‹ L'Égypte de 1798 à 1900Chapitre 13 sur 64 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA FO>"DATIO>" DT TOUVOIR DE MKHÉMET-ALI (1801-1811)

I. Origine de Méhémet-Ali. Situation de l'Egypte (1801-1803). —II. Méhémet-Ali devient pacha d'Egypte (1805). — III. Il expulse d'Egypte les Turcs (1806), les Anglais (1807) et les Mamlouks (1811).

Après le départ des Français, TEgypte devenait nn territoire vacant, car elle ne renfermait plus aucune force capable de maintenir Tordre et d'organiser le pays. Le pouvoir du sultan avait bien été restauré en principe par le capitan-pacha au Caire et à Alexandrie, mais avec les Turcs étaient revenus au Caire les débris des Mamlouks, tandis que les Anglais s'étaient établis à Alexandrie. De nombreuses compétitions devaient donc se produire pour la possession de FEgypte, mais le nombre et la faiblesse même des compétiteurs les rendaient vaines. Les Anglais avaient engagé trop peu de troupes en Egypte pour pouvoir s'y maintenir; les Turcs n'étaient nullement sûrs de leurs troupes albanaises, qui commençaient à se conduire comme en pays conquis ; enfin les Mamlouks avaient reçu un trop rude coup en 1798 pour s'en relever jamais; chacun des beys était jaloux des autres; quelques-uns regrettaient la domination française, les autres a^-aient été gagnés

par r Angleterre. Le peuple égyptien, qui aurait, en prenant parti, fait pencher la balance d'un côté, devait rester pendant toute cette lutte comme une masse inerte. L'Egypte aurait donc pu rester livrée de longues années à Tanarchie la plus complète, si Méhémet-Ali n'avait su détruire ces différents adversaires les uns par les autres et fonder sa domination sur la ruine de tous. Grâce à lui, les Turcs, les Anglais et enfm les Mamlouks disparurent successivement de FEgypte. Inconnu encore en 1801, il réussit en trois ans à se faire reconnaître pacha d'Egypte par la Porte; de 1804 à 1807, il délivra l'Egypte des Turcs et des Anglais; enfin de 1807 à 1811, il se débarrassa des Mamlouks. Telles furent les étapes successives de celui qui devait être l'héritier des Français en Egypte.

Ses origines étaient fort modestes. Il naquit à la Cavalla, en Macédoine, au fond du golfe de Salonique. 11 disait qu'il était né dans le pays d'Alexandre, et la même année que Napoléon, en 1769; mais, comme il arrive dans un pays dépourvu d'état civil, il ne pouvait prouver son dire. Son père Ibrahim-aga était le chef de la garde préposée à la sûreté des routes ; après sa mort, ses enfants furent recueillis par un oncle, qui mourut lui-même, et ce fut le gouverneur de la ville, ami de la famille, qui se chargea d'élever le jeune Méhémet-Ali avec son fils. Dès son enfance, il mon-

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Ira un caraclère triiiic indomptable énergie ; toutefois, cette partie de sa vie est assez mal connue et beaucoup de récits répandus plus tard sur son compte ont un caractère de légende. Ses camarades se moquaient beaucoup des soins affectueux qu'il recevait de ses parents, qui le préféraient à leurs autres enfants; piqué de ces railleries, il résolut d'acquérir sur les rieurs la supériorité musculaire et s'astreignit de lui-même aux plus durs exercices, courant deux journées de suite en prenant le moins possible de nourriture et de sommeil, en cherchant à atteindre à force de rames une île voisine de la cote. Quelques années plus tard, il manifesta en une circonstance l'habileté et en même temps la vigueur quil devait déployer dans la suite. Le gouverneur de la Cavalla ne pouvait forcer les habitants dune petite ville des environs à payer l'impôt : Méhémet-Ali s'y rendit avec dix hommes armés, et, après être entré dans la mosquée pour y faire sa prière, il manda auprès de lui les quatre principaux habitants de la ville. Ceux-ci vinrent sans défiance, mais furent immédiatement enchaînés et emmenés au milieu des habitants stupéfaits, pendant que Méhémet-Ali, le poignard à la main, menaçait d'égorger ses captifs si la moindre tentative de délivrance avait lieu; le lendemain, l'impôt rentra sans difficulté.

Telle fut la libre éducation que se donna lui-même Méhémet-Ali; elle développa surtout son énergie, mais laissa de grandes lacunes dans son instruction. 11 n'apprit même pas à lire et à écrire , mais cette

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ig-norance n'était pas alors un obstacle à la fortune, car, pour le récompenser de l'exploit qu'il venait d'accomplir, le gouverneur le nomma bouloiik-bachi (capitaine) et lui fit épouser une de ses parentes. Il fit la connaissance du commerçant marseillais Lion, consul de France à la Cavalla ; lui-même se livra au commerce des tabacs et fit une assez belle fortune. De cette période obscure de son existence on peut dire seulement qu'il apprit à aimer la France et qu'il amassa quelques richesses; mais les événements ne devaient pas tarder à le transporter sur un plus grand théâtre.

On était alors en 1800, et le gouvernement turc préparait une invasion de l'Egypte; le gouverneur de la Cavalla mit son fils à la tète du contino-ent de trois cents hommes qu'il était obligé de fournir et lui donna Méhémet-Ali comme lieutenant ; mais ce jeune homme tomba malade en route ; il revint en Europe et céda à son ami son titre de himbachi (major, commandant de 1.000 hommes). Méhémet-Ali assista donc aux différentes tentatives de débarquement qui eurent lieu en 1800 et 1801. Il se signala à l'attaque du fort de Ramanieh, commandé par le général Lagrange; devenu le protégé d'un aga de la suite du capitanpacha , il fut bientôt attaché au service du nouveau pacha, Khosrew, que le capitan avait résolu d'établir en Egypte. C'était pour lui le commencement de la fortune.

Les Turcs sentaient en effet que la première condition de leur retour en Egypte devait être la disparition

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(les Mamloiiks, et à peine Khosrew eut-il été installé au Caire comme pacha au nom du sultan, que le capitan résolut, pour rendre son gouvernement plus facile, de le débarrasser de ces hôtes inconmiodes. Sous prétexte d'aller à Alexandrie pour assister à l'investiturc du nouveau général anglais, lord Caron, il offrit aux boys de Faccompagner. Ceux-ci acceptèrent sans défiance. Le matin, un déjeuner cordial les réunit dans la tente du capitan-pacha , puis tous s'embarquèrent dans des canots qui descendirent le Nil. A peine était-on sorti du tleuve qu'un navire se montra à portée de la flottille ; le capitan déclara qu'il lui apportait des dépêches de Constantinople et passa à bord. Les Mamlouks continuèrent leur route, mais lorsqu'ils voulurent pénétrer dans le lac d'Aboukir, ils se trouvèrent en présence de trois chaloupes garnies de soldats. A cette vue, ils se mirent en défense, mais aussitôt les Turcs firent feu sur eux et les tuèrent à bout portant. A cette nouvelle, le commandant anglais d'Alexandrie entra dans une grande colère, mais le capitan-pacha parvint à l'apaiser et mit cet accident sur le compte d'un malentendu. Les Anglais n'insistèrent pas et ne tardèrent pas à reprendre la mer, en laissant l'Egypte livrée à l'anarchie. Indignés, en effet, de cet attentat , les ]\Limlouks de l'Egypte entière prirent les armes. Les Albanais, seule force dont pût disposer Khosrew , les suivirent bientôt dans leur révolte; furieux des retards apportés au paiement de leur solde, ils forcèrent le pacha à s'enfuir et à se réfugier dans la citadelle du Caire. Leur chef, Tahir,

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essaya de prc^ndro le pouvoir et fut reconnu pacha par ses soldats, mais il ne tarda pas à rencontrer les mêmes difficultés iinancières que son prédécesseur, et il fut assassiné en mai 1803, au cours d'une émeute militaire. Les protagonistes de ceitc tragédie n'étaient plus : ce fut alors que de nouveaux personnages apparurent.

Le jeune Albanais que le hasard avait conduit en Egypte n'avait pas, en effet, au milieu de ces troubles, négligé sa fortune. Pour le récompenser de son attachement, Khosrew l'avait nommé saréchesmé (général) , lui avait fait présent d'un cheval et l'avait mis à la tête d'un corps d'armée contre les Mamlouks (1801). Après la mort de Tahir, il devenait le personnage le plus en vue de l'armée albanaise et, dès cette époque, montrant cette décision qui devait être une des principales causes de sa fortune, il n'hésita pas à prendre un grand parti : d'accord avec ses soldats, il rompit avec le pacha et conclut une alliance avec le chef des Mamlouks, Bardissi. C'était là une pensée hardie, et la possession de l'Egypte était l'enjeu de cette entreprise; mais tous deux avaient compté sans le gouvernement anglais, qui n'avait pas abandonné l'Egypte sans espoir de retour et surveillait de près tous les événements ({ui l'agitaient. A la nouvelle des succès de Bardissi et de Méhémet-Ali, il résolut de rentrer en scène et d'opposer un adversaire aux deux aventuriers qui se partageaient déjà l'Egypte.

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Le choix de cet adversaire n'était pas très heureux : riiomme des Anghais, TElfi, représentait rancienne tradition des Manilonks et, par son caractère brouillon, par la sonipluosité de son train, pai' ses appétits vulgaires, rappelait à ri'^gvplc un i)assé funeste. Ancien esclave de Mourad, il avait counnencé sa fortune après son affranchissement en rançonnant les fellahs et les nomades des provinces dont il avait obtenu le gouvernement. Il suivit son maître avec fidélité et fut son compagnon de triomphe comme d'exil; il se battit bravement à la bataille des Pyramides, se retira avec Mourad dans le Saïd, puis, après l'évacuation de l'Egypte par les Français, tît bon visage aux Anglais et fut nommé, grâce à eux, gouverneur de la Haute- Egypte. Son luxe était proverbial; il ne voyageait jamais sans une suite considérable et il traînait après lui un kiosque tout garni, que l'on démontait et remontait à volonté. Il fit construire sur laplacedel'Ezbekveh, au Caire, un palais merveilleux; puis il le fit démolir, parce qu'il trouvait que les architectes n'avaient pas suivi ses plans, et il ordonna de le reconstruire de nouveau. Après le massacre des Mamlouks, en 1801, il s'embarqua sur la Hotte anglaise et obtint à Londres un succès de curiosité qui, devant sa nullité, se changea peu à peu en indifférence. Ce fut lui cependant que l'Angleterre choisit pour être l'instrument de sa domination en Egypte, et l'opinion publique se montra si favorable à cette aventure , qu'une compagnie se fonda pour constituer à TElfi une liste civile; lorsqu'il débarqua à Aboukir, le 12 février 1804, il amenait

avec lui un aiiicublcmeiit royal et était escorté d'une garde particulière.

Et pourtant les espérances que FElfi avait fait naître chez ses nouveaux amis ne tardèrent pas à s'évanouir en fumée. Sa maison s'était rassemblée à Gizeli pour attendre son arrivée ; tout à coup elle fut entourée par les Albanais de Méhémet-Ali, qui la dispersèrent après avoir pillé son camp. De son côté, le maître remontait le Nil sans défiance sur une barque pavoisée aux couleurs britanniques; il vint tomber aveuglément dans les pièges qui lui avaient été tendus. Des Albanais lui enlevèrent toutes les richesses qu'il avait apportées d'Angleterre, et lorsqu'il voulut débarquer, une troupe d'Arabes, apostée par Bardissi, se jeta sur lui : il ne trouva son salut qu'en abandonnant à ses cupides agresseurs sa pelisse et ses bijoux. Les protestations de l'Ano-leterre restèrent sans effet. Méhémet-Ali et ses Albanais , Bardissi et ses Mamlouks étaient les maîtres incontestés de l'Egypte. L'accord entre les vainqueurs ne pouvait pas durer et leur commune victoire fut le principe d'une nouvelle lutte.

Dans cette étrange association, Bardissi, appuyé sur les Mamlouks, était le personnage le plus important; mais, si son rival lui laissait tout le prestige du pouvoir, il lui en donnait aussi toutes les charges , et il le voyait avec satisfaction s'user chaque jour contre les difficultés financières qui empêchaient que l'Egypte eût un gouvernement régulier. Pour comble de malheur, les Albanais réclamaient un arriéré de huit mois de solde, et Méhémet-Ali appuyait les demandes de

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ses soldats. Banlissi eut recours aux aucieus procédés des Mamlouks. Il voulut soumettre à uuc avanie les marchands européens et levantins du Caire; les consuls protestèrent, et une partie de la colonie européenne se relira à Alexandrie. Bardissi établit alors une taxe sur les habitants du Caire: ceux-ci. indifférents jusiprici aux querelles de leurs maîtres, commencèrent à sortir de leur réserve lorsqu'ils se sentirent atteints par leur contre-coup. Une émeute éclata et quatre collecteurs d'impôt furent égorgés. Méhémet-Ali saisit cette occasion pour jouer le rôle d'arbitre et jeter en même temps les fondements de son pouvoir. Il se rendit à la Grande Mosquée, et déclara au nom de Bardissi que tous les impôts étaient abolis, et (juaucune poursuite ne serait exercée contre les émeutiers. C'est do ce jour rpie date sa popularité; il n'avait été jusque-là qu'un chef de bandes : désormais il a les Egvptiens avec lui.

Aussiles événements seprécipitent-ils, carMéhémet- Ali n'était pas homme à hésiter lorsque la fortune s'offrait à lui. Apprenant que les beys méditaient sa perte, il résolut de les prévenir et fit donner l'assaut à la maison ou plutôt à la forteresse qui servait de demeure à Bardissi. Un bastion la défendait du côté de la rue et, de l'autre côté, une batterie d'artillerie en gardait les approches. Mais les Turcs qui dirigeaient cette artillerie avaient été achetés par Méhémet-Ali et, loin de défendre leur maître, ils tournèrent leurs pièces contre lui. Tout à coup les portes de la maison s'ouvrirent et un défdé fantastique traversa les rangs des

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Albanais. Bardissi avait fait charger toutes ses richesses sur des dromadaires et fait monter tous ses Mamlouks à cheval. Lui-même se mit à leur tête et parvint à gagner hi citadelle, d'où il se retira dans le désert avec sa petite armée. Tous les Mamlouks, etmême le vieil Ibrahim, dont la maison avait été entourée aussi, suivirent le même chemin. Méhémet-Ali restait le maître du Caire, mais il ne crut pas encore venu le moment de prendre les apparences du pouvoir. Les Mamlouks avaient pu s'échapper et allaient se réconcilier avec TElfi contre Fennemi commun. Les Albanais, sur lesquels il s'était appuyé jusqu'ici, étaient trop indisciplinés pour lui inspirer une grande confiance. Il résolut donc d'éviter les responsabilités en organisant un fantôme de gouvernement, et après avoir fait sortir de la citadelle du Caire le représentant du sultan, Khosrewpacha, que tout le monde avait oublié, il le rétablit solennellement dans toutes ses dio:nités.

Ce calcul était sage, car avec les milices albanaises tout gouvernement était impossible : au bout de trois jours une émeute militaire éclata, et Rhosrewfut conduit à Rosette et embarqué pour Constantinople. Les Albanais reconnurent comme pacha d'Egypte Kourchid, gouverneur d'Alexandrie ; mais le nouveau chef du gouvernement se montra aussi incapable que ses prédécesseurs. Les soldats, faute de solde, vivaient de brigandage et allaient jusqu'à rançonner les passants dans les rues du Caire. Méhémet-Ali appu3"ait toutes leurs réclamations et, pourles payer, forçait deux riches propriétaires à lui compter trois cents bourses. La Porte résolut de

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mettre fin à cette situation intolérable en délivrant l'Egypte des contingents albanais, et un firman leur enjoignit de rentrer dans leur pays, avec promesse d'oublier tous leurs méfaits. Ce n'était pas là le compte de Méhémet-Ali, et ce fut surtout en cotte circonstance qu'il déploya toutes les ressources de son caractère rusé. A la nouvelle qu'il allait quitter l'Egypte une véritable émeute éclata dans les rues du Caire ; les habitants voyaient en lui leur seule sauvegarde contre les excès des soldats, et, lorsqu'il parcourut la ville, il fut acclamé par tous et céda à cette douce violence : il resta au Caire contre le gré de Kourchid. Le pacha ne songeait en effet qu'au moyen de se débarrasser de ses malencontreux auxiliaires. Ses tentatives pour les renvoyer en Turquie avaient échoué ; il résolut alors de les diriger contre les Mamlouks, et, pour gagner Méhémet-Ali, il lui fit accorder une pelisse d'honneur et le commandement de trois mille hommes. A peine les Albanais avaient-ils quitté le Caire qu'ils furent remplacés par une garnison d'un autre genre. La Porte avait levé en Syrie trois mille brigands kurdes, coiffés de feutre noir, connus sous le nom de a. Dehlis » (fous), et c'était sur ce ramassis qu'elle comptait pour faire échec aux Albanais. Son espoir devait être déçu.

Méhémet-Ali, en effet, à la nouvelle de cette arrivée, revint sur ses pas et cerna le camp des barbares. Ceuxci n'osèrent combattre; ils se montrèrent accessibles aux présents qui leur furent prodigués . et les Albanais, sous prétexte de réclamer leur solde, firent, à la grande fureur de Kourchid, une entrée triomphale au Caire.

L'arrivée des Kurdes avait porté au comble l'impopularité du pacha. Ces auxiliaires improvisés ne connaissaient que le pillage et, au mépris dufirman que Kourchid leur avait envoyé, ils commençaient à dévaster la banlieue du Caire, et arrivaient même à pénétrer dans la ville. C'en était trop; les habitants, exaspérés, se soulevèrent. Kourchid imagina de négocier avec les émeutiers et conclut avec eux une sorte de trêve : d'autre part, pour se débarrasser de Méhémet-Ali, il le faisait nommer pacha de Djeddah. Mais aucun de ces plans n'aboutissait et la victoire devait enfin rester à celui que les habitants du Caire regardaient comme leur sauveur. Les principaux cheiks se rendirent auprès de Méhémet- Ali et, après lui avoir remis les insignes du commandement, le portèrent en triomphe dans toute la ville (mai 1805). Kourchid se réfugia dans la citadelle et parvint à y tenir avec quinze cents hommes jusqu'au mois d'août. Pendant ce temps, les cheiks du Caire adressèrent un manifeste à la Sublime Porte pour justifier leur conduite. Le sultan reconnut le fait accompli, et le 9 juillet 1805 le capitan-pacha apporta la nouvelle de la confirmation de Méhémet-Ali comme pacha d'Egypte. Kourchid rendit la citadelle du Caire à son lieureux successeur.

Ainsi le fils du gendarme de la Cavalla était devenu pacha d'Egypte. Le commandeur des croyants lui envoyait le hatti-schérif qui l'établissait dans sa nouvelle

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dignité et les trois queues qui devaient en être les insignes. Mais, pour se maintenir au pouvoir, il lui fallait montrer plus de ressources d'esprit, plus d'énergie et même de cruauté qu'il n'en avait encore déployé. Les Turcs avaient cédé aux circonstances, mais le capitanpacha était resté à Alexandrie, et il était devenu le centre d'intrigues ténébreuses menées par les Anglais, et qui devaient avoir pour résultat de rapprocher les vieux ennemis, Turcs etMamlouks, contre ^léhémet-Ali. De son côté, le nouveau pacha d'Egypte ne resta pas inactif : d'abondants bakchichs lui gagnèrent le capitan-pacha lui-même et les personnages les plus influents à Constantinople ; la solde des Albanais fut payée et, pour comble d'habileté, Méhémet-Ali sut faire supporter le poids de toutes ces dépenses aux Coptes, c'està-dire à la classe la plus abhorrée de l'Egypte, à celle qui avait fourni à tous les pouvoirs d'âpres intendants et de dociles collecteurs d'impôt. Les comptes de l'intendant général, Georges Gohari, furent examinés; on y trouva depuis cinq ans quatre mille huit cents bourses de déficit: il dut rendre gorge, aux applaudissements des habitants du Caire. Ce fut par ces moyens que Méhémet- Ali obtint le départ du capitan-pacha pour Constantinople (octobre 1805).

Le répit que lui accordèrent ses ennemis ne fut pas de longue durée. Si les Anglais, les Turcs et les Mamlouks avaient réussi à s'entendre, c'en était fait de son pouvoir; mais une telle entente était impossible et le pacha d'Egypte eut l'avantage de combattre ses adversaires séparément. De 1806 à 1811, il débarrassa suc-

cessivement l'Egypte des Turcs, des Anglais et finalement des Mamlouks.

Les Turcs se présentèrent les premiers. En juillet 1806, le capitan-paclia arriva avec une flotte devant Alexandrie. Il était porteur d'ordres formels qui enjoignaient à Méhémet-Ali d'échanger l'Egypte contre le pachalik de Salonique. Le pacha répondit qu'il y consentait volontiers, mais que les troupes, auxquelles il était dû un arriéré de vingt mille bourses, s'opposaient à son départ. Et rien n'était plus véritable : à la nouvelle que le pouvoir de Méhémet-Ali était menacé, soixante-dix ofliciers albanais jurèrent sur le Coran de ne pas l'abandonner, et tous, suivant un vieil usage, passèrent sur un sabre qui était tenu par deux des plus anciens d'entre eux. D'autre part, le peuple du Caire s'agitait ; les cheiks et les ulémas envoyaient une adresse à la Porte pour demander le maintien de leur pacha. L'ambassadeur de France à Constantinople agissait de son côté. En fin de compte, ce grand efi'ort aboutit aune transaction financière et à une nouvelle distribution de bakchichs. Méhémet-Ali fut maintenu en Egypte moyennant quatre mille bourses ; les notables du Caire en firent les frais et le capitan-pacha, après avoir ainsi sanctionné l'abaissement définitif du pouvoir impérial, quitta Alexandrie le 2 octobre 1806 pour n'y plus jamais revenir.

Avant de donner son approbation au traité , le sultan avait fait engager son vassal à faire la paix avec les Mamlouks; mais avec de pareils adversaires, l'emploi seul de la force pouvait hâter le succès des négocia-

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tions. Les beys d'ailleurs n'avaient pas renoncé à la domination de TEgypte : tandis que la plupart s'étaient réfugiés dans le Sud, rElfi. avec l'aide du consul anglais, avait pu organiser une petite armée et inquiétait les villes du Delta. Six cents Mamlouks , huit cents Albanais, six mille Bédouins et six canons formaient cette armée. Elle essaj^a de prendre Damanhour et l'Elfi, furieux de ne pouvoir s'emparer de la ville, se livra aux atrocités les plus barbares. Il fit bombarder les maisons, tant bien que mal, avec sa petite artillerie, et il ordonna de pendre à des arbres, au moven d'un fer aigu attaché sous le menton, tous les malheureux qui se faisaient prendre par ses troupes. A ses demandes de négociation, Méhémet-Ali répondit qu'il ne pouvait traiter qu'avec tous les beys réunis. 11 était désormais le pacha légal de l'Egypte et ses adversaires n'étaient que des rebelles qui s'étaient révoltés contre l'autorité de la Porte. Deux événements vinrent rendre sa situation encore plus avantageuse. Bardissi mourut d'une fièvre bilieuse, à l'âge de quarante-huit ans, le 18 octobre 1806. et deux mois plus tard, le 30 janvier 1807, l'Elfi mourait à son tour à la suite d'un accès de colère contre des chefs arabes qui avaient ravagé un champ de blé en sa présence. « C'en est fait, s'écria-t-il, l'Egypte est à Méhémet-Ali; il n'est plus personne pour la lui disputer. » Les deux principaux chefs des Mamlouks avaient donc disparu, et Méhémet-Ali, résolu d'en finir avec eux, se dirigeait vers la Haule-Égypte à la tête de six mille Albanais, lorsqu'un événement inattendu le rappela au Caire : les

Anglais avaient tenté un nouveau débarquement en Egypte (mars 1807).

Ce n'était pas cette fois comme défenseurs de la Porte , mais comme conquérants, que les Anglais se présentaient, A la suite des négociations entre Selim et Napoléon, pendant la campagne d'Eylau, l'Angleterre et la Russie avaient rouvert la question d'Orient et préparé un démembrement de l'empire turc. Ce projet avait échoué, car l'entrée de Napoléon dans la Prusse orientale avait paralysé les forces russes, et, devant l'énergique défense de Constantinople organisée par le général Sébastiani, la flotte anglaise de l'amiral Duckworth avait dû se retirer (2 mars 1807); mais la conquête de l'Egypte pouvait réparer cet échec et, le 17 mars, l'escadre du contre-amiral Lewis vint mouiller devant Alexandrie. Le 21, les Anglais entraient dans la place, faisaient la garnison prisonnière et l'envoyaient à l'île de Malte. Malgré leur échec devant Rosette, les Anglais menaçaient la route du Caire, lorsque Méhémet-Ali, après avoir fait à la hâte la paix avec les Mamlouks, revint mettre sa capitale en état de défense. Le vice-consul français d'Alexandrie, Drovetti, accourut pour l'aider de ses conseils. Mais cette tentative ne devait pas avoir plus de succès que celle de Constantinople. Les Anglais s'obstinèrent à attaquer Rosette, qui fut vaillamment défendue par son gouverneur, Hassan-pacha. Le 21 avril, au village de Hamadan, l'armée anglaise était enveloppée par la cavalerie turque et forcée de battre en retraite. Les Turcs montrèrent envers les prisonniers la cruauté

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dont ils avaient fait prouve penilanî Texpédition française. Les blessés étaient décapités et leurs têtes exposées sur les murs; le vice-consul de France intervint pour faire cesser de pareilles atrocités et envoya aux blessés des secours et des médicaments. Les Anglais rentrèrent à Alexandrie, et, après avoir essayé en vain de pousser les Mamlouks contre Méhémet-Ali, ils conclurent avec le pacha une convention pour l'échange des prisonniers. Le 14 septembre 1807, ils évacuèrent l'Egypte; le souvenir de cette campagne devait rester gravé profondément dans l'esprit de ^léhémet-Ali. et elle contribue à expliquer la défiance et l'hostilité (|u il montra pendant toute sa vie contre r Angleterre.

Ainsi avaient disparu successivement du champ de bataille égyptien la puissance ottomane et la puissance anarlaise. Méhémet-Ali demeurait désormais seul en face des Mamlouks, mais les circonstances difficiles au milieu desquelles il se trouvait devaient retarder son triomphe définitif, et il dut attendre quatre années avant de frapper le grand coup qui devait anéantir à tout jamais la puissance des anciens maîtres de l'E-

gypte-

Les Mamlouks avaient sans doute perdu leurs principaux chefs; beaucoup d'entre eux, désemparés, ^enaient s'engager d'eux-mêmes dans l'armée du pacha. Mais le vieil Ibrahim, l'adversaire de Bonaparte, existait toujours, et les Mamlouks de sa maison détestaient le pouvoir du nouveau pacha. D'autre part, les Albanais n'étaient sûrs que s'ils étaient bien pa\'és, et l'anar-

chic qui s'était établie en Egypte depuis le départ des Fiançais rendait la rentrée des impôts malaisée. Beaucoup de Mamlouks résidaient au Caire et conspiraient sans cesse contre le nouveau pouvoir. Le sultan sommait le pacha d'Egypte d'entreprendre une expédition contre les rebelles d'Arabie ; Méhémet-Ali ne pouvait quitter l'Egypte en laissant derrière lui de tels hôtes. En 1810 il se trouvait à Suez et organisait son expédition; à la nouvelle qu'un complot allait éclater au Caire , il partit précipitamment sur un dromadaire et fit trente-deux lieues en dix-huit heures, en abandonnant son escorte derrière lui : cette arrivée subite terrifia les conspirateurs et le mouvement échoua. Une dernière expédition eut lieu contre les beys de la Haute-Egypte, et le 24 août 1810 ils furent complètement dispersés à El-Lahoum. Ils semblèrent alors renoncer à la lutte; les principaux d'entre eux revinrent au Caire; mais, dans la pensée de Méhémet- Ali, une victoire ne suffisait pas : il fallait une extermination totale des Mamlouks.

Le 1" mars 1811, Toussoun, fils cadet de Méhémet- Ali, devait recevoir solennellement la pelisse avant de partir pour l'expédition d'Arabie. La cérémonie avait lieu dans la citadelle du Caire : les Mamlouks y furent invités; quatre cents d'entre eux, parés de leurs plus beaux habits, couverts d'armes étincelantes, pénétrèrent dans l'antique citadelle, construite par Saladin sur l'un des derniers contreforts de la chaîne arabique et défendue par une double enceinte de murs très épais, flanqués d'énormes tours. Lorsque la ca-

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valcade fut entrée, la porte se referma derrière elle. Le pacha attendait les Mamlouks dans la grande salle du Divan; il leur fit le meilleur accueil et ordonna de leur servir le café. Puis le cortège se mit en marche pour aller assister à l'investiture. Il était précédé d'un corps de troupes composé de Kurdes, de janissaires et d'Albanais; les Mamlouks venaient ensuite, et après, un dernier corps d'infanterie; le pacha fermait la marche , accompagné des cheiks et des principaux officiers. A peine avait-on commencé à suivre la rampe tortueuse, taillée en plein roc, qui conduit à la porte d'El-Azab, qu'un coup de canon retentit. Aussitôt les Albanais escaladèrent avec agilité les roches latérales et, cachés dans toutes leurs anfractuosités, firent pleuvoir sur les Mamlouks une grêle de balles. Ceux-ci voulurent tourner bride, mais leurs chevaux se cabrèrent, et les Albanais qui formaient l'arrière-garde leur barrèrent la route à coups de fusil. Tous furent massacrés, et leurs cadavres dépouillés de leurs armes et de leurs bijoux. Le pacha s'était retiré dans une salle du Divan et attendait dans l'anxiété. Un médecin génois s'approcha de lui et lui dit ces seuls mots : « Voici un beau jour pour Votre Altesse. » Alors, sans rien répondre, il demanda à boire et but à longs traits. Au même moment, les habitants du Caire pillaient les maisons des victimes et dans les provinces mille Mamlouks étaient massacrés (l).

Ainsi Méhémet-Ali n'hésita pas à verser le sang

(1) D'après une tradition, un Mamlouk serait parvenu à s'éctiapper en s'élançant à clieval du haut des murs de la citadelle.

pour rétablir Tordre en Egypte. Il était resté dans la tradition orientale, et le caractère même de son avènement suffit à montrer que, malgré le goût qu'il devait montrer pour la civilisation occidentale, il demeura profondément Turc. Comme Pierre le Grand, auquel on Ta parfois comparé, il résolut, avant de travailler pour l'avenir, d'anéantir jusqu'aux moindres débris du passé. Pour la première fois depuis le départ des Français, il y avait un gouvernement on Egypte.

BIBLIOGRAPHIE

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