‹ L'Égypte à l'Exposition universelle de 1867Chapitre 19 sur 146 · LX VIII · texte numérisé non relu

LX VIII

De très-précieuses données sur les vicissitudes politiques, sociales et religieuses de l'Égypte sont fournies par l'étude comparée des momies et des cercueils qui les contiennent. Ici encore l’ancien Empire se caractérise par une certaine grandeur noble et simple. Il couchait ses morts dans des caisses en bois faites de pièces assemblées par des chevilles également en bois. L'agencement de l’ensemble et des détails rappelle cette menuiserie dont nous avons reconnu les traces dans les formes architecturales des plus anciens temples. I n'y a pas de peintures; l'ornementation est très-sobre. Une face humaine est seulptée sur le couvercle. Les inscriptions ne donnent guère que le nom et les titres du défunt. Un sarcophage rectangulaire, fermé par une lourde dalle, protége le premier cercueil; il est en basalte noir, en granit rose ou en calcaire. Mais l’embaumement laisse à désirer : les momies ne sont pas soigneusement entortillées de bandelettes, un simple drap à peine noué

les enveloppe comme un linceul. Quand elles ne tombent pas en

poussière dès qu'on les touche, elles sont réduites à l’état de squelette et leur couleur est noire. Sous la domination des Hyesos, tout cela se modifie profondément. Les morts ne reposent plus dans une boite funéraire faite de pièces chevillées ensemble, mais dans des troncs d'arbre évidés ; pour ornement, au lieu des rainures prismatiques qui caractérisent l’ancien Empire, de longues ailes symboliques se rabattent sur le cercueil et le couvrent comme pour l’emporter vers quelque région aérienne. Les momies sont jaunes, mais cassantes et desséchées, et une fois sur trois n'offrent plus trace de chair.

Une fois le joug des barbares secoué, Memphis se remit à tailler pour ses morts, dans de la pierre dure, ses beaux sarcophages monolithes. Mais maintenant le mort étendu sur sa tombe a les mains et les pieds libres, le corps couvert d’une sorte de tablier, et près de lui sont déposés des emblèmes, des amulettes. La momification, du reste, est toujours mauvaise. Dans le même temps, Thèbes, de son côté, avec son génie propre, travaillait à perfectionner les arts funéraires. Les cercueils thébains commencèrent par être en bois et peints en noir à l’intérieur et à l'extérieur, et un masque rouge et doré en orne le couvercle. Puis ils prirent la forme de belles caisses jaunâtres richement ornées de figures peintes. De la vingtdeuxième à la vingt-sixième dynastie, enfin, ils ne se réduisent plus qu'à de simples cartonnages. On mettait parfois deux, trois et Jusqu'à quatre cercueils les uns dans les autres, pour mieux protéger les momies. Celles-ci étaient préparées avec le plus grand soin. Il n'est pas rare d'en rencontrer qui ont conservé jusqu'à nos jours la flexibilité des membres et, sinon l’élasticité, du moins la mollesse des chairs. Elles sont luisantes et jaunes et ont les ongles des pieds et des mains teints avec du henné.

23, 24, 25, 26. — Caisses et cartonnages de momies. Les trois premiers de ces monuments sont de la vingt-cinquième dynastie, et le dernier remonte peut-être à la vingt-deuxième. Le plus an-

cien est le numéro 23. Il a contenu le corps d’un certain Kha-Hor,

prêtre de Mentou. On à toute une généalogie de la famille de ce

Kha-Hor. Il était fils d'un prètre d'Ammon, écrivain des soldats, Nesa-Min, fils lui-même de Kha-Hor. Sa mère était une dame Anès, fille de Hotep-Amen, prêtre d’'Ammon à Thèbes. Il avait aussi une sœur du nom d'Ameniritis, et une autre personne de la famille s'appelait Nesa-Amen-ap. Ses héritiers, du reste, n'ont rien négligé pour lui faire de belles funérailles. Sa momie avait une triple enveloppe : un grand sarcophage à fond blane et à figures peintes en couleurs vives, qui est au musée de Boulak; un cercueil à visage rouge, à grand collier, à chevelure ravée de jaune et de bleu, qui est

aussi à Boulak ; enfin notre belle caisse.

Les anciens Égyptiens étaient d'excellents bijoutiers. On ne les à jamais surpassés peut-être dans le grand aspect qu'ils savaient donner même à leurs menus jovaux, ni dans la finesse et la perfection du travail. Les matières qu'ils employaient de préférence sont l'or, rarement l'argent, la terre émaillée des couleurs les plus vives, des pâtes si dures qu’elles ressemblent à des pierres, le verre, la faïence, l'os et l’ivoire, les pierres précieuses, le lapis, la cornaline, le quartz, aussi le bois précieux, rarement l'argent. Ils connaissaient le fer de toute antiquité, mais ne s’en servaient gucre. Il était, du reste, impossible que des objets faits d’un métal qui s’oxyde dans la terre nitreuse d'Égypte plus vite qu'ailleurs parvinssent jusqu'à nous après tant de siècles. Ils savaient composer divers bronzes et maniaient les alliages du cuivre avec une incomparable science. Il y a au Louvre un canif à lame de bronze qui coupe encore maintenant comme un rasoir d'acier anglais.

Ce qui donne à l’orfévrerie égyptienne son caractère, c'est qu’elle n a produit si petite chose de pur agrément ou même de coquetterie qui n'emprunte sa forme et ses ornements à quelque grande idée religieuse. Il v à du symbole jusque dans les colliers et les pende-

loques des femmes et dans les cachets ou les bagues des hommes.

Boîtes, cuillers et aiguilles de toilette, tout se rattache à quelque dieu. Les animaux sacrés, les fleurs de lotus, l'œil d'Osiris, scarabées, vipères, éperviers, ete., sont mis en bijoux et gardent je ne sais quoi d’architectural et de monumental jusque dans le boudoir d'une

jolie femme ou aux oreilles des momies.

Les plus précieux parmi les bijoux exposés dans les cages de

notre Temple proviennent d’un cercueil de reine que M. Mariette a

découvert à Drah-Abou'I-Neggah, près de Thèbes. Cette reine s’ap-

lait Aah-Hotep, et dans une inscription verticale qui s'étend sur sa momie, le long des jambes jusque sous les pieds, elle s'intitule : La royule épouse principale, celle qui a recu la faveur de la couronne blanche, Aah-Hotep, vivante pour l'éternité. Gereueil et momie sont à Boulak. Il serait de mauvais goût de regretter que le corps desséché de la sultane égyptienne n'ait pas été mis sous les yeux du publie, et pourtant on se soustrait difficilement à la curiosité peu galante de voir la chose. Aah-Hotep était à peu près contemporaine de Putiphar : celle-ci n’a guère brillé à la cour du Pharaon hyesos, dont Joseph était le sommelier, que cinquante ou cent ans avant le mariage de Aah-Hotep. Putiphar à Tanis, Aah-Hotep à Thèbes, les deux femmes auraient presque pu se connaitre et se jalouser. Mais le royal époux de notre royale épouse principale, qui était-11? On l'ignore. Sur certains objets trouvés dans sa tombe on lit le nom du roi Ra-ouat-Kheper-Kamès, et sur d’autres, sur les plus riches, celui de Ra-neb-pehti-Ahmès-Nakt, c'est-à-dire d’Amosis, le fondateur de la dix-huitième dynastie, le vainqueur des Hycesos. Kamès était-il le mari, peut-être, et Amosis le fils d’Aah-Hotep. Divers indices tendent à le prouver, mais sans la certitude nécessaire. Quoi qu'il en soit, la reine vivait au temps de l'expulsion des pasteurs, et Amosis lui fit faire de magnifiques funérailles et orna sa momie avec

une sollicitude vraiment fihale.

1,2,3,7,8, 11,15, 17 et 28.— Bracelets et armilles. On sait que l’armille est un anneau qui se mettait à l’humérus ou à la jambe. Le n° 4 est le plus beau de nos bracelets. Il est d’or avec figures d'or gravées sur un fond de pâte bleue. Plusieurs autres sont en perles d’or, de lapis, de cornaline rouge et de feldspath vert, enfilées dans un tissu de fils d'or. Le n° 7, une armille, est comme une sorte de mosaïque dont chaque pierre serait enchàssée dans une eloison d’or, et représente un vautour les ailes éployées.

4,19.—Des chaines. La première est d'une merveilleuse souplesse. A la deuxième sont suspendues trois mouches en or massif, peutêtre une décoration honorifique. Deux autres de ces mouches, or et argent, provenant sans doute aussi d’une chaîne, sont classées sous le n° 10. On n'a pas affaire ici à des colliers proprement dits ; ces chaînes n’ont pas de fermoir et s’attachaient simplement aux épaules par le petit ornement qui les termine. Sur le cou des têtes d'oie de la plus belle de nos chaînes se lit le nom d’Amosis, en caractères presque microscopiques et de l'exécution la plus délicate.

5, 12, 24. — Deux haches et neuf hachettes, dont trois d’or et six d'argent. L'ensemble des neuf hachettes est le symbole et lhiéroelyphe de l’ensemble des dieux. La première de nos haches est une arme vraiment charmante. Le manche est en bois de cèdre recouvert d'une feuille d’or finement découpée de figures hiéroglyphiques et plaquée de lapis, de cornaline, de turquoise et de feldspath. Il porte d'un bout une entaille dans laquelle il reçoit le tranchant, qui est ensuite fixé solidement à l’aide d’un treillis en or. Le tranchant luimême est très-orné ; il est en bronze, couvert d'une feuille d’or déli catement burinée d'un côté et enrichie de l’autre d’une couche de pâte bleue qui porte en gravure le portrait d’Amosis, dans l'attitude et avec les emblèmes de la victoire.

6, 9, 23. — Poignards. Celui qui porte le n° 9 est d’une forme

singulière. Le pommeau en est fait pour être saisi à pleine main, comme une grosse lentille, de manière que la lame trouve sa saillie à la commissure de l'index et du médius. Mais le n° 6 est vraiment une arme d'une richesse exquise, d'un goût admirable. Pommeau, poignée, lame, tout en est charmant et harmonieux. Le pommeau est fait de quatre têtes de femmes en feuilles d’or repoussées sur le bois. Une imcrustation d’or, de lapis, de cornaline, de feldspath, par petits triangles disposés en damier, orne la poignée. Une tête d'Apis renversée unit la lame au manche et dissimule la soudure. La lame elle-même, faite d'un bronze très-dur et noirâtre, et enrichie sur le pourtour d’une garniture en or massif, surpasse encore les autres parties de l’arme-bijou en magnificence et en délicatesse. Des inscriptions et des figures y sont incrustées par une sorte de niellage : quatre sauterelles s’en vont sur une face en s’amincissant vers la pointe, et sur l’autre quinze fleurs épanouies du plus gracieux effet.

13, 16, 26. — Des colliers d'espèce particulière, non pas faits pour être portés autour du cou, mais pour être agrafés aux épaules et retomber en plusieurs étages de cordes enroulées et chargées de figurines d'animaux sacrés et de fleurs symboliques, sur la poitrine, qu'ils cachaient ainsi presque entièrement. On ne sait s'ils servaient aussi de parure aux vivants; mais le rituel prescrit d'en orner les momies.

14.— Un pectoral. C’est un véritable petit édifice en forme de naos, une châsse en miniature et en tout semblable aux grandes châsses des temples. Amosis, sur une barque, en occupe le centre, avec Ammon et Phré qui lui conférent une sorte de baptême, et avec deux éperviers aux ailes éployées, qui assistent à la scène et la dominent. Rien de plus merveilleux que le travail de cette pièce splendide. Les figures sont en mosaïque de cornaline, de turquoise, de lapis et de pâtes diverses, avec les cloisons d’or entre chaque pierrette.

18. — Un diadème trouvé dans les cheveux de la reine. Les deux

petits sphinx qui entrent dans la décoration du bijou ont des veux

rapportés: une enveloppe ou paupiere d'or, le globe ou le blane en quartz, la prunelle en une pierre noire.

20, 21.— Deux têtes de lion, l’une en bronze, l'autre en bronze doré. Les Égyptiens ne savaient guère faire de dorure qu'en appliquant l'or en feuilles minces.

22. — Un bâton de bois noir, en forme de bâton pastoral, entouré en spirale d’une large bande d'or.

25,— Un chasse-mouche où flabellum. Dans les trois trous du couronnement étaient fixées en éventail des plumes d’autruche. L'instrument est en bois doré.

27. — Miroir. La forme du manche est imitée de la tige et de la fleur épanouie du papyrus et elle est très-élégante. Le disque est terni, parce que le vernis d'or qui lui donnait la limpidité a souffert.

29.—- Une barque symbolique, en or massif, sur un train de bois précieux, avec des roues de bronze. Elle est garnie de douze rameurs en argent massif. Au centre, le voyageur est assis, armé d’une hachette et d'un bâton pastoral. À l'avant, un autre personnage est debout dans une sorte de cabine; à l’arrière, au gouvernail, est le timonier, en avant d’une deuxième cabine. Les trois figurines sont

enTrOr.

30, 37. — Pendants d'oreilles. Le n° 30 est de style gréco-égyptien. Le n° 37, au contraire, remonte à une plus haute antiquité; 1l a été trouvé, à Abydos, sur une momie ensevelie sous le dallage d’un vieux temple, et, du reste, ne portant ni nom ni titre. La forme du bijou est évidemment primitive et marquée au com d’un symbolisme austère que la fantaisie n’a pas encore su plier à son caprice. Une lentille ornée d'uréus gravés en creux, avec douze autres uréus, sur deux rangées en pendeloques, tel est le monument. Il est d'or massif rehaussé d'un vernis rougeàtre, et si pesant

qu'il n'a jamais été attaché sans doute à l'oreille d’un vivant. On ne

sait rien de précis sur le temps auquel il faut en faire remonter la fabrication ; il date peut-être de la sixième dynastie ou de la douzième.

31, 32, 36, 45. — Des feuilles d’or, de formes diverses, ayant servi

à divers usages. Il y en a avec des inscriptions; d’autres limitent plus

ou moins une langue humaine et se rencontrent en réalité dans la bouche des momies du temps des Ptolémées; d'autres sont décorées de figures repoussées au marteau.

33. — Un oiseau à tête humaine, les ailes étendues. C'est le symbole de l'âme.

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