‹ L'Égypte à l'Exposition universelle de 1867Chapitre 8 sur 146 · XII · texte numérisé non relu

XII

Apres l'Afrique centrale et l'Asie, l'Europe enfin vient en Egvpte,

que dis-je, l'Europe? la Grèce! Le moment est solennel. On à peu à peu, dans un mouvement de concorde nationale, refoulé et ensuite expulsé les Éthiopiens des provinces septentrionales. Une famille, peut-être libvenne, s'efforce de rétablir l'unité de la monarchie, Déjà les Grecs avaient sondé la Méditerranée et s'étaient pris d'enthousiasne pour le Nil et ses magunificences. Ils v allaient comme l'Europe maintenant va en Chine et au Japon. Bientôt ils trouvèrent l'occasion de s'immiscer dans la politique de leurs hôtes. C'est grâce à leur alliance que le Pharaon Psamméticus finit par être le seul maitre, depuis Assouan jusqu'à la mer.

La race grecque gagna-t-elle beaucoup à ce contact? Elle s’est fait l'illusion de le croire. Ses traditions sont si pleines de l'Égypte, que, sil fallait les prendre à la lettre, elle serait tout entière d'origine égvptienne, avec Cécrops, Cadmus, Danaüs. Il v à beaucoup à en rabattre. Ce qui semble hors de doute, c’est que les Hellènes ont emprunté au Nil la forte et solide architecture qui en décorait les rives, c'est-à-dire qu'ils s'en sont inspirés. L'habileté de main nécessaire aux arts, certaine science de second ordre, la pratique des métiers peuvent aussi leur être venues de là; le reste leur vient de leur propre fonds, Impression du vieillard sur l'enfant, voilà tout, mais impresson féconde, Enfants, les Grecs l'étaient alors; leur non primitif au sein de la famille arvenne n'est-il pas Yavanas, lones, Juvenes, les Jeunes ? Émerveillés, prompts à admirer, prenant tout par le beau, le grand côté, ils n'ont pas manqué de voir la vieille Égypte à travers un prisme, et ont été les premiers À exagcrer les bienfaits qu'ils en ont recus. D'ailleurs, il faut le dire, sous la dynastie Hbvenne, autrement appelée des rois saîtes, les arts fleurissent : 1} v à une renaissance, et c'est dans un bon moment

que la race grecque s'est frottée à l’égyptienne.

Vers 527, cette chaude étreinte d'un enthousiasme Juvéuile,

respectueux, et d'une sagesse sénile, bienveillante, fut interrompue tout à coup par la plus terrible catastrophe. Des plaines de la Mésopotanie, un peuple à demi sauvage, après avoir conquis Suze et Babylone, après avoir imposé un tribut à la Syrie, vint aux portes de l'Egvpte sous la conduite de Cambyse, fils de Cyrus, en fit la conquête, et la réduisit à n'être plus qu'une province de l'Empire persan. Il veut une grande dévastation de temples, de tombes ouvertes et pillées, d’Assouan à Thèbes, de Thébes à Memphis, et les traces en restent encore dans les ruines. Chassés une premiere fois, les Perses ne tardèrent pas à revenir : ce fut la vraie fin des Phal'AONS.

On sait le reste : deux cents ans se passent. La Grèce, à son tour, sempare par les armes de l'empire du monde. Elle à fait du chenin dans l'intervalle; elle en est à Alexandre, qui arrache l'Égypte aux mains de Darius IL. Alexandrie est fondée. Désormais, l'Égypte se trainera derrière la Grèce ; mainte fois conquise déjà par la force, elle va l'être par l'esprit. Il ne lui arrivera pas de vaincre ses nouveaux vainqueurs par l’ascendant de son génie et de se les assiiuiler, de les absorber, comme elle l’a fait jusqu'ici de tant d’ennemis. Après Memphis, il y a eu Thèbes, toutes deux foncièrement égyptiennes ; mais Alexandrie est et restera toute grecque.

Ni le héros macédonien, il est vrai, ni les P{olémées, ses successeurs, ne cherchent à extirper ce qui est encore debout de l’antique nationalité. Au contraire, leur politique est toute de tolérance. Is restaurent les temples et ils en construisent d’autres dans le vieux style; ils sont dévots aux vieux dieux des Pharaons et à leur culte; ils laissent aux vaincus leur religion, leurs coutumes, leurs arts, leur langage, leur écriture. Mais, en réalité, toute la vie de l'Égypte se concentre sous leur domination à Alexandrie; elle s'y transforme et se renouvelle, Les vieilles traditions subsistent; seulement, elles ne sont les mêmes qu à la surface; au fond, elles apparaissent tout imprégnées d'hellénisme. Sans doute, la majeure partie de la population résistait, boudait. Le paysan était fidèle à des habitudes de

mille et mille ans; dans les temples, les prêtres regrettaient le

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passé, cultivaient les antiques mystères; mais tous ces éléments ne comptaient pas plus que les momies des nécropoles. En dehors de l'influence grecque, l'Égypte n'est qu'un immense {ombean. Alexandrie seule est vivante. Tout le mouvement intellectuel d'Alexandrie est grec. Non, il n°v a plus là de nationalité, et la vallée du Nil n'est plus qu'un foyer cosmopolite que le souffle gree attise et où va

S'élaborer le christianisme.

C'est bien, en effet, comme on légue une chose morte que Ptolémée Alexandre légua la monarchie pharaonique au peuple romain : un testament a fait de l'Égypte une province romaine. Cléopâtre voulait bien rester reine, on s’en souvient; mais, menacée dans son trône, essaya-t-elle de s'appuyer sur son peuple? Elle n° songea même pas. Elle intrigua comme on le fait pour sauvegarder ses droits sur une ferme; elle se fit la sémillante amie de César et l’artificieuse maîtresse d'Antoine, et perdit enfin son temps et la vie à ruser avec Octave.

Du reste, Rome, comme la Grèce, ménagea l'Égvpte dans ses habitudes séculaires, n'exigeant d'elle que d'être son grenier d’abondance. Anciens rites religieux, anciennes cérémonies civiles et tout le reste vont leur train d'autrefois. On achève les temples d'Edfou, d'Esneh, de Denderah, d'Erment, et on v inscrit les noms des empereurs romains, tout à fait comme le faisaient les architectes au service de Ramsès, pour les Pharaons de l'Égypte vivante. Et il n°y a rien là qui puisse étonner; on construisait alors des temples égvptiens par des motifs puisés dans les devoirs de l’édilité publique, et on saluait en passant, pour me servir d'une saillie fameuse d'un illustre contemporain, cette civilisation vieillotte; car, quoique morte, elle devait encore durer plusieurs siecles.

Voici le christianisme, avec saint Mare pour la propagande popu-

laire, et l’école d'Alexandrie pour l'expression philosophique, Il est

la révolution, mais autrement destructive que la conquête. Il est l'avenir, mais ce qui reste du passé le met en colère. Il est la vie, la vie intolérante pour toutes les choses mortes encore debout. Le colosse inerte, momifié, de l'antique Égypte lui inspire du dégot; il va le réduire en poudre afin d'en féconder son champ. La foi nouvelle gagne de proche en proche, et, en 381, Théodose, dans son édit, l’érige en religion officielle. La fermeture des temples est ordonnée et la destruction des dieux résolue. Quarante mille statues périrent. L'écriture hiéroglyphique est abandonnée, et on finit par en perdre le sens. Les Égvptiens eux-mêmes peu à peu deviennent les Coptes.

Les Coptes de nos jours descendent en droite ligne des Égyptiens, et ils nous en ont conservé la langue; car la langue des Pharaons subsiste, Elle n'est plus d'usage vulgaire, il est vrai; elle sert seulement de langue liturgique aux chrétiens actuels d'Égvpte, comme le latin dans le culte catholique.

L'avénement du christianisme mit-1 du moins un terme aux malheurs du pays? Bien au contraire. Alexandrie devint alors le centre des changements qui travaillaient le monde. L'aïeule des nations entra dans le douloureux enfantement de l'univers moderne. Les entrailles et la tête du christianisme, pendant longtemps, sont en Égypte. En outre, lors du démembrement de la monarchie romaine, la vallée du Nil était échue en partage à l'Empire d'Orient, et ce fut aussi entre Constantinople et Alexandrie une source de tiraillements sans trêve.

Ainsi, l'Égypte a de tout temps réagi sur le monde, et le monde sur l'Égypte. Éthiopiens et Libyens d'Afrique, l'immense Asie presque tout entière, les peuples d'Europe, à mesure qu'ils se font une

puissance, tous à tour de rôle, toute l'humanité, comme diverses

sources dans un même lac, viennent se répandre sur cette antique

terre, Les civilisations se déplacent depuis des siècles autour d'elle comme autour de leur centre, naissent et meurent, et toujours, à quelque moment de leur histoire, retombent vers elle. À peine notre Occident a-til pris pleine conscience de <es forces, c'est en Égypte qu'il les porte : l'Égvpte a vu saint Louis et les croisades ; l'Égypte a vu la Révolution française et Bonaparte, Rien de grand ne peut se passer, il semble, sans que l'Égypte s'y prête ou en souffre. Plaise à Dieu que, de nos jours, la solution de la question d'Orient se fasse pour son plus grand bien et renouvelle encore une fois son antique fortune, déjà tant de fois renouvelée !.….

Des dates et des noms étant indispensables à l'intelligence de ee livre, il valait peut-être la peine, pour familiariser le lecteur avee un passé lointain, à peine restitué par la science, de lui faire faire, au galop de limagination, notre rapide voyage. IT à bien senti, du reste, que la chronologie (1), pour les temps les plus reculés, est plus ou moins flottante. L'invasion persane de Cambyse a bien eu lieu en 527, et c'est un chiffre dont on est certain. Au delà commencent les dissidences entre les égvptologues; toutefois, elles sont moins grandes qu'on ne serait tenté de le craindre. Elles ne sont pas de plus de deux ou trois siècles pour les dynasties les plus lointaines. Deux ou trois cents ans d'erreur probable pour une période de temps comprise entre le quinzième et le quarante-cinquième siècle

avant l'ère chrétienne, n'est-ce pas si peu que rien?

Maintenant, aux ruines! L'Égvypte en est couverte, et il y en a plusieurs couches. Jamais race obstinée n’a tant bâti et rebâti. O les étonnantes vicissitudes de construction et de reconstruction! à les remaniements sans fin de la pierre! Une ville se fonde et, à côté, une ville écroulée sert de carrière, On voit tout de suite la différence

1) Notre chronologie est celle de M. Brugsch, dans son Histoire d'Égypte.

entre l'Égypte et Pompéi. La muraille du quai d'Éléphantine, longue de deux cents mètres et haute de vingt, a l'aspect d'une mosaïque gigantesque, d'une marqueterie d'inseriptions hiéroglvphiques de toute origine, de toute époque et de toute nature. Les débris de Memphis ont servi à édifier le Caire. On retrouve, encastrées dans les murs de la citadelle du Caire, des pierres portant en creux le nom d'Amosis. Dans le palais de Saladin, il v avait une salle soutenue par trente-deux colonnes de granit rose, enlevées aux anciens temples romains ou grecs, et qu'on avait couronnées d'autant de chapiteaux pharaoniques apportés de Memphis et retouchés dans le goût arabe. Ce palais a été détruit lui-même en 1829 pour faire place à une mosquée, et dans les décombres, sur des débris de colonnes, des hiéroglvphes se rencontrent. Débris entassés sur débris, matériaux transformés à l'infini, ruines assises sur des ruines antérieures, bâties elles-mêmes avec des ruines plus anciennes; des siècles sur des siècles. Chaque époque a sa végétation de monuments, que l’époque suivante exploite et détruit pour faire la sienne.

Au commencement de ce siècle, grâce à Méhémet-Aly, l'Égypte se réveille d'une longue torpeur. Que fait-elle? Vite elle court à ses ruines en toute hâte, comme on va à une carrière, et démolit pour construire. C'est aux dépens des restes témoins séculaires de sa elorieuse antiquité qu'elle se couvre d'usines, de ponts, de palais. Plus encore que la guerre et ses violences, plus encore que le temps lui-même, le travail pacifique des peuples et leurs renaissances sont fatals aux œuvres du passé. Il doit être presque cruel pour le savant de penser que, si l'Égypte moderne s'était tout à fait relevée de ses ruines, on aurait perdu à tout jamais l'espoir de reconstituer l'Égypte ancienne, Dans son ensemble encore, le spectacle de la vie prenant ainsi la mort à la gorge a sa grandeur ; mais il est odieux dans le menu détail. Passe encore que l’on construise avec de nobles vestiges quelque œuvre elle-même noble : le fellah, lui, trop souvent, d'un vieux temple, n'avait souci que de se bâtir

une cabane. Longtemps, les Tures, avant besoin de pierres calcaires

pour avoir de la chaux, en arrachaient aux édifices encore debout et

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