CHAPITRE X LES PYRAMIDES
La t DÉCOUVERTE » DES GÉANTS DE PIERRE. || QUELQUES CURIEUSES ÉVALUATIONS MATÉRIELLES. |1 LE SPHINX. 1| LES « GATE- PLAISIR »
Il Des Pyramides de Giseh au Sakkara. || La Tombe de Tyi Il Retour dans le soir coloré.
LE grand événement d'un séjour au Caire est la première excursion aux Pyramides. Personne n'ignore leur aspect, leurs dimensions et leur histoire, car aucune œuvre de l'activité humaine ne fut plus souvent décrite ; mais personne, avant de s'être trouvé sur le plateau où s'élève l'imposante tombe de Chéops, ne comprend l'espèce de terreur qu'elles inspirent. Ce sentiment augmente graduellement à mesure qu'on parcourt les 5 kilomètres de la route de Gîzeh, d'où on les découvre devant soi. D'abord, elles semblent petites, comparées aux objets du premier plan, puis, après 2 ou 3 kilomètres, on éprouve encore une sorte de désappointement en les regardant. Leurs dimen-
sions augmentent à mesure qu'on approche, mais pas au point qu'on pourrait supposer. On ne commence à bien les juger qu'en arrivant à la limite des terrains cultivés, et alors c'est l'impression complète, dans toute sa force, surtout lorsque, parvenant au bord du désert, on se trouve aux pieds de la Grande Pyramide. Ayant gravi le plateau qui lui sert de piédestal, on est positivement écrasé par cette masse gigantesque, assise sur le roc et environnée d'une immense plaine de sable. Que ne donnerait-on pour pouvoir jouir en paix de ce merveilleux spectacle? Mais les Arabes qui demeurent là depuis si longtemps qu'ils en ont perdu leurs instincts nomades, prétendent vous faire les honneurs intéressés de ce qu'ils considèrent comme leur propriété. On en a lu et appris bien plus qu'ils ne peuvent vous en dire en leur anglais fantaisiste, et leurs explications qui viennent troubler vos pensées sont absolument exaspérantes. Inutile de chercher à les repousser, la grande habitude qu'ils ont d'être traités ainsi les a rendus insensibles : partout où vous irez, ils vous suivront. Des mesures sont prises, sans grand succès, contre ces importuns.
Pour jouir vraiment de la contemplation des Pyra-
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mides, il ne faut pas les visiter en pleine saison. Les caravanes de touristes se disputant avec leurs conducteurs, se préparant bruyamment à déjeuner ou à se faire photographier, sont fort réjouissantes vues d'une terrasse d'hôtel, mais ici, elles gâtent tout à fait le caractère du heu. Avant ou après la saison, on échappe aux touristes, mais jamais aux Bédouins quêteurs de bakschish. S'il faut en croire les on-dit, la police aurait une part de leurs aubaines, ce qui explique la mollesse avec laquelle elle défend l'étranger contre les attaques de ces mendiants. Le seul moyen efficace qu'on ait proposé serait d'acheter le village et de transporter la population ailleurs. Mais le service des Antiquités, à qui incomberait cette tâche, subvient déjà péniblement à ses frais courants : il ne saurait donc être question de réaliser cette
réforme.
Une promenade autour de la tombe de Chéops vous donne l'idée de sa dimension. Une distance de 260 mètres sépare entre eux les angles et si vous faites le tour de la Pyramide, vous aurez fait plus des trois quarts d'un kilomètre. Cette base couvre 520 ares, c'est-à-dire une superficie plus grande que celle du square de Lincol's Inn Fields.
Les grands blocs superposés en gradins qui, de la route, nous paraissaient de simples briques, mesurent quarante pieds cubes, et, selon le calcul du Professeur Flinders Pétrie, deux millions trois cent mille de ces blocs furent employés à la construction de la Pyramide. L'imagination ne saurait vous reporter à soixante siècles en arrière. La pierre changeant fort peu dans le désert, sa couleur ne vous aide point. Il est vrai que ce que nous voyons n'a été exposé aux intempéries que durant cinq siècles, toute la couche de granit extérieure ayant été utilisée au Caire, lors de la construction de la mosquée d'Hasan. On s'étonne qu'on n'ait pas tiré parti plus tôt d'une carrière si commode, pourvue de pierres toutes taillées.
La dépense d'activité humaine que nécessitèrent ces constructions est inouïe. Le Professeur Flinders Pétrie nous explique que les ouvriers n'y travaillaient que durant la crue du Nil, alors que la terre ne réclamait point leurs soins ; mais, le moment de la crue étant justement le plus pénible pour l'agriculteur en Egypte, ceci me paraît inexact. De plus, il ne faut pas s'imaginer que l'indigène ne souffre pas de la chaleur. Le fellah a peu changé depuis soixante siècles, et quoique très brave travailleur, il mollit sensible-
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ment pendant les périodes de chaleur. Hérodote raconte que la construction de cette Pyramide nécessita le travail de cent mille hommes pendant vingt années consécutives, et Flinders Pétrie estime que cette évaluation est exacte. Nourrir et discipliner cette armée de travailleurs dut exiger un merveilleux talent d'organisation. L'extraction de ces pierres à 10 kilomètres plus loin, aux collines de Mokattam, et la façon dont elles furent taillées et ajustées, font preuve d'une civilisation raffinée.
Je me suis laissé dire qu'un entrepreneur séjournant à Mena House, s'est amusé à faire un devis de ce que coûterait aujourd'hui la Grande Pyramide, élevée avec l'aide de nos machines, et il arriva au chiffre de six millions. Il serait curieux de savoir combien cette construction a coûté en son temps.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que d'une seule pyramide ; celle de Képhren est aussi importante, et il en existe encore une grande et six plus petites. Ce groupe de pyramides constitue la plus ancienne et la plus belle des sept merveilles du monde, la seule du reste qu'il nous soit encore permis d'admirer.
A quelque distance de là nous nous trouvons face à face avec le Sphinx, dont la tête gigantesque se
détache rudement sur le bleu magnifique du ciel. Le nez et la lèvre supérieure manquent, ainsi que la barbe. Le contour général des épaules est visible, mais on a peine à discerner d'autres détails dans le bloc de rocher où ce buste colossal fut taillé. Pourtant, en reculant sur l'étroite plate-forme qui contourne cette masse, on distingue vaguement le dessin d'un avant-bras et de quelques doigts. Le dessin des yeux et des lèvres est encore assez net pour qu'on puisse y voir cet air d'impassibilité que les grands artistes égyptiens ont donné à leurs dieux et à leurs Pharaons. Quel est le Pharaon que représente ou qui fit construire le Sphinx? C'est un point sur lequel les égyptologues ne sont pas d'accord. Il est certain en tout cas que le sculpteur qui tailla ce buste chercha moins à lui donner une ressemblance qu'à en faire en quelque sorte le symbole de la royauté absolue.
Une excursion des Pyramides de Gîseh au Sakkâra est délicieuse. Longeant le désert pendant une heure ou deux, nous dépassons les Pyramides de Zâniyer, et, continuant notre course pendant le même espace de temps, nous rencontrons encore tout un groupe de pyramides : mais, tout pleins de celles de Chéops et de Képhren, nous jetons un coup d'œil à peine indul-
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gent sur ces monuments trop ruinés. Le paysage, à droite, est en contraste frappant avec celui de gauche : d'un côté, la réverbération crue du grand désert ; de l'autre, une végétation fraîche et reposante. La large bande de couleur est coupée çà et là par des villages et par le ruban gris des routes. Les collines du désert arabe, beaucoup plus imposantes que celles qui nous cachent le grand Sahara, constituent un fond très pittoresque. L'Egypte est en vérité «le Don de la Rivière ».
Une race à part peuple cette contrée. Le Bedari est très différent du fellah. Les Bédouins établis autour des Pyramides depuis des siècles sont méprisés par leurs frères nomades ; ils ont d'ailleurs perdu les qualités et les traits génériques qui rendent ces derniers si intéressants.
Nous arrivons bientôt en vue du village de Mit Rahîneh, qui s'élève sur le site de Memphis.
Des ornières dans le sable nous obUgent à choisir avec précaution notre chemin, et les sombres ouvertures des tombes creusées dans les falaises basses, nous montrent que nous sommes dans un vaste cimetière. Des débris de tombes violées jonchent le sol, mais la brillante lumière et le scintillement du terrain
sablonneux et sec font diversion au sentiment d'horreur que nous ne manquerions pas d'éprouver à la vue d'un cimetière européen ainsi profané. La Pyramide à marches, entourée d'autres pyramides plus petites, domine la scène.
Après le déjeuner, on nous conduit au Sérapenen. Je n'ai point l'intention de m'étendre sur l'intérêt archéologique que présentent les monuments célèbres groupés sous ce nom. La façon dont Mariette découvrit les tombes d'Apis, en lisant un passage de Strabon, est racontée par Amélia H. Edwards dans son livre Mille lieues sur le Nil. Les impressions de cet auteur sur sa visite au Sakkâra me dispensent de rien ajouter sur ce sujet. Je n'ai d'ailleurs pas de souvenir notoire de ma promenade sous les voûtes basses, pauvrement éclairées, qui contiennent les sarcophages des taureaubc sacrés.
La tombe de Tyi, qui fait époque dans l'histoire de l'art, m'a intéressé davantage. Les bas-rehefs qui ornent les murailles de ce sépulcre de la cinquième dynastie, peuvent se comparer aux travaux d'art plus solides de la dix-huitième dynastie. Le développement de l'Egypte ne fut point continu. Parvenu à son apogée au cinquième siècle, il déclina,
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puis cessa presque d'être pendant les siècles suivants; il reprit à nouveau au onzième siècle, pour s'arrêter complètement pendant les âges sombres de Hyksos. Mais l'Art, en cette race privilégiée, semble être immortel, car à peine les Thothiens eurent-ils débarrassé leur pays des tyrans étrangers, qu'il reconquit rapidement sa gloire passée et la surpassa, avant que Ramsès II ne le pliât au joug de sa glorification personnelle.
Ici, de même que dans les œuvres vues à Debr-el- Bahri, la qualité de la pierre a permis le travail le plus délicat, et les silhouettes, dans les deux cas, sont fermement et purement dessinées, bien que le relief en soit très léger. Comme elles sont très colorées, un relief plus accentué était inutile. Malgré le grand laps de temps qui sépare les deux œuvres, beaucoup de caractéristiques semblables se retrouvent dans le temple de Hatshepsu, à Dîr-el-Bahri, et il est évident que l'art de ce temple n'est que le développement de celui de ces peintures murales.
Nous reviendrons plus longuement sur l'œuvre de la dix-huitième dynastie qui,\:uoique plus subtile et plus fine, nous étonne moins que ces admirables reUefs de Tyi, qui sont les premières manifestations d'un art
vivant, survenant après une période de décadence. L'étude des tombes de Sakkâra nous apprend à apprécier la collection unique du musée du Caire que la nécropole a enrichi de plus d'une œuvre rare.
En allant à Bedrashîu, où nous prenons le train pour le Caire, nous remarquons des monceaux de ruines qui marquent l'emplacement de Memphis, et les deux colossales statues de Ramsès IL Les villages que nous rencontrons, avec leurs comhumbarius en forme de gigantesques pylônes et leur épais rideau de palmiers, sont un peu élevés au-dessus du niveau de la plaine, et, de loin, paraissent autant d'îles sur une mer d'émeraude. Pendant la crue du Nil, ils deviennent vraiment des îles au sol merveilleusement fertile. Des troupeaux qu'on ramène du pâturage, et bien d'autres pittoresques scènes champêtres, rappellent les peintures murales du temple de Tyi, auxquelles elles servirent de modèles, peut-être, il y a quelque mille ans. Ces étendues de champs verts se prêtent pourtant encore mieux à être peints lorsque le soleil a doré les épis, et que la moisson est en train. Les instruments aratoires perfectionnés sont peu connus ici, et le travail du fellah se fait à peu près
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de la même manière qu'il se faisait au temps des Pharaons.
Les femmes, revenant de la rivière, des cruches pleines sur la tête, sont vêtues comme leurs sœurs des villes, mais non voilées. Le yashmak rendrait leur dur labeur intolérable. Mais elles détournent les yeux en rencontrant des Firangi, ou ramènent sur leur visage le voile qui coiffe leur tête, preuve que l'antique loi vit toujours en elles.
Le paysage, pendant les 15 kilomètres de voyage en chemin de fer, est magnifique ; les lueurs du couchant donnent un vif rehef au Gebel Turra, et au delà de Helouan, sur la rive du Nil, de délicates ombres violettes estompent les masses rocheuses sur le fond de ciel noyé d'or. Les villages se silhouettent finement contre la pénombre du désert Lybien, et les groupes de palmiers se dressent dans l'air calme. Avant d'arriver au Caire, les rails suivent la rive ; la lumière, rosée à présent, idéahse les voiles des gyassas et se répète, en ton plus doux, sur les lointaines collines du Mokattam. Près de Zîreh, le clairobscur prête son mystère à quelques personnages sur le bord du Nil, et la petite ville elle-même, peu intéressante à la lumière crue du jour, s'enve-
loppe à cette heure d'un charme déUcat. Peu après, nous arrivons au Caire, fatigués, mais heureux de cette belle soirée qui couronne une passionnante journée.