‹ L'Égypte à l'Exposition universelle de 1867Chapitre 7 sur 146 · PT PANTIN À APE PPATTTS A · texte numérisé non relu

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"Égypte est bien une vallée, sans doute; mais c'est presque un abus de mot que de l'appeler ainsi, tant elle ressemble peu à toutes les autres vallées du monde. On dirait que la nature a fait ce petit coin de l'Afrique en un jour de caprice et de fantaisie, et que, fatiguée d’être toujours et partout fidèle à elle-même, elle a voulu

ici produire une œuvre rare, unique. Autrefois, à certain moment des temps géologiques, il n’y avait que si peu qu'un atome de terre végétale en Égypte : rien que le désert, des sables; et, pour fond, une roche immense, fendue sur une longueur de plusieurs centaines de lieues, un ravin. L’horrible crevasse, j'imagine, finit par contrarier à la longue la nature, et elle fit signe au Nil d'y charrier de l’humus et de la transformer en jardin , à peu près comme on fait venir les belles fleurs dans un pot de granit ou de grès, préalablement rempli de terreau et régulièrement arrosé. Mieux encore : après le désert aride, elle ordonna au fleuve, son serviteur, de s’en prendre à la mer, et de la faire reculer, de la combler.

dr 4 L'ÉGYPTE ANCIENNE

Ainsi, dans le Delta, au lieu du va-et-vient inutile des flots de la Méditerranée, se balancent au vent les immenses moissons dorées, le blé, le coton, le riz, le maïs, et s'étendent à perte de vue les champs de fèves fleuries, les plaines verdoyantes de berstm. D'autres fleuves encore, il est vrai, ont leur delta; mais évidemment ce ne sont là que des contrefaçons chétives. La nature n’a pris à cœur que le delta du Nil.

IT

Le Nil, sous le nom de Nil Blane, a sa source dans les glaciers énormes qui font une ceinture au plateau central de l'Afrique. On conjecture qu'il sort des entrailles du Kilimanjäro et du Kenia, ou plutôt des hauts lacs que les neiges éternelles de ces deux montagnes alimentent presque sous l'équateur même. Il commence par tomber, de terrasses en terrasses, au pied des hauteurs, et ensuite, plus lentement, traverse une contrée marécageuse couverte de bois de tamaris et de sycomores, de fourrés de bambous, de jones et de lianes, peuplée d'éléphants, de rhinocéros, d'hippopotames et de crocodiles, de zèbres et d'hyènes, d'antilopes et de serpents. De là, les eaux du fleuve s’en vont à travers de vastes savanes, vivifiant cà et là des forêts tropicales. Puis il rencontre un pays montueux, où son frère, le Nil Bleu, son petit frère, venu des prairies alpestres de la haute Abyssinie, se joint à lui, et tous deux, ne faisant plus qu'un, s'engagent dans un aride plateau de roche et de sable, hérissé d’accidents volcaniques. Iei, les extrêmes contreforts du soulèvement central se mettent obliquement les uns après les autres au travers de sa course. Il lui faut se fraver un chemin d'obstacle en obstacle, enfonçant, écartant devant lui par une tranchée les hauteurs qui lui barrent le passage, emportant le sable, usant la pierre, se refoulant, se relevant, franchissant les écueils restés debout en d’innombrables cataractes, et ainsi il arrive à Syène, entre les deux culées

d'une montagne transversale, que ses eaux ont coupée presque à

pie, et qui lui fait comme une porte triomphale par laquelle il'entre en Egvpte, d'une dernière chute rapide et bruyante.

À sa droite il a désormais les escarpements des monts de l'Arabie, et, à sa gauche, les pentes plus douces des monts libvques. Il coule d'abord encaissé dans un étroit chenal, large à peine d'une lieue à une lieue et demie, sur un sol à fond granitique et avec des berges profondes. Puis les hauteurs médiocrement élevées, incultes, absolument nues, s’écartent, et la vallée prend une largeur de cinq à six lieues, presque tout entière aux dépens de la chaîne libyque. Le terrain devient calcaire, ou encore de grès tertiaire, et peu à peu enfin le lit du fleuve se relève dans ses rives. Après quoi, des deux côtés, les montagnes s'en vont se perdre, à l’orient, par une coupure escarpée; à l'occident, par un talus peu rapide. Il se bifurque au Caire : une de ses branches se jette dans la mer à Damiette, l’autre à Rosette. Le Caire, Damiette et Rosette sont les trois sommets de ce triangle qui a nom Delta. Et c'est là l'Égvpte, la haute et basse Éevpte.

Avant d'arriver à Svène, le Nil parcourt environ six cents lieues. Il y en a cent cinquante de Syène au Caire. Les deux embouchures sont distantes de soixante lieues. Tout le territoire équivaut au sixième de la France. À ce compte, l'Égypte ne devrait contenir que cinq ou six millions d'habitants ; mais il ne faut pas oublier qu'elle est faite du terrain le plus fertile du monde, et on sait qu'elle en à nourri bien davantage. Encore au temps de l'invasion mahométane, elle comptait une population de quinze millions d'âmes el

environ dix mille cités grandes et petites.

Quand les neiges viennent à fondre sur les glaciers d'où jaillissent les deux bras du Nil, au temps des grandes pluies du tropique, le magnifique fleuve enfle peu à peu; ses eaux, jusque-là claires et

limpides, prennent une couleur glauque et enfin débordent, lente-

ment, sans les fureurs de nos inondations. C'est que la vallée du Nil est légèrement convexe au lieu d'être concave, et le fleuve coule dans une échancrure au plus haut du sol ainsi exhaussé. Vient-il à sortir de ses berges, il s'épanche doucement en une double nappe sur les pentes.

Le phénomène est d'autant plus admirable, il donne à qui le voit se produire une impression d'autant plus étrange qu'il est plus régulier, et que pourtant rien ne l'annonce. Chaque année, à la même époque, vers le solstice d'été, par un ciel toujours serein, sans cause apparente, invariablement, le fleuve se trouble et commence à grossir; et, invariablement, vers l’'équinoxe d'automne, il couvre toute la vallée. Puis, dans un intervalle aussi régulièrement fixe et déterminé, 1l décroit, se retire peu à peu et rentre dans son lit. On dirait qu'il obéit à un pouvoir surnaturel. L’oscillation, d’ailleurs, du niveau le plus bas au plus haut, est d'ordinaire de plus de trente pieds, et il y a, dans le fleuve, quand la crue tire à sa fin, environ vingt fois plus d'eau en volume qu’au commencement.

Le Nil ne s'est pas fait, comme nos rivières, son lit en creusant les terres sur son passage ; tout au contraire, il a amené à la longue, de siècle en siècle, d'année en année, les terres où il coule. Il les a enlevées sournoisement par la violence tantôt et tantôt par des caresses, aux six cents lieues de pays qu'il parcourt avant Syène, et les a pétries de son onde, et en a fait le précieux

limon que l’on sait et les distribue à l'Egypte, semblable à un bon-

homme de père rentrant à la maison les mains pleines. Et tout le terrain cultivable d'un grand Empire, la haute vallée comme les plaines du Delta, sont un cadeau du Nil. Il y en a plusieurs mètres d'épaisseur, et, chaque année, une petite épaisseur s'ajoute aux autres.

Durant l'inondation, l'aspect de l'Égypte est fantastique : c’est comme une grande mer d'où s'élèvent des villes et des villages reliés entre eux par des chaussées. En même temps le sol altéré boit les eaux du fleuve nourricier et se féconde de son limon. L'air est

rafraichi malgré les ouragans de sable du Sahara contre lesquels les

hauteurs libyques défendent mal la vallée, et malgré les ardeurs des plateaux déserts et des roches nues des monts arabiques. Inappréciable bienfait du ciel qui visite l'Égypte précisément pendant les mois les plus chauds de l’année, et lui vaut, par privilége, une température relativement douce sous un climat torride, même dans

la saison la plus mauvaise.

Ï ne pleut jamais dans la haute Egvpte et rarement dans le Delta. De même que le limon du Nil tient lieu d'engrais, tous les ans le débordement de ses eaux tient lieu de pluie, sans quoi, sur cette terre la plus fertile du monde, il pousserait à peine quelques mesures de blé. Albuquerque, le fameux ministre du Portugal, à l’époque où ses compatriotes venaient de découvrir la route de l'Inde par le cap de Bonne-Espérance, pensa un moment détourner le fleuve avant les cataractes de Svène, et le faire se jeter dans la mer Rouge. Son but était de faire de l'Égypte une contrée inhabitable, un désert, afin que le commerce de l'Inde devint le monopole de son pays. L'odieuse manœuvre n'est pas au-dessus des forces humaines, et on tremble à l'idée qu’elle eût pu réusssir. L'Egypte maintenant ne serait plus qu'une annexe du Sahara.

Le Nil est un fleuve sans affluents, et, comme il se distribue à travers les terrains qu'il arrose en un système de dérivations naturelles etartificielles, donnant toujours, ne recevant jamais rien, il est beaucoup moins large en se jetant dans la mer que lorsqu'il tombe en Égvpte. Il a douze cents mètres à Syène, et n’en a plus que six cents dans le Delta.

Il faut en amont, pour que les eaux franchissent ses hautes berges, qu'il s'élève au temps des crues de onze à douze mètres, et plus en aval il ne lui faut guère pour une bonne inondation que neuf ou huit mètres de crue. Ses rives dans le Delta n’ont même que deux

mètres, ce qui rend ici l’arrosement plus facile encore, et nulle

part les canaux n'ont été de tout temps plus nombreux. Autrefois, du reste, il descendait vers la mer par sept embouchures navigables, et non pas seulement par la bifureation de Rosette et de Damiette; et, alors, à peu près sur l'emplacement où s'étale aujourd'hui le Caire, s'élevait Memphis.

La nature a done été pour l'Égvpte d'une bienveillance étonnante: mais non moins étonnante est la part qui revient au génie de l’homme dans le merveilleux arrangement de ce coin de terre, De bonne heure, et à mesure que la population augmentait, on a tenté, sur les bords du Nil, d'assainir les bas-fonds marécageux, en faisant s'écouler les eaux stagnantes, et de fertiliser les terrains inaccessibles à l’inondation, en y amenant le fleuve. L'expérience aussi fit bien vite voir qu'un champ portait une moisson d'autant plus belle qu'il était resté plus longtemps sous l’eau et qu'un plus fort dépôt de limon avait eu le loisir de s’accumuler; on fut ainsi amené à retenir par des digues le trop rapide écoulement du précieux élément.

Ensuite la nécessité de ces travaux amenant des conflits entre les diverses localités, et exigeant, en outre, la réunion d'un grand nombre de bras, des efforts d'ensemble, une direction suprême, il en est résulté qu'on a senti en Égypte plus tôt que partout ailleurs le besoin d'un pouvoir central. À mesure enfin que le pouvoir central vint à se fortifier, il imagina de plus grandes entreprises, réalisa, dans l'intérêt publie, des améliorations plus colossales. Il en vint ainsi peu à peu, en mettant le Nil entre les mains de ses ingénieurs, à faire, à la lettre, la pluie et le beau temps dans l'Empire. « Le gouvernement de la France, a dit Napoléon à Sainte-Hélène, n'a aucune influence sur la pluie ou la neige qui tombe dans la Beauce ou dans la Brie; mais, en Égypte, le gouvernement à une influence immédiate sur l’inondation, qui en tient lieu. »

Dans la province de Fayoum subsistent encore les traces d'upe

œuvre prodigieuse, le triomphe de cette antique administration égyp tienne, à laquelle il a été donné, plus qu'à toute autre, de travailler avee succès à la prospérité d’un peuple. Il s’agit, on l’a deviné, du

lac MϾris.

Un peu au delà de Memphis, la chaine libyque s'ineline brusquement, et, par cette échancrure, met la vallée du Nil en communication avec un vaste bassin enveloppé d'une ceinture de hauteurs; c'est le Favoum. Nous sommes au temps de la douzième dynastie; Amenemha IT règne à Memphis. Le puissant Pharaon rêve de régulariser les inondations du fleuve : pour que la récolte soit bonne, il faut qu'elles ne soient ni trop hautes ni trop basses. IT a en idée de construire un immense réservoir afin de les régulariser à jamais. L'eau viendra-t-elle désormais en excès, on l’'emmagasinera pour les temps où elle sera insuffisante. Ingénieurs et ouvriers bientôt se mettent à l’œuvre. Le Favoum offre son bassin. L'échancrure des monts libyques est le chemin que va prendre le canal pour y amener le Nil; elle est d'une profondeur convenable. Une armée innombrable de terrassiers creusent, nivellent la grande cuvette naturelle du Fayoum et entourent de fortes digues un énorme espace de plus de trente milles de tour. Ces digues ont cent cinquante pieds de large et trente pieds de haut. Voici les écluses posées. Le pays est à l’abri des prodigalités redoutables du fleuve et de ses accès de parcimonie : on à imposé, si jose ainsi parler, une tireHire au monstre. Un seul et même canal, long de deux milles, large de trois cents pieds, porte les eaux au lac, et puis, en cas de besoin, dans une proportion calculée, les lui reprend.

L'œuvre maintenant est détruite. Il est probable que le limon des eaux, en se déposant, a commencé par enlever à la longue au réservoir beaucoup de sa capacité et de son utilité, et qu'on a fini

ar néglicer l'entretien des digues. De sorte que, par une inonda- | æ sad < t ,

tion extraordinairement grosse, il s'est fait, à une époque trèsimparfaitement connue, une rupture vers l’ouest, du côté où le sol du Fayoum a son niveau le plus bas. C'est là l’origine du lac actuel de Birket-el-Keroun, dont les eaux suffisent encore de nos jours à faire de la province entière une des contrées les plus fertiles et les plus florissantes de l'Égypte.

Tout près de ce monument dù à la puissance de la centralisation pharaonique, le même Amenemha fit aussi élever un édifice singulier, à la fois temple et palais, selon l'usage : le Labyrinthe. C'était

une vaste enceinte, renfermant douze cours couvertes, une pour

chaque partie de l'Empire, et symbolisant les douze Etats fondus

ensemble en un tout. I] y avait six cours au nord, six cours au sud; elles étaient toutes bordées d'un inextricable réseau de couloirs et de chambres, au nombre de quinze cents. Il était assurément aussi difficile de s'v retrouver que, hier encore, dans la Confédération Germanique. Sans être conduit par quelque prêtre, fonctionnaire initié, on risquait fort de se perdre dans l’enchevètrement des fausses entrées et des fausses sorties. La plus rigoureuse unité cependant régnait dans cette diversité, le plus grand ordre dans ce chaos. Amenemha a voulu évidemment glorifier par là le plein épanouissement de cette administration politique qui savaitsi bien concentrer de son temps les intérêts locaux les plus jaloux en gigantesques travaux d'intérêt général. Notons encore que, pour ne pas effaroucher les susceptibilités particularistes , le panthéon gouvernemental de l'Égypte était situé en dehors de la vallée du Nil, et, bien mieux encore, dans cette province du Fayoum même, au bord de ce lac Mæris, auprès de ces incontestables et glorieux bienfaits d'un pouvoir central : le temple du dieu tout à côté de ses plus beaux mi-

racles.

L'Eovpte est l'aïeule du monde, et elle étut déjà vieille, quand (out encore autour d'elle naissait à peine à la vie. I nv avait encore ni Rome, ni Grèce, et déjà son passé l'écrasait. Au temps de Cambyse et de la Perse, elle avait déjà plus de emq mille ans d'histoire. Remontons, par la pensée, dans cette épaisse masse de temps. Tout n'est plus que barbarie dans le monde eu dehors de à vallée du Nil. En Asie, il n'est encore question ni de Babylone, ni de Ninive, ni de Tvr, ni de Sidon. A la place de tant de puissants Empires, il y à encore que d'immenses plaines presque désertes, où de rares familles d'hommes, à peine reliées entre elles en tribus, mènent péniblement une vie de sauvages.

Quant à notre Europe, les races qui l'habiteront un jour errent encore dans les steppes de la Tartarie, comme maintenant les Kirghiz, l'are et la massue à la main, courant les aventures, chantant les Védas sur les bords du haut Indus, indomptables , passionnés, la conscience pleine déjà d’idéal et d'infini. Les hommes antéhistoriques, dont on a récemment découvert les vestiges dans les débris de leurs stations lacustres et dans les tourbières du Danemark, disputent là aux bêtes leur chétive existence. Les Phéniciens ne leur ont pas encore apporté le bronze; ils n'ont pas même le cuivre, sans doute. Peuplades amphibies, ils se font des cabanes sur pilotis, à fleur d'eau, pour se défendre et s’isoler. Ils ne se servent, dans leurs querelles les uns contre les autres et dans leurs chasses à l'hyène, à l'ours, au buffle, à l'éléphant peut-être et au rhinocéros, que de pierres taillées en forme de haches grossières; et, lentement, de siècle en siècle, ils préparent le sol à recevoir nos ancôtres.

Eh bien, synchroniquement à ces âges barbares, l'Égypte est, de ‘son côté, florissante, riche, savamment organisée, policée, déjà pleine

de sagesse, en possession de ses arts, de sa religion, de son écriture,

de la science astronomique, de la science des nombres, de la 850. métrie, d'un système de poids et mesures. Il v a alors déjà environ vingt siècles que les pyramides sont debout et que Memryhis existe; car Memphis est antérieure à Thebes de toute la distance qui sépare Babylone de Paris. Amenembha IE est en train de creuse le lac Mæris, le plus grand travail d'utilité publique qu'un chef d'Empire ait mené à bonne fin, Le Labyrinthe est l'ouvrage du même prince. Etrange spectacle que ce Louis XIV et les magnificerces de son Empire perdus dans l’'universelle barbarie!

On est tenté de ne pas v croire; mais les monuments nous en restent, les monuments les plus authentiques du monde; non pas muets, indiscrets, au contraire, comme un acte notarié, pour qui sait ire. En faut-il un exemple? Entrons dans ces grottes tumulares creusées dans les rochers, en face du Nil, près du village de Beni- Hassan. Les gens ensevelis là-dedans ont tous vécu de 2812 à 2599 avant Jésus-Christ. Une des sépultures est faite pour nous intéresser entre toutes, celle d'un préfet de ces temps reculés, un bon préfet, comme on va le voir. Son nom est Améni. Les parois de l’hypcgée sont littéralement couvertes de bas-reliefs peints, d'inscriptions hiéroglvphiques. Ces scènes assurément sont tirées d’une civilisation avancée. [ci on engraisse des bestiaux, là on laboure la terre, ici on moissonne , là on dégorge des gerbes de blé en les faisant fouler aux pieds des animaux. Plus loin, on construit de grandes 5arques; on les charge; elles naviguent sur le Nil. Plus loin encore, &vec des bois précieux, on façconne des meubles d'une forme exquise, et on apprète des étoffes. Le mort a voulu dormir sa vie éternelle, entouré de toutes les images qui l'avaient réjoui pendant sa vie passagère, En un endroit il prend la parole pour nous faire son autobiogra-

phie : il a fait, dit-il, une campagne dans le Soudan, comme géné-

ral; il a été ensuite chef d'une caravane, escortée de quatre cents

L'ÉGYPIE ANCIENNE 31

hommes armés, qui ramena à Geft (province de Géneh) l'or provenant des mines de Gebel-Atokv. Il vante ensuite, comme préfet, sa bonne administration. Mais il faut lui donner la satisfaction de citer textuellement : « Toutes les terres étaient labourées et ensemencées, du nord au sud, Rien ne fut volé dans mes ateliers. Jamais petit enfant ne fut affligé, jamais veuve ne fut maltraitée par moi. J'ai donné également à la veuve et à la femme mariée, et je n'ai pas préféré le grand au petit dans tous les jugements que j'ai rendus. » Ina pas préféré le grand au petit dans ses jugements! L'égalité devant la loi quatre mille ans avant 1789, voilà l'Égvpte!

\us ce n'est pas tout. Il faut reprendre notre course à travers les temps, vers les origines de ces éternels Pharaons. D'un coup de raie, mettons encore plusieurs siècles derrière nous. Au point où nous arrivons, ils sont, eux et leurs peuples, tout seuls sur la terre, etils n'entendent plus autour d'eux le pas d'aucun homme. C'est comme une monarchie dans une autre planète, tant elle est isolée sur la nôtre. Les Égyptiens de ces premières époques de leur hisloire sculptaient peu, écrivaient peu, mais ils le faisaient déjà en toute perfection. Ils viennent de faire de Memphis leur capitale; ils v construisent les trois grandes pyramides, sous les Pharaons Chéops, Chéfren et Menkhérès; et les Arabes ont vraiment raison de faire remonter avant Adam l'édification de ces monuments, les plus srands, les plus simples du monde. M. Mariette-Bey à récemment retrouvé la statue de Chéfren, faite de son vivant, la même que le publie admire aujourd'hui à l'Exposition universelle : elle est un chef-d'œuvre. Par la noblesse, par la simplicité élégante des masses et des lignes, par le beau choix des matières et la construction savante et soignée de la maçonnerie et des appareillages, l'homme n'a jamais dépassé l'œuvre de ces générations, séparées de nous par un eflrovable abime.

Au fond de cet abime nous pensions rencontrer les origines, l'enfance, le berceau d’un peuple; mais nous y trouvons les pyramides. Il est là déjà dans la pleine vigueur de sa maturité. Il semble même qu'il n'ait fait que dégénérer à travers des renaissances et des décadences tout le long de son immense histoire, de siècle en siècle, plus de huit mille ans durant. On ne connait pas de jeunesse à l'Égypte. Tout y est vieux de toute éternité, pour ainsi dire, et n'a jamais fait que vieillir.

La science n'a pas osé tout de suite secouer le vertige.que donne le spectacle d'une antiquité si inattendue. Malgré le témoignage des monuments, malgré celui de Manéthon, elle refusait d'en croire ses yeux, et tous ses efforts ne tendaient qu'à la réduire. Maintenant il est hors de doute que, vers l'an 5000 ou 6000 avant l'ère chrétienne, c'est-à-dire il y a plus de sept mille ans, un roi régnait sur l'Égypte, un roi bien historique, non pas légendaire comme Manou, Minos, Romulus, Numa, Thésée ; il s'appelait Ménès. Encore n'est-il pas assurément le plus ancien souverain du pays, il n'est que le premier dont on ait retrouvé le nom sculpté sur la pierre. Avant lui, les annales égyptiennes comme les annales de tous les autres peuples, racontaient sans doute d'anciens sages, des héros primitifs, mythiques. Avant Ménès, il y a Osiris, Anubis, Tvphon, les géants, en un mot la fable. ,

Par un prodigieux privilége, la monarchie des Pharaons, durant des siècles et des siècles, ne connut pas le souci de l'étranger. Seule

au monde, elle n'avait à garder ses frontières contre personne. Ses

monuments n'accusent pas trace de vie militaire pendant onze lonoues dynasties rovales. Ce n'est que vers l'an 2500 avant notre ère que les Éthiopieus commencèrent à lui inspirer des colères, au sud, vers le Soudan. £hiopiens est une désignation grecque, Aouschiles est leur vrai nom, et il ne faut pas les confondre avec les nègres. Les Égvptiens les appelaient avec dédain la mauvaise race de Kousch, et par eux pour la première fois, sans doute, ils se virent réduits à fire la guerre. La lutte fut longue, comme le prouve un grand vide monumental, et les travaux de la paix ne reprennent qu'avec les Amenemha et les Ousertésen, les Pharaons de la douxième dynaslie, c'est-à-dire après l'incorporation de l'Ethiopie à FÉgypte. Environ quatre cents ans après l'Afrique, l'Asie à son tour est en branle contre l'Égypte. Des hordes nomades débouchent par listhme de Suez, inondent les plaines du Delta, et, victorieuses, refoulent la civilisation de Memphis vers Thèbes. Qu'on se figure l'Empire romain au temps des barbares. Parmi tous ces peuples compris entre le Tigre et l'Euphrate d'un côté, l'Oxus et lndus de l'autre, un immense mouvement d'hommes se fait droit sur l'Égypte. C'est /a plaie de Schéto comme les monuments l'appellent, ce sont les Scythes, Arabes, Phéniciens, Philistins, les Beni-Hassan, les Beni- Israël, ete., qui font leur entrée dans le monde historique. Les Égvptiens les détestaient tous sous le nom de Hycsos, qui se traduit par captf, et la Bible fait allusion à eux sous celui de pasteurs. Pendant plus de cinq siècles, l'invasion se continue irrésistiblement. La ville de San est fondée, prise pour capitale, et une longue

Le

dynastie de rois pasteurs v règne. Ge doit être sous l'un d'eux qu'Abraham descendit en Égypte.

On se souvient de l'épisode biblique de Jacob et de Joseph; il faut évidemment le placer sous la domination des Hvesos, et le Pharaon à qui Joseph a rendu de si grands services était un roi pasteur, un des derniers sans doute; il régnait, ôn le conjecture, vers 1750 avant notre ère. ILest probable que, sous son administration, l'aménagement des eaux du Nil, canaux et digues, étaient négligés, et que Joseph, en lui prédisant sept années de famine après sepl

années d'abondance, pensait simplement à éveiller sa sollicitude sur des travaux nécessaires.

Les Hvcsos, du reste, n'ont jamais réussi à chasser les Pharaons nationaux de Thèbes. Vers 1706, un de ces derniers, Amosis, reprit enfin l'offensive contre eux; ses successeurs peu à peu les expulsèrent d'Égypte, et reconstituèrent la monarchie dans son intégralité et dans son indépendance. Longtemps encore on rencontre pourtant des étrangers dans le Delta; mais ils n° + sont plus que tolérés, peut-être même retenus de force pour être utilisés aux gigantesques entreprises des Aménophis, des Toutmosis, des Ramn-

sès. L’exode du peuple juif sous Moïse est postérieur de quatre siècles à Amosis.

A peine ses frontières récupérées, l'Égypte en déborde de toutes parts. Elle pousse ses guerres victorieuses d’un côté jusqu'à l'Euphrate et aux montagnes de l'Arménie, de l’autre jusqu'au fond du pays de Kousch et dans l'Arabie méridionale, en franchissant la mer Rouge. Les Pharaons, sur les splendides monuments de cette époque, prennent à juste titre le nom de seigneurs des deux mondes. Le plus illustre d'entre eux est Ramsès IE, le Sésostris des historiens grees. Cette auréole de gloire militaire, après avoir duré pendant la dix-huitième et la dix-neuvième dynastie, de 1706 à 1288, s'en va palissant de plus en plus tout le long d'une immense et lente décadence. Il v a des discussions intérieures, des troubles de toute nature dont les monuments nous ont conservé plus d'une trace. L'Empire se détraque, l'Égypte est réduite de nouveau à ses limites, et se dissout elle-même en un grand nombre de principautés, Puis les Kouschites, la vile race, la race maudite des inscriptions, après avoir reconquis leur indépendance, descendent les cataractes, et les voilà sur la Méditerranée, maitres de tout le Nil, de 715 à 665.

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