‹ L'Égypte de 1798 à 1900Chapitre 14 sur 64 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'œuvre intérieure de mkhémet-ali

I. Portrait de Méhémet-Ali. — II. Le régime politique de rÉgyjite. — III. Le régime économique. — IV. Les travaux publics. — V. L'instruction jiublique, Champollion et les progrès de l'égyptologie. — YI. L'arnit'e et la flotte.

(( Mes petits-enfants peuvent seuls récolter ce que j'ai semé. Où a régné un désordre aussi profond que celui qui régnait ici, où se produisait une décomposition aussi complète de toutes les saines traditions de l'Etat, où vivait un peuple aussi complètement retourné à l'état sauvage, aussi iii-norant, aussi incapable de tout travail salutaire, la civilisation ne peut reprendre et se développer que très lentement (1). » C'est en ces termes que Méhémet-Ali appréciait son œuvre ; tout en en reconnaissant Ini-mème les parties incomplètes, il exprimait l'espoir qu'elle serait pour l'Egypte le principe d'une prospérité nouvelle, et dans une large mesure l'histoire a ratifié ce jugement. Mais, pour comprendre l'œuvre, il faut d'abord connaître l'ouvrier, car sa personnalité s'est imprimée profondément dans les

(1) Ebers. L'Egypte, p. 18.

institutions qu'il a créées : c'est ce qui a fait la force, mais aussi le malheur de FÉgypte contemporaine.

Un grand nombre d'Européens, diplomates ou savants, ont été reçus par Méhémet-Ali ou ont vécu dans son intimité. Tous s'accordent à vanter son extérieur agréable et le charme de sa physionomie. 11 avait « une main si bien faite qu'une dame pouvait « l'envier; un corps puissant, bien proportionné, sans « autre parure qu'une fraîcheur et une propreté qu'on « serait presque tenté de traiter de coquetterie ». La simplicité môme de son costume n'était pas exempte de recherche. « Revêtu d'un large cafetan doublé d'une « légère fourrure, dit Benedetti qui le vit à la fin de sa « vie, la tête surmontée d'un turban, il évoquait l'image « d'un calife de la belle époque. » Sa longue barbe lui donnait un aspect vénérable et bienveillant, mais par intervalle « ses yeux d'aigle » semblaient « percer de part en part son auditeur » et prenaient de temps en temps, « surtout quand il ne se sentait pas observé, une expression toute particulière d'amertume et de défiance ». Cette douceur apparente n'était en effet qu'un masque que Méhémet-Ali quittait lorsqu'il n'était plusen présence des Européens. Sa violence était alors extrême et, sans parler des accès de colère qu'il eut à la fin de sa vie contre Ibrahim, il se conduisait vis-à-vi» de ses sujets comme un prince oriental. Les causes de

sa fureur étaient souvent légitimes, mais sa justice était parfois un peu sommaire. Un de ses colonels, qui avait été vaincu par FElfi dans une rencontre, s'étant présenté devant lui, le pacha saisit une masse d'armes et lui en asséna plusieurs coups sur la tète; le malheureux ne dut son salut qu'à quelques officiers qui Tarrachèrent en tremblant à la colère du maître. Une autre fois il fait jeter dans le Xil une malheureuse sorcière qu'il a convaincue de supercherie, et comme la populace du Caire est mécontente, il déclare que si son art est véritable elle surnagera infailliblement ; il calme ainsi ses scrupules et ceux de son peuple.

Méhémet-Ali en effet est avant tout un Oriental, un de ces aventuriers comme le moyen âge en a produit, capables de devenir par leur habileté fondateurs de dynastie. La civilisation européenne lui a paru nécessaire à la prospérité de l'Egypte et il l'a adoptée comme un instrument perfectionné, susceptible d'augmenter son pouvoir et sa richesse ; il n'en a pas moins gardé jusqu'à la fin de sa vie les traits de caractère et l'ignorance profonde des Turcs de son temps. Il ne connaissait ni la géographie de l'Europe, ni, à plus forte raison, l'histoire et les mœurs de l'Egypte. Il ne parlait même pas la langue de ses propres sujets, et ce fondateur de grandes écoles apprit à lire à l'âge de quarante ans, parce qu'il se défiait d'un de ses secrétaires. Ses maîtres avaient été les hommes plus que les livres, mais le manque d'éducation première nuisit toujours à son instruction et lui fit commettre des bévues. Comme les ignorants, il était incapable de com-

prendre Futilité des études spéciales et il faisait volontiers un ingénieur d'un étudiant en droit. Ampère le froissa en refusant modestement d'inspecter son école polytechnique : « En résistant à Méliémet-Ali , dit-il, je n'ai pas eu la satisfaction de le persuader. » Le pacha ne pouvait croire (pie les connaissances d'un savant tel que lui ne fussent pas universelles. Ajoutons, pour compléter ce portrait, que le nouveau maître de l'Egypte était complètement exempt de fanatisme. Il protégea sincèrement les Européens qui vinrent s'établir en Egypte et supprima les anciennes prescriptions qui dataient du calife Omar et enjoignaient aux chrétiens de porter des signes extérieurs. 11 autorisa même la fondation de couvents au Caire et leur donna la permission de sonner les cloches. En 1825 il aurait dit, en faisant ordonner des prières publiques aux chefs de toutes les croyances : « De tant de religions, il serait bien malheureux qu'il n'y en eût pas une de bonne. » En un mot, le caractère de Méhémet-Ali est relativement simple. C'est un parvenu qui a saisi avec audace les occasions qui s'offraient à lui de s'élever; mais, une fois au pouvoir, il a su accomplir une tâche plus difficile, celle de s'y maintenir, et il a essayé de faire de l'Egypte, non une puissance occidentale, mais, ce qui est bien différent, une puissance capable de jouer un rôle dans la politique européenne.

Le gouvernement établi par Méhémet-Ali a donc

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ceci «le commun avec le régime antérieur de TEgyptc qu'il n'est pas établi en vue des Egyptiens, mais qu'il est à lui-même sa propre fin et ne considère les sujets que comme des instruments de puissance et de richesse. C'est un despotisme éclairé analogue à celui qui régna en Europe au xviii" siècle et ce n'est pas sans raison que Ton a comparé le gouvernement de Méhémet-Ali à celui de Pierre le Grand. Il y a cependant entre les deux régimes une différence essentielle. Pierre le Grand était malgré tout un Russe et s'il s'entourait d'étrangers, c'était dans l'espoir de créer avec leur aide une nouvelle Russie. Méhémet-Ali ne tenait à l'Egypte par aucun autre lien que la conquête. Il était avant tout un Turc et avait contre les Arabes les préjugés des Turcs. Le personnel de son gouvernement fut donc exclusivement composé d'étrangers , turcs ou européens, et surtout français. L'idée d'une Egypte égyptienne était tout à faitabsente de sa pensée, elles quelques tentatives qu'il fit pour introduire des indigènes dans l'administration no l'encouragèrent pas : les fellahs au pouvoir étaient plus oppressifs pour leurs compatriotes que les Turcs eux-mêmes. Méhémet-Ali a voulu fonder par tous les moyens un grand empire musulman et toute sa méthode de gouvernement peut se résumer dans le mot cynique qu'il laissa échapper un jour devant un Européen : « Un grand roi ne connaît que son épée et sa bourse ; il tire l'une pour remplir l'autre. »

Le principe du nouveau gouvernement resta donc l'arbitraire et le pacha lui-même ne se regarda jamais comme lié par ses propres lois. Sans tenir compte de

raiitorité de ses ministres, il négociait directement avec les consuls étrangers et, suivant la vieille tradition orientale, il recevait toutes les requêtes de ses sujets. Il était si facile d'approcher de lui, que les consuls étrangers pénétraient en sa présence sans se faire annoncer. Le pacha exerçait donc lui-même le pouvoir et il était très jaloux de son pouvoir; à la fin de sa vie il montra une défiance injuste à son fils Ibrahim, qu'il accusait de vouloir le supplanter. Comme au temps des Mamlouks, l'administration centrale était confiée à un Divan de grands dignitaires dont le principal personnage était le kiaya-bey, chef de l'administration centrale. Méhémet-Ali résolut de copier l'œuvre de Napoléon et, en 1826, il modifia entièrement la Constitution. Il institua un conseil d'?]tat, un conseil privé et des ministères à chacun desquels furent attachés un divan et un grand nombre d'écrivains coptes. Les quatorze provinces de l'Egypte qui existaient depuis une très haute antiquité furent supprimées et remplacées par sept gouvernements et soixante-quatre préfectures.

Mais ce gouvernement, pour avoir un aspect plus moderne, n'en était pas moins, comme tous ceux qu'avait connus l'Egypte, un régime de fiscalité. La rentrée des impôts était la préoccupation principale des fonctionnaires et chacun d'eux en était responsable dans le cercle de ses attributions, le moudyr dans son gouvernement, le maimour dans sa préfecture, le nazir dans son arrondissement et, à la base, le cheikh-el-beled dans sa commune. Les conséquences de cette règle étaient désastreuses, et le fellah n'avait gagné à la chute

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(les Mamloiiks que d'être opprimé d'une manière plus systématique. « Dans un voyage que je fis sur le Nil, raconte Benedctti, j'accostai à un domaine de Solimanpacha pour lui rendre mes devoirs. Il me retint à dîner. Pendant le repas mon attention fut attirée par un bruit intermittent de coups répétés venant de la grève et suivis de quelques cris. J'en demandai l'explication à mon hôte. — On lève l'impôt, me répondit-il. » Cette anecdote en dit long sur le régime de l'Egypte vers 1848; la politique économique de Méhémct-Ali en est le commentaire.

Cette politique, Méhémet-Ali crut l'adapter à son temps et à ses sujets. Pour faire produire au sol égyptien toutes ses richesses, pour introduire en Egypte de nouvelles cultures, pour établir un commerce fructueux avec l'Européen, il aurait fallu qu'une lente éducation vînt détruire la routine invétérée des fellahs et modifiât entièrement leur nature en leur donnant le goût de l'initiative. Méhémet-Ali avait besoin d'aller plus vite, et, au lieu de préparer par une lente évolution la renaissance économique de l'Egypte, il préféra prendre par la force le monopole de l'agriculture, de l'industrie et du commerce.

La réforme commença dès 1814. Méhémet-Ali ordonna au kiaya-bey de s'emparer de tous les titres de propriété et il s'engagea en échange à donner aux propriétaires l'équivalent des revenus de leurs terres. Grâce

à cette réforme, ou pourrait cultiver l'Ég^^pte d'une manière scientifique. Chaque année le pacha, suivant l'état du marché européen, devait décider quelle serait la culture dominante, coton, indigo ou riz. Telle zone de terrain était, suivant son exposition ou sa nature, dévolue à tel ou tel produit. La récolte était portée dans les magasins publics et elle était évaluée par les agents du fisc. Une partie servait à acquitter les impôts ; le reste était acheté par le gouvernement égyptien qui se chargeait ainsi de tout le commerce extérieur. Les matières premières étaient employées dans les fabriques de rÉtat et Méhémet-Ali se trouva bientôt le seul fermier, le seul fabricant et le seul commerçant de toute l'Egypte. En vendant aux marchands européens les produits qu'il avait acquis à bas prix des fellahs, il réalisait des bénéfices énormes, tout en maintenant des prix encore inférieurs à ceux du marché européen. L'Europe tira de plus en plus ses approvisionnements de l'Egypte. De nouvelles cultures furent introduites. Un mécanicien français, Jumel, appelé en 1823 pour organiser des filatures, donna l'idée de planter en plein champ le coton-arbuste, qui n'était cultivé jusquelà que dans quelques jardins. Les expériences réussirent : le pacha ordonna de planter le coton dans tout le Delta et paya un prix très élevé les récoltes des fellahs qui se livraient à cette culture. Bientôt le coton égyptien put lutter sur le marché avec celui d'Amérique et du Bengale. Un autre Français de Grenoble enseigna aux fellahs la manière de préparer le chanvre, tandis que des Arméniens venaient établir la culture de

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ropiiim dans la Thébaïde et que des fabricants du Bongale importaient en Egypte les procédés employés dans rinde pour préparer l'indigo. Il y eut en Egypte une véritable renaissance de TaoTiculture.

.Alais un pareil régime n'allait pas sans inconvénients et Méhémet-Ali ne tarda pas à s'en apercevoir. Pour qu'il fonctionnât régulièrement, il eût fallu tout au moins une grande honnêteté de la part des agents du pouvoir : le fellah, dûment payé de son travail, eût abandonné sans regret la part de responsabilité que lui enlevait le pacha. Mais l'administration égyptienne ne connaissait que les pratiques usitées en Orient de temps immémorial et pratiquait la fraude sur une large échelle. Les produits apportés par les paysans aux magasins publi.cs étaient dépréciés par les agents du fisc, quand on ne se servait pas de faux poids pour les peser. En échange de l'excédent de leur ré'colte on leur donnait, au lieu d'argent, des produits manufacturés qui sortaient des fabriques de l'Etat. On poussait le cynisme jusqu'à se servir de poids différents pour peser la récolte et les produits livrés en échange. On vit Ibrahim-pacha payer en mélasse tous les ouvriers d'un village et écouler ainsi les déchets de la fabrique de sucre qu'il possédait dans la Haute-Egypte.

De telles pratiques ne tardèrent pas à décourager les paysans, qui opposèrent au gouvernement la seule forme de résistance ([ui leur fût possible : l'indolence. jMéhémet-Ali se fâcha et, poussant ses principes jusqu'à leurs dernières conséquences, il se décida â cultiver luimême la terre et à convertir le tiers du sol de l'Egypte

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en cliifliks ou fermes-modèles. Les paysans travaillaient désormais sous la surveillance de directeurs et d'employés nommés parle pacha; toute part de responsabilité leur était enlevée et ils recevaient en retour de leur travail le sixième de la récolte. Mais les directeurs des cliifliks étaient choisis parmi d'anciens ofliciers de cavalerie dépourvus de toute compétence. Les fellahs consommaient les semences et les rations des animaux qui leur étaient délivrées par le oouvernement et le résultat était un déficit croissant.

Une dernière cause vint compromettre le régime de Méhémet-Ali. Le traité conclu en 1818 entre l'empire ottoman et les puissances européennes établissait la liberté du commerce dans tout l'empire moyennant un droit de sortie de 10 à 12 0/0 ad valorem. C'était la ruine du monopole. Méhémet-Ali tourna la difficulté et, sous prétexte qu'il était obligé de lever l'impôt en nature, continua d'amasser les produits de toute l'Egypte dans ses magasins. Puis, pour satisfaire au principe de la liberté commerciale, il les faisait mettre en adjudication au lieu de les vendre à l'amiable. Mais ces prétendues enchères n'étaient qu'une nouvelle comédie et les prix avaient été arrêtés d'avance entre le gouvernement et les Européens.

Le même esprit d'arbitraire et d'imprévoyance régnait d'ailleurs dans l'entreprise des travaux publics

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qui étaioiit dcstiiH'S à relever la position économique de TEgypte en Orient et à on faire un des premiers entrepôts du monde. En ces matières Méhômet-Ali eut encore des Français pour auxiliaires et reprit les jilaus élaborés par la commission d'Egypte; mais les méthodes d'exécution lurent défectueuses et les entreprises disproportionnées avec les ressources du budget égyptien.

Un des projets les plus utiles de l'ingénieur Lepère avait été l'idée d'un canal qui relierait le port d'Alexandrie au Nil et établirait ainsi une véritable jonction entre la navigation fluviale et la navigation maritime. Méhémct-Ali fit creuser ce canal et lui donna le nom de Malimoudieh, en l'honneur du sultan. Il fut commencé en 1819 et trois cent mille fellahs réquisitionnés ])ar la corvée furent employés à le creuser. Les conditions sanitaires de cette armée d'ouvriers étaient déplorables : en dix mois douze mille hommes périrent par suite de mauvais traitements, de manque d'eau et de nourriture. Les salaires étaient payés en nature et, fidèle à sa méthode, le gouvernement égyptien commençait par retenir le montantdes contributions que lui devaient ses malheureux ouvriers.

Deux autres projets également gigantesques furent à la même époque l'objet de l'attention publique : le canal des deux mers et le barrage du Nil. L'idée de relier la mer Rouge à la Méditerranée avait survécu à l'expédition d'Egypte. Les Saint-Simoniens voyaient dans ce travail une condition indispensable du progrès de la civilisation. En i83lî, Enfantin et quelques dis-

ciples débarquèrent à Alexandrie et furent très bien accueillis par Méhémet-Ali et ses auxiliaires français, le colonel Sèves et Linant de Bellefonds. Leur concours fut accepté avec empressement ; un général turc se fit saint-simonien et plusieurs écoles furent fondées; la fête de Napoléon fut célébrée solennellement le 15 août 1834, et Sèves, en posant la première pierre d'une caserne du génie civil, déclara que Méhémet-Ali était l'exécuteur testamentaire de l'Empereur. De grands projets furent élaborés et Linant-bey, directeur des travaux hydrauliques, ébaucha les travaux d'un canal entre le Nil et la mer Rouge. Ce projet avait aux yeux do Méhémet-Ali l'inconvénient de faire du Nil une route internationale, « un autre Bosphore » qui serait pour elle le point de départ de difficultés sans nombre. Aussi se montra-t-il peu favorable à cette entreprise et préféra-t-il tourner tous ses efforts d'un autre côté (1).

11 avait à cœur de faire construire à la tête du Delta un immense barrage qui permettrait de retenir l'eau du Nil et d'arroser en tout temps la Basse-Egypte. Aucune objection ne l'arrêta et, sans prévoir les difficultés auxquelles il allait se heurter, il confia la direction de cette œuvre à l'ingénieur français Mougel , qui venait de construire un bassin de carénage à Alexandrie. Une

(1) L'ingénieur Fournel fut admis à présenter ses idées au grand conseil; pendant 3 jours il lutta jîour la cause du canal, mais le conseil préféra le barrage (janvier 1834). Le vice-consul français d'Alexandrie était alors Ferdinand de Lesseps ; il fut en rapports suivis avec les Saint-Simoniens. En 18'j6 Enfantin, rentré à Paris, constitua une Société d'études pour le canal de Suez qui reçut l'adhésion d'un grand nombre de chambres de commerce.

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nouvelle armée de fellahs fut mise en campagne, mais les conditions sanitaires étaient si mauvaises que la peste emporta les ouvriers par milliers. Les travaux, commencés en 1834, duraient encore dix ans plus tard et des sommes immenses avaient été déjà englouties. Les traitements des fonctionnaires et la solde des troupes n'étaient plus payés qu'après de longs délais. Le conseil des ministres fit une enquête sous la présidence d'Ibrahim et osa déclarer au pacha qu'il était nécessaire, si l'on voulait continuer celte œuvre, d"ajourner la plupart des paiements inscrits au budget pour les services ordinaires. Il faut lire dans le rapport du consul, M. de la Valette, la description de la colère qui saisit Méhémet-Ali à cette nouvelle. Il voulait quitter l'Egypte, se retirer à la Mecque et faire jeter son fils aîné en prison. Lorsque sa fureur fut calmée, il suspendit par mesure de vengeance les traitements du prince Ibrahim et des plus hauts fonctionnaires; mais les travaux du barrage furent poussés avec moins de vigueur et cet immense travail resta inachevé.

Cette œuvre est malheureusement un symbole bien caractéristique de tous les efforts que tenta Méhémet-Ali pour introduire de force en Egypte les institutions européennes. Ce fut de la même manière qu'il échoua dans sa réforme de l'instruction publique.

Cet homme, qui ne savait pas lire, eut réellement foi

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dans la science européenne pour former des générations capables de continuer un jour son œuvre. A côté des écoles musulmanes dirigées par les théologiens, il voulut avoir le cycle complet de l'instruction publique à la française. Il créa donc un ministre de l'instruction publique avec un conseil de l'enseignement; des écoles primaires où l'on apprenait les éléments de la langue arabe et de l'arithmétique; des écoles préparatoires pour l'enseignement de la langue turque, des mathématiques, du dessin, de l'histoire et de la géographie ; enfin des écoles spéciales, école polytechnique, école d'artillerie, de cavalerie, d'infanterie, de médecine, de médecine vétérinaire, d'agriculture, de langues, de musique militaire, d'arts et métiers, etc.. En 1826, une Mission égyptienne fut fondée à Paris pour quarante élèves. En Egypte neuf mille jeunes gens fréquentaient les écoles. A consulter les rapports officiels, l'Egypte n'avait rien à envier à l'Europe sous le rapport de l'instruction. Malheureusement, comme l'a dit un témoin oculaire, il y avait dans toutes ces créations « plus d'ostentation que de réalité ».

Les écoles en effet étaient pleines, mais il fallait enlever les jeunes gens de force à leurs familles, et l'entrée au collège était redoutée à l'égal du service militaire. L'élite des jeunes Egyptiens faisait à Paris d'utiles études, mais quand ils étaient revenus dans leur pays, le pacha, sans tenir compte de leur spécialité, les emplo3^ait suivant son caprice : un marin était nommé officier dans l'armée de terre. Enfin les Européens qui ont inspecté les écoles ont été frappés surtout du carac-

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tèro formel et thi peu do portée de rinstruction qu'on y recevait. Ampère, îwant fait lire à un jeune fellah natif de Louqsor une déclamation de Rousseau sur l'avidité de l'homnio qui va chercher de perfides richesses jusque dans les entrailles de la terre, lui demanda ce qu'il pensait de ce passage. Etonnement complet du jeune Egyptien, qui paraît peu s'attendre à une question de cette nature. Il reste longtemps sans répondre; puis, comme Ampère insiste, « après beaucoup d'efforts de « cette bouche qui semblait muette sort le mot hypo- « typose. Il parait que la phrase de Rousseau était une « hypotypose. Cet Egyptien, plus heureux qu'un pro- « fesseur du Collège de France, avait reconnu l'hypo- « typose ! »

L'Europe, du moins, et le monde civilisé profitèrent, à défaut de l'Egypte, des bonnes dispositions de Méhémet-Ali à l'égard des sciences, et ce fut sous sa protection que Champollion accomplit le voyage qui devait être si fructueux pour Tégyptologie. Les travaux des savants français de l'expédition d'Eg3'pte et la publication de l'ouvrage où ils étaient rassemblés avaient mis en honneur les questions d'égyptologie. Les savants de toute l'Europe étudiaient avec curiosité les débris de monuments qui avaient été rapportés soit au musée du Louvre, soit au British Muséum. L'inscription bilingue de Rosette en particulier avait été l'objet d'un grand nombre de recherches et de polémiques, mais nul n'avait pu déchiffrer encore l'ancienne écriture des Egyptiens. C'était à grand'peine encore d'une manière problématique que l'Anglais

Yoimg avait pu reconstituer cinq lettres de l'alphabet hiéroglyphique. On apprit tout à coup en 1822 que la clef du mystère était trouvée, et c'était un jeune professeur de la Faculté dos lettres de Grenoble, ChampoUion, qui l'avait découverte. Né à Figeac(Lot)en 1790, Champollion avait fait ses études au lycée de Grenoble sous la direction do son frère, qui était conservateur do la bibliothèque de cette ville. Ses débuts furent pénibles, puis il devint un travailleur assidu et, sans aucun secours, se mit à étudier les langues orientales, l'hébreu, l'arabe, le syriaque et surtout le copte. Il put suivre à Paris les cours de l'Ecole des Langues Orientales et du Collèa:e de France et s'initier à l'égyptologie par une étude attentive des quelques monuments déposés au Louvre et des manuscrits coptes de la Bibliothèque Nationale. Nomme en 1809 professeur adjoint d'histoire à la Faculté des lettres de Grenoble, il se signala par des travaux sur la géographie de l'Ég^^pte à l'époque des Pharaons. Persuadé que la langue copte pouvait seule lui permettre d'arriver à la connaissance de l'ancienne langue égyptienne, il fit une étude minutieuse de l'inscription de Rosette et vérifia les résultats qu'il avait acquis en la comparant à une autre inscription bilingue trouvée dans l'île de Philœ et publiée dans « La description de l'Egypte ». Cefutdans sa « Lettre à M. Dacier » lue à l'Académie des Inscriptions en 1822 qu'il exposa le système définitif, de L'alphabet hiéroglyphique. "^ ^:r

Cette découverte eut un immense retentissement; elle était le couronnement admirable de l'œuvre entreprise

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parles savants de 1798 et elle allait donner aux égvptoloq-ues le moven de ressusciter véritablement Tanlique civilisation des Pharaons. Cliampollion lui-même, comme il était juste, fut chargé de la première mission archéologique qui ait été envo^'ée en Egypte depuis Texpédition do 1798. Il partit en juillet 1828 après avoir Iracé un magnifique programme de travaux dont l'idée première émanait des savants de la commission d'Egypte, mais dont Texécution allait appartenir à leurs heureux successeurs. Malgré le conflit qui mettait en présence en Morée les troupes françaises et les troupes égyptiennes, Champollion reçut le meilleur accueil de Méhémet-Ali. Il obtint de lui tous les firmans nécessaires à l'accomplissement de sa mission, toutes les facilités pour entreprendre des fouilles et envoyer des objets en Europe. Le pacha prit d'ailleurs un grand intérêt aux études égyptologiques ; sur sa demande, Champollion rédigea à son usage une « Notice sommaire sur l'Histoire de l'Egypte » et une « Note sur la Conservation des monuments de l'Egypte ». La mission remonta le Nil et séjourna pendant près d'un an dans la Thébaïde. Les recherches furent même poussées jusqu'en Nubie. Le 1" janvier 1829, Champollion débarquait à Ouadi-IIalfa et commençait l'exploration du temple d'Ipsamboul. 11 avait pu vérifier sur les monuments eux-mêmes l'exactitude de sa méthode et il rapportait en Europe, sans parler des trésors et des monuments qui devaient enrichir le musée Charles X, le plan d'une grammaire et d'un dictionnaire publiés seulement après sa mort. Champollion mourut en effet

en 1832 après avoir été pendant deux ans titulaire de la chaire d'égyptologio au Collège de France et membre de TAcadémie des Inscriptions. Les progrès de Fégyptologie subirent alors un arrêt et pendant le règne de Méhémet-Ali il n y a guère à signaler que la mission allemande dirigée par Lepsius (1842-45) (1). Néanmoins, grâce à Tappui du pacha, Tégyptologie fondée par les compagnons de Bonaparte restait à tout jamais une science française par excellence.

Ainsi Méhéjnet-AlL favorisait tout ce qui venait d'Europe et surtout de France ; m.ais parmi les innovations occidentales qu'il importa en Egypte aucune ne lui tenait plus à cœur que son armée. C'était là, en effet, l'instrument de la puissance qu'il rêvait pour lui et pour sa dynastie.

Il était arrivé au pouvoir grâce aux Albanais, dont il était lui-même sorti; mais ces compagnons de victoire étaient presque aussi dangereux pour lui que les Mamlouks, et s'il avait pu compter sur eux jusqu'ici, c'est qu'il avait eu soin de regarder le paiement régulier de leur solde comme la principale affaire de l'Etat et de tout sacrifier à ce résultat ; les pachas turcs auxquels il

(1) Lepsius (1818-4i), d'abord linguiste et paléographe, publie en 1837 la « Lettre à M. Rossellini sur l'alphabet hiéroglyphique » , est chargé parle roi de Prusse d'une mission en Egypte; bien accueilli par Méhémet-Ali (1842-45), il devint en 1865 chef du musée Egyptien à Berlin.

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