CHAPITRE IV
I. Los campagnes contre les Wahabites {1811-liSlOj. — H. La conquête du Soudan (1820-18:^2). — III. La guerre de l'Indépendance grecque (1822- 1828).— IV. La conquête de la Syrie et les tentatives sur l'Arabie (1831- 1834). — Y. Le conilit avec le sultan et avec l'Europe. Le hatti-scliérif de 1811 (1838-1811).
Il est sans exemple qu'une puissance orientale de création récente ait pu rester pacifique. Méhémet-Ali comprenait bien qu'en face du sultan et de l'Europe il lui fallait devenir conquérant, s'il voulait conserver son indépendance. Cette alternative ne déplaisait pas d'ailleurs à celui qui avait pris Napoléon pour modèle : étendre de tous les côtés le territoire de l'Egypte, lui assurer la possession de toutes les routes continentales des Indes, propager sa puissance sur les territoires du Haut-Nil qui passaient alors pour merveilleux, tel fut le but de sa politique. Il n'eut jamais l'idée de renverser le vieil édifice de l'empire ottoman ou d'obtenir du sultan l'autonomie officielle. « Vous êtes étranger, disait-il à Prokesch-Osten (1), et vous ignorez la façon
(1) Prokescli-Osten, né à Graetz en 1795, diplomate autrichien, fut envoyé à Méhémet-Ali en 1833 pour négocier la paix entre le pacha et le sultan.
i?r, i;k(;vi>ti-: dk it'.is a ii»co.
de penser d un musulman... Savez-vous quelle conséquence aurait pour moi le démembrement de TEmpire? Tout musulman s'écarterait de moi avec horreur, mon fils serait le premier à m'abandonner. Le sultan est un fou, mais Dieu nous Ta donné pour nos péchés. » Avec un rare bon sens et une prévision singulière de l'avenir, il comprit que les faibles liens qui rattachaient l'Egypte au sultan étaient pour (41e une garantie d'indépendance en face de l'Europe. Aussi ne négligea-t-il aucune occasion de prêter à son suzerain un appui intéressé, et s'il alla jusqu'à ébranler son trône, ce fut seulement pour le contraindre à reconnaître les faits accomplis.
Une occasion s'offrit bientôt à lui d'inaugurer cette habile politique : depuis la fin du dernier siècle les tribus de l'Arabie échappaient de plus en plus à l'induence ottomane. Un réformateur, Mohammed-ebn-abd-el- ^^'ahab (le fds du serviteur du généreux), avait entrepris de purifier l'islam de toutes les pratiques superstitieuses qui s'y étaient introduites avec le temps. Il proscrivait le culte des saints, y compris celui du Prophète, et défendait d'élever des mausolées aux morts. La religion se réduisait d'après lui au dogme de l'unité divine et à la pratique de l'aumône, du jeûne et de la prière ; l'homme devait fuir avant tout le luxe et s'abstenir du vin et du tabac. Ce rigorisme même, joint à l'austérité de sa vie, lui avait assuré de nombreux par-
tisans, et le chef d'une confédération de trois tribus, TEbn-Saoud, s'était déclaré son protecteur; lorsque ^^\lhab mourut à Tâge de 96 ans, en 1791, la plupart des tribus du désert avaient adopté sa doctrine. Mais comme il arrive dans le monde musulman, ce mouvement religieux devait avoir pour conséquence la guerre sainte et des conflits ne tardèrent pas à éclater entre les Waliabites et le gouvernement turc. Les villes saintes furent menacées : en 1801, le fds du Saoud, Abd-el-Aziz, s'empara de la Mecque, pilla les richesses de la Raaba et détruisit tous les tombeaux sacrés, sauf celui d'Abraham. Trois ans plus tard, Médine tombait aussi au pouvoir des ^^^ahabites et les caravanes de pèlerins qui venaient de tous les points du monde musulman étaient rançonnées sans pitié. A partir de 1806 le pèlerinage de la Mecque cessa complètement et les Wahabites devinrent les maîtres de toute l'Arabie. Ce fut dans ces circonstances que le sultan fit appel au dévouement du pacha d'Egypte.
Or, Méhémet-Ali ne songeait qu'à se débarrasser des contingents albanais qui l'avaient aidé à arriver au pouvoir, afin de les remplacer par une armée plus docile. Il saisit donc avec empressement l'occasion de faire embarquer pour l'Arabie six mille fantassins et deux mille cavaliers; son plus jeune fils, Toussoun, âgé de seize ans, commandait cette armée sous la direction d'Ahmed-aga. Les débuts de la campagne furent malheureux et les Albanais, enfermés dans les gorges de Bedr, furent massacrés; sur huit mille hommes, trois mille échappèrent seulement et se réfugièrent avec
Toiissouii à Yambo, dans le port de Médine (l). Mais en l8l2Toiissoiiii })aitit de Yambo et, après une marche victorieuse, entra dans les villes saintes. Le pèlerinage de la Mecque fut rétabli et Méliémet-Ali vint lui-môme en 1813 remplir ses devoirs de bon musulman. 11 discuta théologie avecles ulémas ; mais le schérif de la Mecque avant refusé de concourir de ses deniers à la guerre sainte, il le fit saisir, embarquer pour l'Egypte, et confisqua tous ses biens. La guerre était en effet loin d'être terminée. Les Wahabites restaient toutpuissants dans l'intérieur de l'Arabie et par des escarmouches continuelles épuisaient l'armée égyptienne; la dysenterie qui se répandit parmi les troupes contribua encore à éclaircir leurs rangs. Ce fut seulement en 1815 que Méhémet-Ali put commencer les opérations décisives en envahissant l'Yémen et en refoulant les Wahabites dans le Nedjed. Toussoun d'abord, puis son frère Ibrahim se mirent successivement à la poursuite du chef des Wahabites, Abdallah. La guerre prenait un caractère de plus en plus cruel ; les prisonniers étaient massacrés et Méhémet-Ali avait promis une prime pour chaque tète de rebelle. La poursuite dura deux ans (181G-1818). Avec seize mille hommes Ibrahim assiégea successivement tous les villages fortifiés des Wahabites. Enfin, après sept mois de siège , il s'empara de la capitale d'Abdallah , de la ville de Deriyé. La ville fut complètement rasée et Abdallah, envoyé à Constantinople, fut exécuté sur la
(i) D'après la tradition, Méhémet-Ali se serait montré satisfait de cet échec.
place de Sainte-Sophie. Dans l'impossibilité d'occuper toute r Arabie, Ibrahim Févacua après avoir ravagé le pays sur son passage.
L'expédition du Soudan, entreprise immédiatement après celle d'Arabie, devait en apparence procurer à l'Egypte des profits plus réels. Si Méhémet-Ali y envoya une partie des Albanais qui menaçaient la tranquillité du Caire , il avait probablement d'autres préoccupations que celle d'éloigner ses anciens auxiliaires. Les pays du Haut-Nil l'attiraient parce qu'ils passaient pour très riches en mines et en population. L'or et les esclaves, voilà ce qui poussait les Egyptiens à conquérir le Soudan. Méhémet-Ali songeait à restaurer l'ancien commerce de caravanes qui faisait alïluer naguère en Egypte les richesses de l'Afrique centrale ; enfin la présence des derniers Mamlouks, qui s'étaient réfugiés dans le Dongola, était à ses yeux une raison suffisante d'ao-ir. Dès 1815 il avaitrétabli surlaNubie la suzeraineté exercée autrefois par les Turcs. Au sud de l'île de Say , qui formait la limite de la sphère d'influence de l'Egypte, se trouvait une confédération de nomades, les Chaïqiès, qui, montés sur d'excellents chevaux, armés de deux lances et dé boucliers en peau de crocodile, étendaient leurs incursions des frontières de l'Egypte au Darfour. L'ancien royaume de Sennar, qui avait brillé d'un vif éclat au dix-huitième siècle, était maintenant restreint à la rive droite du Nil, et son roi, gouverné
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par des vizirs qui se disputaient les lambeaux de sou pouvoir, n avait plus qu'une autorité nominale sur les petits chefs du Soudan. Enfin sur la rive gauche du Nil, le puissant sultan de Darfour était aussi suzerain du Rordofan, mais le lieutenant qu'il y avait placé restait en fait indépendant. Grâce à cette anarchie, le Soudan oriental était mûr pour la conquête.
Aussi les deux petites armées de quatre mille hommes envoyées par Méhémet-Ali ne firent-elles à travers le pays qu'une promenade militaire; au bout de dix-huit mois l'annexion était achevée.
Ismaïl-pacha, fils de Méhémet-Ali, partit d'Ouadi- Ilalfa avec la première de ces armées et envahit le Dongola. Devant lui les derniers Mamlouks se dispersèrent et s'enfuirent les uns vers l'ouest jusqu'au Ouadaï, les autres vers la mer Rouge. Après quelques combats, la confédération des Ghaïqiès fit sa soumission et Ismaïl en enrôla une partie pour en faire un corps de cavalerie auxiliaire. L'armée occupa ensuite Berber, puis continua sa marche vers le sud et arriva le 27 nuii 1821 au confluent du Nil Blanc et du Nil Bleu. Le campement fut établi à l'endroit où devait s'élever plus tard Omdurmam. Deux vizirs se disputaient l'autorité dans le Sennar, et l'un d'eux ayant été tué par son rival, ses partisans accompagnés du roi en personne se portèrent au-devant des Egyptiens. Ismaïl entra dans la ville de Sennar le 12 juin 1821. Déçu dans ses espérances de butin, il cherchait en vain les mines d'or et les populations nombreuses qui pourraient enrichir l'Egypte. Pour les trouver il ne craignit pas de s'a-
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vciiturer sur le Ilaiit-Xil, jusqu'à rendroit où le fleuve sort des régions, mystérieuses alors, du centre de l'Afrique. Mais devant l'hostilité des indigènes qui harcelaient sans cesse son armée, il dut rebrousser chemin. Pendant ce temps, Mohammed-bey le Defterdar (i), gendre de Méhémet-Ali, était parti de Dobbeh sur le Nil avec la deuxième armée, s'était avancé d'oasis en oasis et avait envahi le Kordofan. La résislance des habitants lui phis énergique que sur la rive droite et une bataille sérieuse se livra près de Bara. Les Égyptiens triomphèrent grâce à leurs fusils et à leurs canons ; la ville d'El-Obeïd ne tarda pas à tomber en leur pouvoir. Le sultan de Darfour ne fit aucun efi'ort pour garder le Kordofan. Mais si la conquête avait été facile, les cruautés conmiises par la tourbe d'Arnautes et de Maugrebins qui composaient les armées exaspérèrent les populations. Alors commença pour le Soudan oriental le régime de terreur et d'exactions (pii devait durer aussi longtemps que la domination égyptienne. Les vengeances des indigènes furent souvent terribles et le conquérant lui-même, Ismaïl, en porta le poids. Un chef soudanais, qu'il avait menacé de faire empaler, accumula de la paille autour de la maison du prince et, a^^rès y avoir mis le feu, le brûla vif avec toute sa suite. Aussitôt Mohammed le Defterdar accourut du Kordofan et ruina le pays sur toute son étendue ; des milliers de femmes et d'enfants payèrent dans les supplices le sang d'Ismaïl.
(I) Intendant du trésor.
Cette conquête n'en fut pas moins durable et le Soudan fut pour l'Egypte un entrepôt de commerce et une colonie. Dès 1822 un camp avait été établi dans la presqu'île que forment les deux Nils, à Rhartoum. En 1830, le gouverneur Churcbid-pacba s'installa dans cette ville et elle devint le marcbé le plus important du Soudan oriental. Sous le règne de Mébémet-Ali ces possessions furent complétées par la conquête du Takka, entre TAtbara et la mer Rouge. La ville de Rassala fut fondée en 1834 et les deux ports turcs de la mer Rouge, Souakim et ]\Iassaouah, furent donnés à bail au pacha d'Egypte qui se chargea d'y lever les impôts. L'Egypte était ainsi agrandie au sud et à l'est et la science n'allait pas tarder à profiter de cette nouvelle conquête. Les expéditions armées à Rhartoum de 1840 à 1842 permirent à d'Arnaud de remonter le iSil jusqu'à Gondokoro et de préparer ainsi la solution du grand problème géographique qui préoccupait les esprits depuis Hérodote, la découverte des sources du Nil.
L'expédition du Soudan était à peine terminée qu'une nouvelle occasion s'offrit à Méhémet-Ali de montrer son loyalisme envers la Porte et de prendre dans l'empire ottoman, en échange de ses services, une situation prépondérante. L'insurrection de la Grèce et l'explosion de sympathies que cet événement venait d'exciter en Europe avaient rouvert la question d'O-
v'ioni. Le sultan, dans sa détresse, fit appel à son puissant vassal ; quelques années auparavant il avait eu la pensée de lui enlever la moitié de TEgypte et de nommer un pacha distinct pour le Delta; il s'agissait maintenant non plus d'amoindrir la situation de Méhémet-Ali, mais d'obtenir son aide par des concessions nouvelles. Le sultan lui donna donc l'insurrection de la Crète à réprimer et le nomma gouverneur de celte île. La flotte égyptienne, sous le commandement de Ilassanpacha, gendre de Méhémet-Ali, fit sa concentration avec la flotte turque. En avril 1823, une armée égyptienne débarqua dans l'île et l'insurrection fut vaincue. Encouragé par ce succès, Méhémet-Ali voulut obtenir davantage, et en 1824 il obtint de la Porte le titre de pacha d'Acre et la mission de conquérir la Morée. C'était une occasion pour lui d'éprouver la nouvelle armée de fellahs qu'il venait d'organiser.
Douze mille fantassins, deux mille Albanais, deux mille cavaliers, sept cents artilleurs, cent cinquante pièces de campagne furent embarqués sur des transports. Le prince Ibrahim et Soliman-pacha étaient à la tête de l'armée et d'une flotte de cinquante-quatre navires de guerre. Une tentative pour aborder en Morée échoua à la fin de 1824 et ce fut seulement en 1825 qu'Ibrahim put débarquer ses troupes. En quelques mois une grande partie de la Morée fut conquise et les Egyptiens entrèrent à Tripolitza. La plupart des corps grecs qui tenaient la campagne furent détruits et Ibrahim ne s'arrêta que devant Nauplie, où stationnait une escadre anglaise. L'année suivante une nouvelle flotte
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amena d'Alexandrie à Navarin dix mille hommes de roiifort. Maître de laMorée. Ibrahim résolnt d'aui>menter la réputation de la jeune armée d'Eg^^pte par une aciion d'éclat et de s'emparer de Missolonghi, où s'étaient réfugiés les derniers défenseurs de l'indépendance hellénique et que l'armée turque de Réchid assiégeait en vain. 11 embarqua son armée à Patras et vint s'établir devant la place qu'il appelait dédaigneusement un enclos; Réchid, humilié, lui céda la direction du siège. Les Egyptiens élevèrent pour prendre la ville des travaux considérables, mais malgré les huit mille bombes qui furent lancées dans la place, l'assaut échoua complètement (24 février 1826). La coopération des Turcs et des Egyptiens ne produisit pas plus de résultats (assaut du 6 avril). Ce fut la famine qui eut raison des héroïques défenseurs de la place. Incapables de tenir plus longtemps, les Grecs firent une trouée au milieu des deux armées; les habitants essayèrent de les suivre, mais furent refoulés dans la ville par les Egyptiens. V\i massacre atroce signala rentrée des vainqueurs et fut suivi d'une lutte entre Turcs et Egyptiens. Ceux-ci restèrent enfin les maîtres de la ville; mais lorsque Ibrahim revint à Patras, il ramenait une armée bien affaiblie et il trouvait la Morée en pleine insurreclion.
Des bandes de Grecs s'étaient en effet reformées dans les montagnes et poussaient l'audace jusqu'à assiéger Tripolitza. Après avoir reçu de nouveaux renforts d' l'Egypte, Ibrahim passa la plus grande partie de l'année 1827 à poursuivre cet ennemi insaisissable qui se dis-
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porsait à la première alerte et se reformait ensuite après le passage tle l'armée égyptienne. En même temps d'immenses armements eurent lieu à Alexandrie et à Constantinople en vue de détruire la flotte grecque d'Hydra. En vain le commandant d'un navire anglais, Cochrane, essayait-il d'incendier les navires égj'ptiens en plein port d'Alexandrie ; il devait s'enfuir devant Méhémct-Ali, qui le poursuivait en personne jusqu'à la hauteur de Rhodes. Une flotte de quatre-vingtdouze voiles, dont cinquante et un navires de guerre, rejoignit la flotte d'Ibrahim dans la baie de Navarin, Ibrahim avait été nommé par le sultan commandant en chef de toutes les forces navales. Mais l'Europe s'était enfin émue des échecs des Grecs et avait décidé de faire une démonstration navale en Orient. La flotte combinée des puissances se trouva en présence des vaisseaux turcs dans la baie de Navarin. Le 20 octobre 1827, un malentendu fit commencer une lutte qui semblait d'ailleurs inévitable ; la victoire fut chèrement disputée, mais lorsque la fumée de l'artillerie se fut dissipée, on put voir les débris de la flotte égyptienne qui s'enfuyaient vers Alexandrie. Pour la première fois le pacha d'Egypte s'était heurté à l'Europe et, bien que défenseur de la cause d'un autre, il n'en ressentit pas moins vivement cet échec.
Malgré le départ do ses navires, Ibrahim continuait toujours d'ailleurs à occuper la Morée. Dans sa colère il avait fait raser la ville de Tripolitza et semer du sel sur son emplacement; mais ses communications avec l'Egypte étaient interceptées. Deux corvettes d'Alexan-
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(Iiir (jiii flicrcliairiil à riitm- à N;iv;iriii l'-laient rcpoussros à coups lie canon. De plus, les troupes égyptiennes coinmcnraitMit à témoigner leur nn'contcnteim'nt ; deux mille sept rents Allianais «leserlaient et retournaient dans leur pavs. Enfin une l'xpédition française commandée par le général .Maison débarquait en Morée (si'ptemhre 1828). Iltrahiniel .Mt'-liémet-Ali durent céder, comme le sultan, à la mauvaise fortune, et une conventinii pour révacuation de la Mon'-e fut conclue entre le tjouvernement éfr\ ptien el les amii-aux européens. La Grèce échappait aux musulmans et une nouvelle période* de crise s'ouvrait pour l'empire ottoman; à défaut de ses victoires, le pacha dKgvpte comprit qu'il p(^urrait peut-être profiter de ses défaites.
A partir de ce moment, en effet, les rapports entre Mahmoud et Méhémet-Ali se modifièrent. Pendant la guerre avec les l^usses, le pacha d'Egvpte fut loin de témoigner le zèle qnil avait dt-plové contre les Grecs. Il reçut Tordre d euvover sa Hotte dans les Dardanelles et de pf'iiétier en Svrie avec 28.000 hommes, mais il mit tant de lenteur à faire ses pn-paratifs (jue la lutt(* était déjà terminée quand il se trouva prêt à intervenir. Dès lors le sultan ne jierdit aucune oecasion de montrer son mauvais vouloir à .Mi-lit-met-Ali. Il se plut, pour l'humilier, à revêtir Ibrahim d'une dignité supérieure à celle de son père en le nommant prince de la Mecque(l).
n) I.t^ priin»? de la .Mt'»(|iu' avait le j)as sur tous les vizirs.
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Au lieu du gouvernement de la Syrie, qui devait récompenser Faide prêtée par Méliémet-Ali pendant la guerre de Tindépendance grecque, il lui donna le gouvernement de la Crète. En 1830, M. de Polignac ayant eu l'étrange idée d'offrir, à Finsu de ses collègues, à Méhémet-Ali l'Algérie à conquérir, la Porte, avertie par l'Angleterre de cette négociation, lui df'fendit de continuer les préparatifs qu'il avait commencés. Enfin le sultan se disposait à couronner tous ces actes d'hostilité en publiant un firman de déchéance, lorsque Méhémet-Ali préféra commencer la lutte et, sans tenir compte des protestations de la Porte, envahit le gouvernement d'Acre dont le pacha Abdallah avait avec lui d'incessants démêlés (1).
L'opération lapins importante de la campagne devait être la prise de Saint-Jean d'Acre, qui paraissait impossible depuis l'échec de Napoléon. Ibrahim assiégea la ville avec 35.000 hommes et un équipage de siège qu'il établit à Caïfa, au fond de l'anse du mont Carmel. Malgré ce déploiement de force, les 2.5.000 hommes de la garnison réussirent à arrêter les Egyptiens pendant six mois. Des sorties fréquentes firent beaucoup de mal aux assiégeants, qui étaient menacés d'autre part; le pacha d'Alep s'était en effet déclaré contre Méhémet-Ali et poussait des incursions jusqu'à Tripoli. Comme autrefois Bonaparte, Ibrahim dut dégarnir ses lignes d'investissement pour éviter d'être lui-même cerné. Enfin des brèches furent ouvertes par l'artillerie,
(1) Il lui devait une somme de 11.000 bourses, et il accueillait dans sa province tous les conscrits réfractaires de l'Egypte.
i:îs i;i:gypti-: de 1793 a iwo.
(>t,le27 mai I8)î2,les Egyptiens donnèrent Tassant. Los quatre tMMits hommes qui formaient le dernier débris de la garnison tuèrent plus d'iiommes qu'ils n'étaient nombreux et sortirent avec les honneurs de la guerre. Ce succès devait donner TOricnt an vainqueur, et dès lors sa marche fut foudroyante. Sans attendre Tarmée turque confiée par le sultan à Hussein-bey, désigné pour être pacha d'Egypte à la place de Méhémet-Ali, Ibrahim marcha vers le nord et entra à Damas sans résistance. Le 9 juillet, il rencontrait à Homs nue partie de l'armée turque commandée par le pacha d'Alep. Grâce aux habiles dispositions adoptées par Sèves, il put prendre en flanc la gauche de l'armée turque et l'écraser avec son artillerie et sa cavalerie. La déroute fut complète et le 26 juillet Ibrahim prenait Alep. Hussein avait concentré son armée sur les premières terrasses du Taurus. Ibrahim tourna sa position près de Beïlan, le 29 juillet. Les Turcs, coupés de leur ligne de retraite, s'enfuirent confusément vers Alexandrette. Vingt-cinq canons, deux mille prisonniers et les magasins de vivres d'Alexandrette tombèrent au pouvoir des Egvptiens. Les Turcs se replièrent sur le Taurus et l'invasion de l'Asie Mineure commença.
Le sultan Mahmoud résolut alors d'opposer un nouvel adversaire à Ibrahim. Réchid-pacha, séraskier de Roumélie, reçut le titre de grand vizir et tous les domaines de Méhémet-Ali. 11 fit de grandes levées d'Albanais et de Bosniaques; mais, par la lenteur qu'il mit à faire ses préparatifs, il permit à Ibrahim de s'avancer juscpi'à Konieh, sur le versant septentrional du Taurus,
ot do choisir la position où il attendit son adversaire. Le 21 décembre 1832, les deux armées furent en présence; mais les Turcs commirent faute sur faute. Au lieu de concentrer leur artillerie, ils distribuèrent deux pièces à chaque bataillon. Leur ligne était mal développée et un grand vide existait entre la gauche de leur infanterie et leur cavalerie. Ibrahim lança dans cet espace toute sa cavalerie, sous le commandement du colonel Sèves. La cavalerie turque fut rompue, Réchid fait prisonnier et Finfanterie turque prise en flanc. Soixante mille Turcs se retirèrent en désordre devant trente mille Egyptiens en abandonnant cinq cents morts. Les populations d'Asie Mineure accueillaient les vainqueurs avec enthousiasme; le 28 février 1833, quatre hommes et un aga prenaient possession de Smyrne au nom du pacha d'Egypte. Au mémo moment les troupes égyptiennes se portaient à Ivutayeh et menaçaient Brousse. La route de Constantinople était ouverte et le trône de Mahmoud eût peut-être été emporté, si l'Europe ne s'était hâtée d'intervenir.
Le maintien de l'intégrité de l'empire ottoman était alors regardé comme un dogme par les diplomates d'Occident, et la plupart des gouvernements s'effrayèrent des progrès de la nouvelle puissance qui menaçait d'absorber et peut-être de régénérer tout l'Orient. L'Egypte, pays passif vingt ans plus tôt, était devenue dans les mains de Méhémet-Ali une puissance avec laquelle la politique européenne devait compter. Le chargé d'affaire de France à Constantinople, M. de Varennes, offrit le premier sa médiation et proposa à Ibrahim de lui faire
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obtenir les quatre pachaliks de Saint-Jean d'Acre, Xa- |»louso, Saïda et Jérusalem. Mais encpuragé par le consul français d'Alexandrie, malgré l'arrivée de l'envoyé russe Mouravief, chargé de lui faire des représentations, Méliémet-Ali réclama toute la Syrie, une partie de la Mésopotamie et le district d'Adana, en Asie Mineure. Les efforts de l'amiral Roussin, qui avait été nommé ambassadeur extraordinaire à Constantinople, ne purent le faire changer d'avis. ^Mahmoud, désespéré, se jeta dans les bras des Russes. L'escadre russe vint mouiller au Bosphore et 12.000 Russes débarquèrent en vue de Constantinople. Ce coup de théâtre modifia l'attitude des puissances : entre deux dangers elles préférèrent le moindre et pesèrent sur le sultan pour obtenir de lui des concessions. En avril 1833, un hatti-schérif cédait à Méhémet-Ali toute la Syrie et le district d'Adana on Asie Mineure sous forme de concession révocable. L'armée d'Ibrahim battit en retraite et le gouvernement russe, profitant des embarras du sultan, signa avec lui le traité secret d'Unkiar-Skelessi par lequel il garantissait l'intégrité du territoire ottoman (8 juillet 1833).
Les années qui suivirent cette guerre marquèrent l'apogée de la puissance égyptienne, qui continua en pleine paix à s'agrandir du côté de l'Arabie et du Soudan. La mer Rouge était devenue complètement égyptienne. Le pacha tenait les ports de Souakim et Massaouah sur la côte africaine et celui de Djeddah du côté de l'Arabie. Son autorité s'étendait sur les villes saintes et même, de 1831 à 183'i, des bandes d'irrégu-
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liers faillirent lui conquéiir toute la pc'iiiusule arabique. Le gouverneiir de Djeddali, Kourchid-bey, parcourut avec 4.000 hommes et 10 canons l'Hedjaz et le Nedjed; il s'avança jus(|u'à la ville de Rassim à dix journées de Bassorali, occupa Tîle de Bahreïn dans le golfe Persique et réunit une flottille à Tembouchure du Chatt-el- Arab. La route de Bagdad lui était ouverte et l'Egypte allait s'emparer ainsi de toutes les routes de l'Inde, lorsque le gouvernement anglais protesta. Méliémet-Ali, retenu par la révolte de la Syrie (1834), donna l'ordre à Rourchid de battre en retraite et restreignit son occupation à la possession des villes saintes. Quatre ans plus tard, en 1838, l'Angleterre, pour 150.000 francs, acquit le territoire d'Aden et le prestige égyptien fut ruiné dans ces régions. Ce n'était pas encore assez pour les ennemis de Méhémet-Ali.
Depuis son avènement, l'Angleterre avait paru renoncer à ses anciennes prétentions sur l'Egypte, mais en réalité sa politique n'avait jamais varié. Tant que l'Egypte restait en état d'anarchie sans qu'il pût s'y établir une puissance capable de s'emparer delà route des Indes, elle se désintéressait des afl'aires égyptiennes. Du jour où il lui sembla que Méhémet-Ali pouvait reprendre à son profit d'une manière grandiose les plans du Directoire et de Napoléon, elle résolut de travailler à sa ruine et au besoin d'occuper l'isthme do