là le caractère distinctif de tous les monuments pharaoniques qui remontent à l’ancien Empire. Il ne faudrait pourtant pas admettre que ces peintures, quoique la vie réelle en fasse tous les frais, aient pour unique intérêt de nous donner une idée des seules occupations matérielles au milieu desquelles s’est écoulée l'existence du défunt. On à peine à croire que l'artiste égyptien, en créant ses compositions, n'ait pas eu quelque arrière-pensée symbolique. Quand il nous montre une chasse, n'est-ce rien qu'une chasse, ou n'est-ce pas plutôt quelque grande scène de la vie morale matérialisée en une image? Ses pasteurs, ses pêcheurs, ses agriculteurs ne sont-ils pas, comme ceux de la Bible et des ballades, des incarnations idéales, sans cesser, du
reste, d'être hommes en chair et en os? Faut-il les prendre, eux et
leurs actes, au propre seulement et non pas aussi au figuré? A ces questions nous ne craignons pas de répondre affirmativement. Prenons un exemple pour être plus clair. La figure d'un personnage se mettant une couronne sur la tête donne tout de suite l’idée d’un homme s’emparant du pouvoir : pourquoi un homme labourant à la charrue ne signifierait-il rien? Nous avons bien encore de nos jours le pain et le vin de la vie, et la houlette pastorale n'a pas perdu tout son sens pour nous. Le difficile est d'expliquer ce que les Égyptiens entendaient sous leur peinture; mais, on ne saurait
en douter, il y a là quelque chose qui est à chercher.
Sans insister davantage, faisons le tour de nos stèles. Nous commençons par la droite.
Dans les divers registres de la première, il se passe des faits qui ont la terre ferme et l’eau pour théâtre. Tout d’abord on fabrique du vin, le lait de la vie; puis des animaux féroces, symbole peutêtre des passions les plus redoutables, sont mis en cage, tandis que des bêtes moins dangereuses, des hyènes lâches et des lévriers étourdis et légers, sont tenus en laisse par des serviteurs de la maison de Phtah-Hotep. Après quoi le jeune homme se met en chasse de quelque antilope, la bête aux veux charmants et doux, et presque en même temps on voit un lion en lutte contre un taureau et un hérisson qui sort de son trou. Voici une chasse à l’oie. Les oies jouaient leur rôle en Égypte, témoin cette inscription : « Travaille, et une oie te sera donnée pour ta fête! » L'animal amphibie sert ici de transition pour une seène de pêche, et maintenant nous sommes sur l'eau et nous voyons prendre et préparer du poisson. Tout cela, au fond, est plein, si nous ne nous trompons, d'idées didactiques. Ensuite des mariniers, en pleine eau, font une joùte,
et enfin une scène de gymnastique sur la terre ferme clôt la série.
La deuxième stèle donne à Phtah-Hotep, avec les autres titres
que nous lui connaissons déjà, celui de Prétre du roi de Schafa. Est-il tout à fait certain que les Pharaons se faisaient rendre au fond de leur palais un culte religieux? Phtah-Hotep n'a-t-il pas été simplement dans sa jeunesse un des pages du roi?
La troisième de nos stèles célèbre Ti, fonctionnaire et prêtre. Elle est consacrée à représenter les diverses phases de la fabrication des vases, Un transport de deux statues y est aussi figuré, et des sculpteurs dans leurs ateliers, des bateaux en construction sur leurs chantiers, des menuisiers. Deux nains font des colliers : nous n'’avons pu les regarder à l’œuvre sans penser à ces poëtes de courte haleine qui enfilent leurs idées en quelque stance élégante. Peutêtre avons-nous affaire ici à des choses plus intéressantes encore qu'elles n’en ont l'air à première vue.
La quatrième stèle renferme des moulages en plâtre de vieux vernis. La finesse des détails est admirable, ainsi que le soin de l’exécution. Les pièces originales proviennent de la même tombe que les peintures.
Dans la cinquième, des barques offrent leurs voiles au vent. Sontelles destinées seulement à perpétuer peut-être la manière dont les Égyptiens avaient résolu le problème de la navigation au temps de Ti et de Phtah-Hotep? Non, sans doute; mais elles symbolisent encore, comme les vaisseaux et les canots dans les marines de tembrandt, de grands hommes et de grandes choses alors à flot sur l'océan de la vie. Puis, au centre du deuxième registre, une chasse à l’hippopotame est figurée ; elle se fait dans les marais. L'hippopotame est un animal qui aime à se rouler dans les eaux; et, vorace, paresseux, avec sa tête de cheval et son corps de pourceau énorme, il est l’image ici de quelque vice, sans doute. Enfin viennent diverses scènes de pêche et de vie fluviale.
Nous n'avons rien à dire de la sixième stèle, si ce n'est qu'elle répète identiquement la deuxième. La septième nous donne des aperçus sur la vie pastorale et agricole. Ici le sous-sens est évident, et dès le premier registre il éclate. La Bible, du reste, nous à fa-
miliarisés avec le sujet. À gauche, des pasteurs conduisent des boues
et des chèvres à grandes cornes, et, grâce à eux, les bêtes paissent sinon en liberté, du moins en sécurité. À droite, des agriculteurs bêchent la terre avec des hoyaux, vigoureux remueurs du sol, féconds et hardis travailleurs. Mis d'abord en contraste les uns avec les autres, les premiers contemplatifs et satisfaits, les seconds inquiets et pleins d'activité, ils s'entendent bientôt pour amener des bœufs blanes en sacrifice et pour engraisser dans les basses-cours des demoiselles de Numidie et des oies. Les autres registres enfin sont consacrés au même ordre d'idées, et sont précieux surtout parce qu'ils fournissent sur la poésie de la vie agricole des lumières qui complètent merveilleusement ce que la Bible nous révèle sur la poésie de la vie pastorale.
L'architecture, la peinture égyptienne ne nous occuperont plus longtemps. C’est la statuaire à son tour et la joaillerie qui vont désormais captiver notre attention. Il ne nous reste plus qu'à déecrire, d'une vue rapide les morceaux de choix envoyés du musée de Boulak à l'Exposition universelle. Ici il ne s’agit plus ni de moulages, ni d'estampages, ni de copies : sculptures et bijoux, toutes les œuvres rares qui maintenant sollicitent autour de nous notre cur1osité, des mains égyptiennes les ont taillées dans la pierre, les ont ciselées dans l'or, des veux égyptiens les ont admirées telles que nous les admirons nous-mêmes. Il n'y a pas d'ouvrage humain portant avec lui sa date qui soit aussi antique que plusieurs de ces objets. Ils ont tous cela de particulièrement précieux qu'ils appartiennent, à peu d’exceptions près, à l'ancien Empire. Le Louvre ne renferme guère rien d'aussi vieux. Des hommes contemporains des pyramides ont manié et touché plus d'une de ces choses, et dans le nombre nous en rencontrerons même qui étaient achevées
déjà alors que la deuxième pyramide ne sortait pas encore de terre.
D'autres ne remontent qu'au temps de Moïse. Moïse a pu coudoyer
do - d:
dans quelque avenue de sphinx les ouvriers chargés de les faire pour le compte du Pharaon où d'un haut personnage, au moment même où peut-être ils allaient les livrer. Mais on n'a pas oublié, sans doute, tout ce qu on a lu plus haut sur l’effrayante antiquité de la civilisation et des arts en Égvpte, et il est inutile d'insister davantage. Ce serait aussi une redite que de rappeler que les produits du génie pharaonique sont plus parfaits à mesure qu'on les prend dans un àge plus reculé : on en sait assez long sur l'étrange fait
d'un peuple sans jeunesse, chez qui rien ne révèle les tätonnements inévitables de tout commencement, déjà vieillot, au contraire, dans ce qui nous reste de ses origines les plus lointaines. Un mot d'ailleurs dit tout : il n'y a pas de période archéologique dans l'histoire des arts pharaoniques. Les Égyptiens, dans leurs monuments les plus primitifs, nous apparaissent en pleine possession déjà de toute l'expérience nécessaire à l'artiste pour voir clairement la nature et la reproduire d'une main sûre.
Qui done à mieux vu la nature, qui donc l’a imitée d'une main plus sûre? Aucun peuple peut-être. On n'est pas naturaliste en religion sans être réaliste en art. Il faut voir de près avec quelle scrupuleuse et savante fidélité les animaux sacrés, tout en prenant je ne sais quel caractère étrange, gardent dans les statues et jusque dans les inscriptions hiéroglvphiques, leur figure spécifique, leur aspect précis, le port juste des têtes, leur accent propre, leur vie vraie. L'homme n'est pas autrement traité : tout en portrait, depuis les colosses jusqu'aux statuettes. Il y a un Ramsès à Turin, il y en a d'autres ailleurs, il y en a un gigantesque à Ipsamboul ; faites-les tous se rencontrer ensemble et sovez sûrs qu'ils se reconnaitront. Plusieurs bas-reliefs représentant des types de race sont venus heureusement jusqu'à nous, et ces types sont d'une vérité qui confond l'ethnographe.
Ce qui n'est pas moins prodigieux ensuite, c'est la patience et l'habileté que les Égyptiens mettaient à dompter, du ciseau et du burin, la matière la plus rebelle. La dureté du marbre n'est rien auprès des difficultés qu'offrent le diorite, par exemple, la serpentine, l’albätre ou seulement le granit rose. Qu'on aille examiner de près le genou de notre statue de Chéfren, entre autres, et on sera émerveillé de l'adresse nécessaire pour donner à de la pierre incomparablement résistante une si grande souplesse et l'aspect même de la chair vivante.
Malheureusement tout cela contrarie parfois nos idées sur le beau, Où l'idéal manque, la beauté manque. La réalité, même imi tée en toute perfection; le caractère, même saisi d'un œil clair et expérimenté, même rendu avec la patience du génie, ne suffit pas aux exigences de notre sentiment artistique. Grâce aux Grecs, nos
maitres, nous caressons de plus hautes tendances.
Quant aux vicissitudes que la statuaire égyptienne à subies tout le long de son histoire, peu de mots suffiront à fixer les idées à cet égard. Les figures des premiers temps, en statues comme en basreliefs, sont plus trapues. Il y à plus de liberté dans leurs attitudes et dans leurs mouvements, de meilleures proportions, une plus grande fidélité, une plus grande énergie dans le rendu des muscles. Quand elles sont peintes, les couleurs v sont fixées avec plus de soin et, en général, le travail en est d’une finesse, d’une conscience extrêmes. Après l'invasion des Hyesos, toutes les formes s’allongent, deviennent grêles et maigres, comine si la race s'était amaigrie sous l'action du climat ou, ce qui est plus probable, par suite d'une riche infusion de sang nouveau. Les Hyesos, on le sait, étaient d'origine sémitique, et le Sémite est de taille élancée. À partir aussi du mo-
ment où Thèbes remplace Memphis se fait sentir dans les arts cette
fatale et morne influence hiératique que nous avons vue étouffant
sous le rite la religion elle-même. Par intervalles, il est vrai, les monuments accusent des velléités de renaissance ; mais, d'oscillation en oscillation, le niveau fatalement atteint n’en tombe pas moins de plus en plus bas. La sincérité et le soin, ces deux vertus artistiques que l’ancien Empire connaissait à un si haut degré, se perdent de plus en plus, et les Égyptiens finissent ainsi par laisser dégénérer leur statuaire et les diverses branches de la sculpture infiniment plus encore que leur architecture.