‹ L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 14 sur 76 · UNE ÉCOLE KHÉDIVIALE PI · texte numérisé non relu

UNE ÉCOLE KHÉDIVIALE PI

LE VIEUX CAIRE

ouverte pour y peindre tout ce que je désirais. Aucune autre maison du Caire ne rappelle aussi vivement que celle-ci les tableaux de Lewis. II y a dans la cour un énorme saule sous lequel coule une fontaine, et dont les branches viennent caresser les grillages artistiques des fenêtres. La mosquée privée du Cheik se trouve à un bout de la cour, et l’entrée du grand salon est à l’autre bout ; au milieu, 1l y a une salle de réception où le vieillard recevait généralement ses invités qu’il faisait asseoir sur la partie surélevée du plancher et couverte de coussins, où lui-même était étendu.

Je me rappelle que lors de ma première visite, la vue de ce vieux Musulman habillé d’une robe de soie jaune, coiffé d’un énorme turban, assis, les jambes croisées, sur un tapis de Perse, un coussin de soie jaune derrière lui, et entouré des cercles de fumée qui s’échappaient de son chibouk, m'émerveilla comme un superbe éableau vivant d’après une des œuvres de Benjamin Constant. À cette époque, je ne savais pas un mot d’arabe et c'était la première fois que j'étais présenté à un prince oriental. Je n’ignorais pas que mon ami Choueri Tabet, qui m'avait présenté, tra-

duirait mes paroles de façon à les rendre le plus

possible agréables à notre hôte, mais, malgré cela, je me sentais mal à l’aise et gêné par mes vêtements si pauvres et vulgaires comparés à la superbe robe de soie du Cheiïk. Cette gêne ne fut heureusement que momentanée. Un nègre apporta du café et des cigarettes, et mon ami engagea une conversation animée avec notre hôte.

Certaines plaisanteries firent tellement rire le vieillard qu'il se tenait les côtes, mais craignant que je ne me sentisse encore plus intimidé, il faisait un grand effort pour s'arrêter de rire et insistait pour que mon ami me racontât l’histoire. Quand il était bien certain que j'avais compris, il recommençait à rire jusqu'à ce que les larmes couvrissent sa figure ridée. L'impression que me fit ce beau vieillard, sa dignité personnelle et celle de tout ce qui l’entourait, fut si grande que j'ai complètement oublié le sujet de ces plaisanteries. Sa demeure était, pour travailler, un endroit unique et délicieux, et j'ose espérer que si l’occasion se présentait, les héritiers du charmant Cheik auraient la même amabilité et m’accorderaient le même privilège.

L'architecture et l’arrangement de ces maisons se

sont développés suivant les besoins du climat et sui-

LCENIEUATEAMIRE

vant les lois sociales et religieuses du pays. Les architectes sarrasins se sont toujours efforcés de construire des maisons où la vie serait supportable pendant les chaleurs de l'été, et dans lesquelles le sexe faible aurait ses quartiers spéciaux et privés. Le hall voüté, faisant face au nord, et ouvrant sur une cour Sspacieuse, ne convient qu’à un climat chaud. Une entrée séparée, pour le harem, avec ses pièces ouvrant sur un jardin ou une cour privée, et la nécessité de bien masquer les fenêtres qui ouvriraient sur la rue, sont des considérations dont un architecte n’a pas à s’'occuper dans nos pays du nord. Les grillages de bois, meshrebiya, qui permettent de voir ce qui se passe dehors, tout en étant soi-même invisible, sont employés aussi dans les appartements des hommes pour tamiser les rayons du soleil, tout en permettant à l'air de circuler. Si le Coran ne défend pas précisément la reproduction des objets naturels comme base de l'art décoratif, il ne l’encourage pas. Mais les croyants ont prouvé à quel point ils sont capables de décorer leurs maisons d’une façon artistique, malgré ce désavantage. L'étroitesse des rues permet de rendre visite à un voisin ou d’aller à la mosquée, en restant à l'ombre, et les

grandes cours et jardins intérieurs assurent l’aération

nécessaire des maisons. À mesure que les gens riches abandonnent cette partie du Caire pour aller habiter les nouveaux quartiers, les arrangements sanitaires y sont de plus en plus négligés, ce qui, naturellement, tend à augmenter l’exode. En fait, je crois que le seul moyen de sauver le vieux Caire d’une ruine complète serait de le doter d’un système d’égouts modernes.

Nous longeons maintenant le mur du jardin de Sadaat et, après un ou deux coudes, nous arrivons à la mosquée Hasan Pacha. Bien que construite trois siècles après que l'architecture arabe eut atteint sa perfection, cet édifice n’en est pas moins très artistique. Son style n’est pas comparable aux chefsd'œuvre des xIv® et xv® siècles, mais, heureusement, le déclin de l'architecture arabe fut aussi lent que ses progrès eux-mêmes l’avaient été. Je citerai ici une phrase heureuse de Lane Poole, qui remarque dans son Histoire de l'Egypte: « Toute chose, en Orient, change par degrés presque imperceptibles, et les roues du Seigneur dans le Moulin Egyptien moulent avec la même lenteur que les sakiya (1) criards des paysans ».

(1) Machines très primitives pour monter l’eau du Nil au niveau des champs et des fermes.

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