III
chaque temple est un monument du zèle religieux des nouveaux chrétiens. Eloignés de Rome, ceux-ci eurent sans nul doute moins de persécutions à souffrir que leurs frères soumis au joug de l'Empire ; mais à cette époque, des luttes intérieures firent plus pour arrêter les progrès de la religion, que les persécutions d'aucun autocrate romain. Les enseignements d'Arius, d'Alexandrie, influencèrent la majorité, malgré les exhortations de l'évêque Alexandre et l'éloquence de son diacre Athanasius. Au concile de Nice, en 325, auquel ce dernier assista, Arius fut condamné et les chrétiens d'Egypte divisés en deux camps hostiles. Nous ignorons à quel point cette controverse intéressa Constantin, mais son fils Constantius, qui lui succéda, se déclara pour les Ariens. Athanasius fut exilé, et ses disciples persécutés par les Ariens, jusqu'en l'an 379 ; l'Edit de Théodosius ayant alors déclaré la religion orthodoxe, religion d'Etat, ce fut au tour des Ariens de souffrir la persécution. Une Eglise nationale s'érigea à côté de l'Eglise d'Etat, et en 451, après le concile de Chalcedon, elles se séparèrent définitivement l'une de l'autre. Les nationalistes, dont le parti était le plus fort, étaient connus sous le nom de Jacobites ou Coptes, les orthodoxes s'appe-
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laient en Egypte les Mélékites. Au moment de l'invasion de l'Egypte par Anir, le grand général du Calife Omar, les Coptes étaient prêts à suivre celui qui les libérerait de la tyrannie de leurs gouverneurs byzantins. Nous aurons plus à dire par la suite au sujet d'Anir.
L'extérieur de l'église Saint-Georges ne fait en rien prévoir l'extrême richesse de sa décoration intérieure, et cette remarque s'applique également aux six autres églises cachées dans la forteresse. Le but de cette simplicité extérieure était probablement d'échapper à la cupidité que le luxe eût sans nul doute éveillée chez les ennemis ; mais les mosquées de cette époque étant également d'apparence fort simple, ce détail n'offre que peu d'intérêt. Sauf la crypte qui date d'avant la conquête musulmane, toute l'église fut bâtie presque à la même époque que la grande mosquée d'Ibn-Tulûn, et rien ne peut être imaginé de plus modeste que l'extérieur de cette dernière. Nous pénétrons dans un petit vestibule et de là dans une belle petite basilique à deux rangs d'arcades séparant les ailes de la nef ; celle-ci nous paraît courte, parce qu'une belle barrière de bois ouvragé divise l'église en deux, à quelque distance du sanctuaire. La lumière
tamisée qui tombe des étroites fenêtres en triptyques, illumine les saints rangés au sommet de la barrière, se joue sur les icônes en leur faisant un halo doré, et caresse les boiseries scupltées. Pendant le service, les femmes occupent un côté de la boiserie, l'autre étant réservé aux hommes.
Sortant de la nef et traversant ce qui correspond au chœur, nous nous trouvons devant trois autels, chacun d'eux renfermé dans un espace circulaire et surmonté d'un dôme. Des boiseries encore, cachent ces autels ; celui du miheu, surélevé, est dissimulé derrière un paravent ouvragé, d'une richesse extrême, formé de minuscules croix d'ivoire et d'ébène entremêlées et exquisement fouillées. Durant la messe, ces boiseries s'ouvrent, les rideaux sont relevés, et l'on voit une grande image du Christ au-dessus de l'autel. Les guirlandes d'œufs d'autruches teints de couleurs voyantes, qui pendent de la voûte, forment une décoration bizarre. On rencontre ce genre d'ornementation dans quelques mosquées, dans la chapelle de Sainte-Hélène et dans le Saint-Sépulcre, à Jérusalem.
Quelques marches descendent du chœur à la crypte, où l'on nous montre un banc sur lequel la Sainte
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Famille prit quelques instants de repos, lors de son voyage en Egypte. Il est difficile d'obtenir l'autorisation de peindre dans les églises coptes, et ce n'est que pendant mon séjour à Abydos que je pus tenter quelques esquisses.
Une petite colonie chrétienne habite un vieux fort dynastique, à l'est du temple de Seti ; on nomme cet endroit le Couvent copte. En comparaison de l'église où nous nous trouvons en ce moment, ce couvent me semble une vieille chapelle de campagne. Je le trouve pourtant digne d'une visite prolongée, même par cette chaleur étouffante. L'intérieur de la vieille forteresse me rappelle quelque peu l'intérieur de la forteresse de Babylone. Quelques oiseaux domestiques picorant des graines, quelques hangars destinés à abriter le bétail, lui donnent un air champêtre; le même calme, les mêmes maisons presque entièrement dépourvues de fenêtres, se retrouvent ici et là. Le bon vieux prêtre qui me fit visiter l'édifice, semblait si bien en faire partie, que j'avais peine à me rendre compte que je parlais à un contemporain. Ses vêtements et son entourage sentaient tellement le moyen âge, qu'il me semblait m'être endormi, puis réveillé six cents ans plus tôt. Le fort,
dont cette église et le groupe de maisons occupent le centre, date des premiers temps de l'Empire. Il fut donc érigé environ trois mille ans avant le monastère. Le vieux prêtre m'intéressa tout autant que son habitacle ; le petit monde où il vit semble lui suffire. De temps en temps, une visite à Balliana, situé à 10 kilomètres, sur une rive du Nil, ne lui fait qu'apprécier davantage la paix de sa retraite.
Il est intéressant de visiter les églises de Babylone. Le nom donné par les Grecs à la forteresse romaine est une énigme pour les archéologues ; il se pourrait que ce fût un souvenir du nom de la partie est de la Memphis d'autrefois ; mais ceci me paraît incertain. Ses tours massives et les bastions que l'on voit, cemblent être les seuls vestiges de l'ancienne cité de Misr. Le vieux Caire, ou Masr-el-Abko, date de plus près que le xill^ siècle, car jusqu'alors son emplacement et celui du Caire moderne demeurèrent sous l'eau. La plus grande partie de l'Egypte fut facilement conquise par Anir, qui, nous dit-on, l'envahit avec une armée de 4 000 hommes seulement. Les Coptes, ne se doutant pas de l'intention des Musulmans de s'établir définitivement, furent trop heureux d'avoir leur concours pour se libérer (116 )
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de la tyrannie byzantine. La prise de cette forteresse fut pourtant une autre affaire, car ici l'Empire était tout-puissant. Anir dut attendre des renforts et ce ne fut qu'après sept mois de siège qu'il s'en rendit maître. Cet événement eut lieu en avril 641, et depuis lors l'Egypte fait partie du monde mahométan.
Mais les Coptes comprirent bientôt qu'ils n'avaient fait que changer de maîtres : le joug des Musulmans était dur, et, séparés de l'Eglise mère, les Coptes ne surent plus où chercher un appui lorsque des souverains moins tolérants succédèrent à Anir. Bien des croyants plus faibles sauvegardèrent leur vie et leurs biens en embrassant la religion des conquérants, tandis que d'autres périrent en défendant la foi de leurs pères. Ce qui reste de ce peuple compose à peu près un dixième de la population de l'Egypte, mais quand nous songeons à ce que les Sarrasins eurent à souffrir de la part des Croisés, nous ne pouvons qu'être étonnés de trouver encore des survivants à la vengeance de l'Islam. Beaucoup d'entre eux, grâce à leurs indiscutables aptitudes, occupent de hautes positions dans le Gouvernement.
En quittant le Kasr-el-Shêma, ainsi que les Arabes
nomment cette forteresse, nous contournons une partie de l'enceinte et traversons des monceaux de ruines qui nous séparent de la mosquée d'Anir. Ces ruines sont tout ce qui reste de Fostât, la première ville que bâtirent les envahisseurs musulmans sur la terre d'Egypte. On retrouve encore moins de traces de l'antique Misr qui entourait Babylone et était située au bord du Nil, avant que les eaux de ce fleuve ne se fussent retirées dans leur lit actuel.
Je ne prétends ni raconter l'Egypte du moyen âge, ni rivaliser avec l'œuvre de Stanley Lane Poole ; mais ce voyage éveillant une curiosité plus archéologique encore qu'esthétique, quelques mots sur le développement progressif du Caire ne me semblent pas déplacés.
Lorsqu'Anir assiégeait la forteresse que nous venons de quitter, il planta sa tente à l'endroit môme où s'élève aujourd'hui sa mosquée. Une gracieuse légende raconte comment ce heu lui devint cher. Après la prise de Babylone, Anir se préparait à partir pour Alexandrie, dont le peuple, fidèle à l'empereur Héraclius, se défendait encore. Des soldats furent envoyés pour plier et emporter la tente. Une tourterelle y avait fait son nid et couvait. Les soldats rapportant ( ii8)
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cet incident à leur général, Anir ordonna d'abandonner la tente afin de ne point troubler l'oiseau, et, après la prise d'Alexandrie, la tente, surmontée du nid de tourterelle, fut retrouvée intacte. Depuis, cet endroit demeura sacré, et la première mosquée d'Egypte fut érigée en mémoire de ce simple incident. El Postât ou la ville de la Tente, fut le noyau de la cité qui grandit au nord de cette mosquée. Les terrains vagues, parsemés de ruines, qui séparent El Fostât du Caire, furent jadis un faubourg de la ville d'El-Askâr ou les cantonnements, qui s'éleva en 750, au moment où les Califes Abbasides succédèrent aux Califes Omayad. Le Gouverneur y bâtit son palais, et ce faubourg devint bientôt pour El Fostât ce que le West-End de Londres est pour la métropole. Plus au nord s'étendaient les bâtiments affectés aux diverses nationalités qui formaient la suite de l'Emir. Ce fut lorsqu'Ibn- Tulûn vint comme premier représentant du Calife de Turquie, gouverneur d'Egypte en 868, que l'emplacement de ces bâtiments fut choisi pour son palais. El-Askâr s'étendait jusqu'à la colline de Yeshkur, derrière laquelle s'élèvent les murailles de la capitale actuelle, comprenant la mosquée de Tulûn dont nous avons parlé plus haut. Fostât et El-Askâr
perdirent de leur importance, à mesure que s'élevait le nouveau faubourg royal, et rien n'en reste aujourd'hui, si ce n'est cette mosquée en ruines. El Katai, ou les baraquements, eut un meilleur sort; elle devint une cité prospère dont les historiens arabes ne se lassent point de vanter la splendeur ; son emplacement est couvert de maisons plus récentes et seule la mosquée déserte qui porte son nom survit au glorieux faubourg que bâtit Ibn-Tulûn et que son fils Khumârenyeh embellit. Les descriptions de ce palais, la Maison Dorée, le Pavillon d'Eté, ou le Dôme de l'air, et les jardins et les fontaines inspirèrent sans doute les auteurs des Mille et une nuits plus que les richesses d'Haroun-al-Raschid, moins luxueuses que celles de ses successeurs.
La mosquée que fit élever Anir, et qui fut la première construite en Egypte, n'est pas arrivée intacte jusqu'à nous. La Couronne des Mosquées, ainsi que les guerriers arabes appelèrent leur première mosquée élevée en terre conquise, était de structure plutôt modeste, différente de ce qu'elle devint plus tard sous l'influence artistique des Coptes et des gouverneurs turcs. Elle fut rebâtie dans déplus grandes proportions deux siècles plus tard, et restaurée en 1798
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par Murad Bey. La plus grande partie de ce que nous voyons, date par conséquent du ix^ siècle ; elle peut donc toujours s* enorgueillir d'être la première mosquée du Caire. Les colonnes de marbre soutenant l'immense arcade provenaient d'églises chrétiennes pillées, et le fait qu'elles ne correspondaient point les unes aux autres sembla inquiéter fort peu les architectes : on raccourcit l'une, on allongea l'autre, de manière à les rendre égales. On aurait pu tout de même, à mon humble avis, s'arranger de façon à ne pas mettre les chapiteaux à l'envers !
Les guides vous montreront la colonne faisant face à la chaire, avec le Kiirbûg du Prophète dessiné par les veines mêmes du marbre, et vous diront comment cette colonne vola à travers l'espace, de la Kaaba à la Mecque, jusqu'à Anir, afin de l'aider à orner sa mosquée. Leur chronologie laisse quelque peu à désirer, mais leurs contes sont amusants. Une prophétie dit que l'Islam tombera en ruines en même temps que cette mosquée, mais à en juger par le peu d'entretien dont elle est l'objet, il me semble que les fidèles ne doivent guère ajouter foi à la prédiction. Une promenade à pied ou à dos d'âne, d'ici aux tombes des Mamelouks, est charmante. Les lueurs du couchant
allument les dômes de la citadelle-mosquée, qui de loin a un aspect imposant, puis ce sont les collines de Mokattam, avec, plus loin, la petite mosquée de Giyûshi. Une grande ombre pâle couvre l'arrière-plan et cache de ses effets de clair-obscur les détails inférieurs du tableau. Les derniers rayons du soleil dorent ces collines, puis les vêtent d'une teinte orangée qui se fond bientôt dans l'ombre rosée du couchant.
Les tombes des Mamelouks sont moins intéressantes que celles des soi-disant Califes, mais la promenade, au coucher du soleil, laisse une impression durable. Nous rentrons en ville par la Bâb-el-Karâfeh, et le tramway nous conduit jusqu'à Esbekîyeh.