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nom de Mohammed Brown (Brun) qui est la traduction anglaise de Asmar. « Et ne suis- je pas vraiment brun ? » demande-t-il pour justifier son surnom. Grâce à Mohammed, je me suis servi pendant quelque temps de la cour de ces maisons comme d'un atelier. Il m'y amenait des porteurs d'eau, des petits marchands ambulants, et des ânes, des chameaux, tout le pittoresque enfin des rues du Caire. Pendant qu'il discutait et marchandait avec mes modèles, je peignais les arabesques de la porte et de ravissants modèles de sièges meshrebiya.
Meshrebiya est le nom arabe du bois sculpté, tourné, si admirablement travaillé, et dont on fait généralement des paravents, des grillages de fenêtres et toute espèce de meubles. Placés devant les fenêtres, les grillages laissent passer l'air, adoucissent la lumière éclatante du jour, et permettent aux femmes de regarder ce qui se passe au dehors, sans être vues elles-mêmes par des yeux indiscrets. Cela est bien dans une ville mahométane où l'ombre est une nécessité et la réclusion une loi, mais cela ne va plus, on s'en doute, sous un autre ciel. Une quantité fabuleuse de ces meubles et de ces fenêtres de bois ont été achetés par des marchands qui les ont revendus à
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MASR EL KAHIRA
des touristes européens. Ceux-ci, une fois chez eux, firent à leur fantaisie usage de ces bois sculptés. Je pourrais citer un cas où toutes les superbes boiseries d'une vieille maison cairote pourrissent dans un grenier, en Surrey, depuis quelque quarante ans, époque à laquelle celui qui les acheta sottement les apporta en Angleterre. Frappé par leur beauté quand il les vit dans leur cadre propre, il crut que son architecte parviendrait à s'en servir avec avantage pour une maison qu'il s'apprêtait à construire, mais il fut vite
détrompé.
Malheureusement les vieilles boiseries ainsi achetées au Caire, n'y sont jamais remplacées: les anciens quartiers étant malsains, les propriétaires les abandonnent, et, dès qu'ils le peuvent, se font construire dans les nouveaux quartiers une maison de style
bâtard.
Continuons notre promenade le long de Suk-ez- Zalat. L'intérêt va grandissant à mesure que nous approchons du centre de la ville. La rue, très étroite, est encombrée de gens, de bêtes et de choses. Le soleil l'envahit petit à petit ; tous les marchands ont baissé leurs stores.
Nous avons maintenant atteint El Nahassin où la
vie et le mouvement sont tout aussi pittoresques, où la beauté et l'intérêt augmentent encore, car bientôt voici à notre droite les dômes et les minarets du groupe de mosquées qui entourent le Muristan. De la Sebil (i) Abd-er-Rahman, on peut à merveille considérer ce centre de l'activité cairote, tumultueux et si divers.
Les différentes Sebils sont une des caractéristiques du Caire. Autrefois elles fournissaient presque toute l'eau à la ville ; aujourd'hui ce sont de simples fontaines où le passant se désaltère. Elles sont maintenues grâce à des donations religieuses. Au-dessus d'elles, dans les maisons, se trouvent des écoles, et le chant des enfants qui récitent le Coran s'envole par les fenêtres ouvertes.
Ce qu'on voit des marches de cette Sebil offre un joli sujet de croquis. A gauche, un ancien palais, et, plus loin, des maisons qui tombent presque en ruines. Les grillages en bois des fenêtres sont en piteux état, et, ça et là, un vieux morceau d'étoffe tient lieu de vitre. Les ornements sculptés de certaines fenêtres pendent misérablement et restent suspendus en
(i) Fontaine.
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l'air jusqu'à ce qu'un coup de vent plus fort les fasse tomber à terre. Cet état de ruine se rencontre bien quelquefois dans nos villes européennes, mais seulement dans de pauvres quartiers abandonnés : ici, le contraste est frappant, car la rue est envahie à toute heure par une foule compacte, et, au rez-dechaussée de ces maisons, vous voyez des marchands de toute sotte affairés au milieu d'une nombreuse clientèle. Mais tout se passe dehors, sur le seuil des maisons et non point à l'intérieur. Des aliments variés sont vendus à des gens qui les consomment en pleine rue, côté de l'ombre en été, côté du soleil en hiver. Les hommes sont assis devant les boutiques des cafetiers, fumant leur nargileh et buvant lentement leur café, et il ne leur viendrait jamais à l'idée d'entrer dans ces boutiques, dont l'intérieur n'est souvent qu'un petit réduit, si exigu que le marchand lui-même y trouve à peine assez de place pour se retourner.
C'est sur le seuil de sa porte, ou sur un banc à côté, que le barbier rasera une tête, saignera un malade ou arrachera une dent. C'est également en plein air que s'installe l'écrivain pour préparer des contrats, ou écrire un^ lettre d'amour que lui dicte une jeune
personne voilée accroupie auprès de lui dans la poussière.
Les plus graves questions se règlent dehors : tel homme battra sa femme si elle se permet de traverser la rue sans voile, mais le père de cette femme, avant de la donner en mariage, discutait, en pleine rue et entouré de nombreux voisins, les conditions du mariage et la somme qu'on lui paierait pour sa fille. Et la foule, amusée et intéressée, prenait part à la discussion !
Cet endroit se trouvant dans une des principales artères de la ville, le trafic y est considérable, et rien ne pourrait être plus intéressant que de contempler ce va-et-vient dans tout son pittoresque et toute sa couleur orientale. Quel contraste avec la tristesse sombre d'une foule anglaise dans une rue de Londres !
Continuons notre promenade. Cette vieille maison est belle ! Au moment même où nous nous arrêtons pour l'admirer, un grillage de fenêtre s'ouvre et un vieux Cheik crie que l'heure de la prière est arrivée. Immédiatement, du haut de tous les minarets, des voix sonores, voix de muezzin, crient : « La ilaha ill allah, wa Muhamed rasul allah ! »
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Le vendredi, à cette heure, beaucoup de boutiquiers ferment leurs magasins, et, en compagnie de leurs clients, se rendent à la DuJir, ou prière de midi. Mais pourquoi est-ce de cette maison que le muezzin a donné le signal de la prière? Ma curiosité était grande pendant qu'assis dans un petit café en face, je prenais un croquis de l'immeuble en question. Le fidèle Mohammed Brown, qui jusqu'alors était resté assis à côté de moi, éloignant les gamins et les mouches, se leva brusquement, dit au cafetier de prendre sa place, traversa la rue en courant, et, ôtant ses sandales, disparut sous le porche. Il ne revint que vingt minutes plus tard, s'excusant de m'avoir quitté ainsi : il avait complètement oublié que c'était vendredi; l'appel à la prière lui avait soudain rafraîchi la mémoire et il avait à peine eu le temps de faire ses ablutions avant de prendre part à la Duhr.
J'appris alors que le sujet de mon croquis était une mosquée à laquelle était contiguë la maison du cheik, celle-ci cachant si bien le bâtiment rehgieux qu'il était nécessaire de faire l'appel à la prière par la fenêtre de la chambre à coucher. La manière dont l'architecte est parvenu à unir la maison et la vieille mosquée, est simplement merveilleuse. Bien qu'une
partie des ornementations en bois aient disparu, il en reste encore suffisamment pour faire de cette maison une des plus pittoresques du Caire. C'est une véritable chance qu'il se soit trouvé juste en face un petit café où j'étais en fort bonne position pour peindre. Afin d'obtenir une autre vue des mosquées, derrière cette maison, il me fallut traiter avec un marchand de cannes pour qu'il me permît de monter sur son comptoir. Après une longue discussion, Mohammed m'obtint cette permission moyennant le paiement de cinq shillings (6 fr. 25), et il fut convenu que j'aurais droit à ce comptoir pendant cinq journées consécutives. Le marchand insista alors pour être payé d'avance de toute la somme, ce qui me rendit quelque peu soupçonneux, mais, ayant trouvé des témoins, je consentis enfin à risquer le paiement. Pendant toute la matinée, mon marchand de cannes se tint assis beaucoup plus près de moi que je ne l'eusse désiré. En arrivant, le lendemain matin, je trouvai la boutique fermée et j'en concluais que j'avais été roulé, lorsqu'un voisin s'approcha et me remit la clé en m'annonçant que « Moustapha des cannes» me laissait la place pendant toute une semaine qu'il passerait lui-même à la campagne, chez des
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parents. « Après tout, remarqua le voisin, son comptoir lui rapporte davantage de cette façon, car la vente des cannes est très mauvaise en ce moment, et puis il y a de nombreuses années qu'il n'a vu sa
famille. »
Allons maintenant à la mosquée du Sultan Barkuk et admirons le portail de marbre et la porte de bronze à côté du tombeau de ^lohammed en Nasr et du Muristan, hôpital construit par le sultan Mausur Kalaun, vers la fin du xiii^ siècle. Ce célèbre sultan Mamelouk fit bâtir cet hôpital en témoignage de reconnaissance après avoir été guéri d'une grave maladie. Sa mosquée et son tombeau sont situés à côté de l'hôpital; nous reviendrons plus tard sur ce superbe groupe.
Si mon lecteur est un voyageur expérimenté, il sait visiter une ville, mais s'il vient en Orient pour la première fois, je l'engage à donner à tout ce qui vaut la peine d'être vu beaucoup plus de temps que les guides ne le conseillent.
L'ennui qui se lit sur la physionomie de presque tous les touristes quand on les fait courir d'un endroit à un autre, et leur désespoir lorsqu'on leur déclare, après une journée de fatigue, qu'avant de rentrer
à l'hôtel // y a encore quelque chose à voir, justifie, je crois, ma conviction que fort peu de personnes connaissent Vart de voyager.
Ayez pour vos yeux et votre cerveau autant de considération que pour vos jambes, et n'essayez pas de voir en un jour plus que vous ne pouvez voir : ainsi vous remporterez de vos voyages une impression et des souvenirs plus agréables.
Étudier le mouvement et la vie des rues, les différentes industries, les marchandises exposées devant les boutiques et les bazars, les curieux costumes des hommes et des femmes qui vendent et qui achètent, flânant au soleil, en hiver, assis par groupes, à l'ombre, pendant l'été : voilà au moins de quoi remplir utilement une première matinée.