‹ L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 9 sur 76 · EE NT 77, LR -[" AA AE · texte numérisé non relu

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éclipsée par une vieille porte monumentale, la Bâbez-Zuwêleh, qui doit son nom à une tribu de Berbères qui campa jadis non loin de là. C'est une des trois grandes portes percées dans le mur qui séparait Kahira des sites plus anciens de Fostât et Katäi, et qui fut construit par le vizir arménien Bedr pendant le califat d'El Mustausir, en 1070. Depuis cette date jusqu’à la conquête du Caire en 1517, cette porte | fut associée à tous les événements dramatiques qui se passèrent dans cette ville. Les bastions carrés et massifs, la voûte arrondie et les passages couverts sont d’un caractère plus byzantin que sarrasin. Les deux tours furent raccourcies pour recevoir deux minarets jumeaux que fit élever El Muaiyad lorsqu'il construisit sa mosquée, mais à part cela rien n’a été changé. Stanley Poole nous raconte dans son intéressante Histoire du Caire quantité de scènes tragiques qui se jouèrent à l’ombre de cette vieille porte. Il relate, entre autres, comment, en 1154, Nasr, l'assassin du calife Fauceant, El-Zâhir, fut livré pour 750 000 francs par les Templiers de Palestine aux femmes du Harem qui, après l'avoir affreusement torturé, l’envoyèrent, mutilé et aveugle, à travers les rues du Caire pour être

crucifié vivant sur la Bâb-ez-Zuwêleh. Dix ans plus

tard, le vizir Dargham fut assassiné ici même. C'était un brave paladin qui avait combattu contre les croisés à Gaza, mais il commit la malheureuse imprudence de prendre l'argent sacré des mosquées pour payer ses troupes. Abandonné même des siens dont il avait été l’idole jusqu'alors, il fut poursuivi par une foule en furie, et, sous cette porte, il eut la tête coupée et son corps, jeté dans le fossé, fut livré aux chiens.

Lorsque l’orthodoxe et célèbre Saladin succéda au dernier calife Camboise, il eut à combattre un soulèvement des troupes nègres qui adhéraïent encore à l'hérésie de Shîa, et une sanglante boucherie qui dura deux jours entiers eut lieu à quelques pas de la porte. Enfin, quand les envoyés mongols vinrent au Caire demander impertinemment que la ville se rendit, le mamelouk Kutuz les fit décapiter et exposa leurs têtes à la vue de la populace, sur cette porte fameuse.

Cette porte monumentale est située non loin d'une maison qui attire l’attention par une grande grille en fer et une colonne construite dans une encoignure. Cette colonne qui semble n’avoir été qu’un chanfrein ornemental, fut pendant de nombreuses

années le lieu d'exécution ; les criminels étaient étran-

LES RUES DUXCATRE

glés contre sa base. Il n’est vraiment pas étonnant que la porte ait une mauvaise réputation et qu’on la considère comme hantée ! Elle est d’ailleurs ornée, si l’on peut dire, de vieux lambeaux d’étoffe, ainsi que de dents suspendues à une ficelle, et de quantité d’autres choses aussi peu agréables à la vue. Si vous vous arrêtez quelque temps à cet endroit, vous serez surpris de voir des gens s’avancer mystérieusement derrière la porte et soudainement y enfoncer un clou. Ce manège m'intrigua beaucoup la première fois que je m'installai là pour peindre. Le fidèle Mohammed m'instruisit. Il paraît qu’un certain Kwtb-el-Mitwelh, célèbre saint, fréquente la niche qui se trouve derrière cette porte, mais comme il a le pouvoir de se rendre invisible, il est assez difficile de s'assurer de sa présence. Ce saint possède l’art de guérir miraculeusement les gens, et il a été prouvé que lorsqu'une dent fait beaucoup souffrir, si on l’arrache et qu'on la fixe à la porte, la souffrance cesse très rapidement Re Quantité de mamans amènent ici des enfants aux yeux malades, et leur pressent le visage contre la porte. Les sceptiques feront bien de ne pas suivre cet exemple, car ils risqueraient fort, en frottant leur épiderme

à cet endroit, d'attraper quelque chose de bien

pire que ce qu’ils désirent guérir. De temps à autre, un vieillard d'apparence extraordinaire et qui est l’objet d’une grande vénération, vient s’asseoir devant la porte. Aucun artiste du moyen âge n'habilla un Lazare de haïllons plus étranges. Son regard farouche et la lance qui arme son poing arrêtent toute plaisanterie à son sujet. Je n’ai jamais pu approfondir quelle relation existe entre ce vieillard et le mystérieux saint E-Mitwelh ; je m'y emploierai à nouveau. L’aquarelle ci-contre représente les deux minarets de El Muaiyad qui s'élèvent si gracieusement audessus de cette porte de tragique mémoire. Les maisons avoisinantes cachent la porte elle-même, qui a tenté les crayons ou les pinceaux de bien des artistes. L’espace qui l'entoure est trop restreint, et après tout il est peut-être préférable que le lieu sinistre d'où s'élèvent ces ravissants minarets reste caché. Les deux minarets ressemblent beaucoup à celui d'ET Azhar que j'ai particulièrement décrit. Les sultans circassiens du xve siècle étaient très amateurs de cette ornementation ; mais cette architecture n’a ni la simplicité, ni la grandeur de celle du xrv® siècle, | comme nous le verrons du reste en la comparant avec

les travaux plus anciens du sultan Hasan. Les rues

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sont généralement si étroites qu’il est impossible d’avoir une vue d'ensemble des mosquées.

Il est assez curieux que El Mahmüdi Muaiyad ait choisi les tours de la porte Zuwêleh comme base des minarets qui appartiennent à sa mosquée mortuaire. Il est vrai qu’il fut pendant longtemps, dans cette tour même, le prisonnier de ses sujets révoltés. C'était un homme très pieux appartenant à la religion, alors orthodoxe, que Saladin avant lui avait purgée de l’hérésie de Shîa. Il passait aussi pour être un homme instruit, un poète, un orateur et un musicien. Sa façon de vivre et de s’habiller était des plus simples. Il s’enveloppait d’une étoffe de laine blanche ordinaire en signe de deuil, en raison de la peste qui ravageait le pays. Il n'avait malheureusement aucune tolérance pour ceux qui ne partageaient pas ses croyances, et les superbes monuments qu'il éleva furent principalement payés avec l'argent qu'il arracha aux chrétiens et aux juifs. Il renforça la loi qui obligeait les chrétiens et les juifs à s’habiller autrement que les Mahométans. Les premiers portaient une robe bleue et un turban noir, et les autres une robe jaune et un turban également noir. Pour les distinguer encore plus

des vrais croyants, une lourde croix devait être sus-

pendue au cou du chrétien et une grosse boule noire au cou du juif. Bien que ces lois ne soient plus en vigueur depuis de nombreuses années, je ne me rappelle pas avoir jamais vu soit un chrétien, soit un juif, porter le turban blanc qui est la couleur le plus généralement adoptée par les Mahométans.

Suivons maintenant la rue située à gauche de la porte Derb-el-Ahmar, d'où nous apercevons une dernière fois les minarets de El Muaiyad qui dominent un groupe de vieilles maisons et montent avec grâce vers le ciel.

J'ai vu souvent ici un vieillard plié sous le poids d’un grand récipient à eau attaché sur son dos ; un tuyau en métal passe par-dessus son épaule, et, en se penchant légèrement, il peut faire couler l’eau dans une tasse qu’il tient à la main. F réquemment un passant s'arrête et vide la tasse, payant le vieillard d’un simple remerciement, ce qui paraît le satisfaire, puisqu'il remplit de nouveau la tasse en fredonnant la chanson qui me le fit d’abord remarquer. Mon guide s'étant, lui aussi, désaltéré sans rien offrir en échange au pauvre vieux, je le plaisantai à ce sujet, et je lui demandai de me traduire la chanson. Les paroles en

sont presque identiques au premier verset d’Isaïe et

PESURUES TD EUPCAIRE

peuvent être traduites par : « O vous tous qui avez soif, venez à cette fontaine; que celui qui n’a pas d'argent vienne et boïive; venez et buvez sans argent ! » Cette coutume date probablement d’une époque antérieure à Mahomet, et peut-être de l’époque même d’Isaïe. Maintenant que les. fontaines ont été construites dans tous les quartiers de la ville, cette charmante coutume disparaîtra sans doute, et ce sera dommage.

Nous passons maintenant devant la petite mosquée de Ismâs-el-Ishâki, à la bifurcation de deux rues, et, à droite, devant une ravissante fontaine avec de très jolies tuiles et un plafond richement colorié. Une autre mosquée à droite et nous arrivons enfin à la belle mosquée de El-Merdani.

Cette mosquée était dans un déplorable état de ruine lorsque je la visitai pour la première fois, et, bien que d’une façon générale les artistes prisent peu les bâtiments 7emis à neuf, je fus enchanté quand j'appris que la Commission pour la préservation des monuments arabes en avait entrepris la restauration. Celleci fut dirigée par Herz Bey et exécutée d’une façon si admirable qu’il est maintenant possible d'apprécier

le degré de perfection que l’art sarrasin avait atteint

L'EÉGYPTE

pendant la première moitié du x1v® siècle. Une bonne partie des sculptures sur bois se trouvent dans des musées européens.

Une petite rue étroite qui longe la Merdani nous conduit dans une artère plus large, dont les maisons évoquent une aristocratie déchue. L’une d’elles, avec un portail majestueux et de grandes bay windows dont les stores de bois sculpté sont brisés et raccommodés çà et là au moyen de morceaux de caisses d'emballage, semblerait indiquer que son propriétaire est complètement ruiné, à moins, au contraire, que ses affaires ne soient si prospères qu’il ait pu se construire une autre habitation dans le nouveau quartier d'Ismalieh en laissant son ancienne demeure à la garde des rats et d’un vieil eunuque. J’ai souvent trouvé dans ces vieilles maisons des cours fort intéressantes, mais il est difficile d’en obtenir une bonne vue. La porte massive est souvent ouverte, mais le passage qui conduit à l’intérieur de la cour fait généralement un brusque coude au bout de quelques mètres, coupant ainsi la perspective.

C’est dans des cas semblables que mon fidèle guide se montrait particulièrement utile. Si la maison se

trouvait dans un cul-de-sac désert et sans personne

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