ETAT DE L EGYPTE A L\ FIN DU XVIII SIECLE
1. Le pouvoir des Mamlouks ; histoire d'Ali. — II. Le gouvernement des Jlamlouks; les charges de l'Egypte. — III. La décadence économique de FÉgypte. — IV. Les projets français sur l'Égj^pte.
Un seul fait résume toute l'histoire de TÉgypte moderne : la domination des Mamlouks. C'est grâce à eux que le pays le plus fertile du monde s'est transformé peu à peu en un désert stérile et que la merveilleuse étape située entre le monde européen et les Indes est restée pendant plusieurs siècles sans utilité. Une bande de mercenaires, renouvelée sans cesse par des affranchissements d'esclaves, avait réussi, devant l'indifférence de l'Europe, à exploiter pour son usage personnel les trésors qui naissent chaque année de l'inondation du Nil et du travail des fellahs. L'Egypte avait cessé de faire partie du monde civilisé et les sables du désert auraient pu recouvrir à la longue tous les débris des anciennes sociétés, si des événe-
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ments extérieurs n'avaient changé brusquement son sort.
Le mal datait de l'époque où les califes fatimites de l'Egypte avaient pris l'habitude d'acheter sur les marchés de l'Asie les milliers de Tcherkesses, de Mingréliens et de Circassiens qu'ils destinaient à former leur garde. Ces magnifiques soldats, connus bientôt sous le nom de Manilouks (1), ne tardèrent pas, comme leurs congénères de la garde turque do Bagdad, à ruiner l'autorité du calife. En 1250, au moment même où le roi saint Louis prisonnier venait de conclure une trêve avec le « Soudan )>, les Mamlouks éî^ora^èrent ce dernier descendant des Falimites et lui substituèrent leur chef avec le titre de sultan. L'Egypte devint alors le théâtre de guerres civiles et de brigandages de toutes sortes; le pouvoir des nouveaux sultans était encore plus précaire que celui des califes. On en vit quarante-sept se succéder en cent cinquante-deux ans ; aussi lorsqu'on 1517 le sultan des Turcs Selim voulut par la conquête de l'Orient relever le titre de calife, il put sans peine supplanter le dernier sultan mamlouk, Toûmambek, et le faire pendre sans autre forme de procès.
L'Egypte était désormais ottomane, et depuis cette époque elle n'a cessé d'être placée officiellement sous
(1) Mamlouk (de malak, posséder) signifie « esclave possédé en toute propriété ».
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la souveraineté du Sultan : en fait les Mamlouks y restèrent les maîtres. Selim aurait pu se débarrasser d'eux ; il n'en lit rien. Avec cette politique cauteleuse qui caractérise les Orientaux, il crut que le pouvoir du Sultan serait mieux établi si l'autorité du gouverneur était bornée par les Mamlouks. Il craignit de confier à un seul pacha la libre disposition des sources de richesse et de puissance que renfermait l'Egypte, et loin d'abattre la milice indocile, il la fit entrer dans son système de gouvernement. Un pacha fut donc envoyé au Caire pour recueillir les impôts et veiller à la tranquillité du pays; mais son pouvoir fut limité par une sorte d'aristocratie militaire dont les Mamlouks continuèrent à fournir les cadres. Le pacha ne pouvait rien décider sans prendre l'avis du Divan, composé de sept chefs de la garde des janissaires. Les membres de ce conseil avaient le droit de rejeter les ordres du pacha en motivant leur refus ; ils devaient ratifier toutes ses ordonnances ; ils pouvaient même le déposer et le renvoyer à Constantinople. Dans les provinces, vingt-quatre gouverneurs ou beys, pris parmi les Mamlouks, exerçaient tous les pouvoirs civils; celui du Caire, sous le nom de cheikh-el-beled, était le véritable chef de cette nouvelle caste. Vino-t mille fantassins et douze mille cavaliers assuraient la défense du pays. Telle fut l'organisation du gouvernement pendant deux siècles. L'Egypte fut pour le sultan comme une ferme; mais pourvu que le fermier lui payât régulièrement ses arrérages, il n'avait nul souci du reste.
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Cette indlfîé renée produisit ses fruits : sous l'œil bienveillant de la Porte, lesMamlouks continuèrent à s'accroître et à prospérer. Puis ils furent assez forts pour anéantir le pouvoir du pacha, et après avoir désorganisé le gouvernement, ils devinrent les maîtres de livrer l'Egypte à l'anarchie pour plusieurs siècles.
Et pourtant les Mamlouks ne formaient pas une caste héréditaire. Jamais ils ne purent s'acclimater sur le sol de l'Egypte. Au lieu de se mêler aux habitants du pays, ils firent venir des femmes de Géorgie; mais incapables de fonder une race, ils voyaient les familles s'éteindre au bout de deux générations. C'était donc par des apports incessants de Circassiens et de Tcherkesses qu'ils pouvaient se perpétuer. Les chefs se procuraient à grands frais ces esclaves qu'ils affranchissaient au bout de quelques années. Les nouveaux affranchis restaient en quelque sorte les vassaux de leurs maîtres, mais ils recrutaient eux-mêmes des esclaves et se constituaient à leur tour une « maison ». Une espèce de hiérarchie grossière subordonnait donc les douze mille Mamlouks à une petite minorité qui mettait à profit ce lien féodal pour s'emparer du gouvernement de l'Egypte. Bientôt les officiers de janissaires obtinrent la permission de posséder des propriétés foncières et sous le nom de Moultezims eurent de véritables fiefs, (jue les fellahs, réduits à l'état de colons, exploitaient pour leur compte. Or beaucoup de ces moultezims étaient d'anciens affranchis desbeys; leurs propriétés mêmes les plaçaient sous la dépendance de ces puissants gouverneurs de pro-
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vince, et voilà pourquoi ou vit les viugt-quatre beys prendre une importance de plus en plus grande eu Egypte jusqu'au jour où ils furent assez forts pour annuler le pouvoir du pacha.
La fin du dix-huitième siècle est remplie par les tentatives répétées des Mamlouks pour chasser les Turcs de l'Egypte. En principe, tout se faisait au nom du sultan, et ses ordres étaient reçus « sur la tête et sur les yeux ». En fait, le pacha, nommé pour trois ans, était gardé à vue dans la citadelle du Caire et traité en véritable prisonnier. S'il essayait de prendre sa charge au sérieux et de gouverner, il ne tardait pas à recevoir la visite du héraut vêtu de noir qui lui criait la formule : Enzel! « Descends! » et sans oser résister, il reprenait le chemin de Constantinople. Le tribut n'était même pas payé régulièrement; d'ailleurs, les Mamlouks savaient l'art de l'alléger : ils défalquaient de prétendues dépenses nécessaires au curage des canaux et au paiement des troupes. L'armée turque enfin, qui à l'origine formait les sept corps magnifiques des janissaires, était devenue un ramassis de goujats et de vagabonds. Les Mamlouks étaient donc la seule force vive du pays, et l'on put voir en 1746 un des Kiayas (colonels vétérans des janissaires) se saisir de tous les pouvoirs et supprimer entièrement l'autorité du pacha. Ibrahim, c'était son nom, comptait huit de ses affranchis parmi les vingt-quatre beys, et après sa mort, les Mamlouks de sa maison continuèrent à faire la loi. L'un d'entre eux, Ali-bey, faillit môme devenir le maître de l'Egypte et devancer Mé-
liémet-Ali. Ses aventures jettent un jour curieux sur la soldatesque qui gouvernait l'Egypte.
Il était originaire du Caucase et avait été vendu comme esclave à deux Juifs qui exerçaient au Caire les fonctions de douaniers. Ceux-ci en firent présent à Ibrahim. Il avait alors douze ans. Son nouveau maître lui fit donner l'éducation que recevaient les pages des Mamlouks : il apprit un peu à lire et à écrire, mais surtout à monter à cheval et cà tirer soit à la carabine, soit au pistolet. A dix-huit ans, il fut affranchi et eut la permission de laisser pousser sa barbe. Son maître lui fit cadeau d'une femme, lui assigna des revenus et en fit un bey. Il devint bientôt un des personnages les plus considérables de l'Egypte et reçut après la mort d'Ibrahim le titre de cheikh-el-beled (1757). Les beys supportèrent mal son pouvoir et le contraignirent à s'enfuir sur le Haut-Nil, dans la province du Saïd. Il y resta jusqu'en 1766; mais rappelé au Caire par ses amis, il tua quatre beys en une seule nuit, en exila quatre autres, fit embarquer le pacha pour Constantinople et déclara qu'il ne paierait plus de tribut à la Porte. Des monnaies furent frappées à son effigie, et il prit lui-même le titre de Sultan. Il n'ignorait pas les difficultés au milieu desquelles se trouvait l'empire ottoman. Le sultan n'avait ni le pouvoir, ni la volonté d'entreprendre une longue guerre pour faire la conquête de l'Egypte ; de plus, sa politique était engagée du côté de la Pologne et de r Autriche. Les circonstances étaient donc favorables. L'occupation du port de la Mecque, Djeddah,
rendcait Ali maître de la mer Rouge, et il allait pouvoir, sur le conseil d'un jeune négociant vénitien, Rosetti, faire de ce port le centre du commerce de rinde. La ville sainte elle-même ne fut pas épargnée et fut mise à sac par un corps de cavalerie. Enfin en 1769, l'année même où la Russie déclarait la guerre à la Porte, Ali faisait envahir la Syrie.
On put voir alors ce que valaient ces terribles Mamlouks , dont la réputation était si vantée en Europe. Une cohue de 40.000 hommes se mit en marche vers la Syrie. Un corps de 5.000 Mamlouks à cheval et de 1.500 Barbaresques à pied formait l'unique force de cette armée. Le reste était composé de valets et de vivandiers. Ces brillants cavaliers, qui ressemblaient moins à une armée moderne qu'à des chevaliers du mo^^en âge, n'avaient ni uniformité ni discipline. Des chevaux de toute taille, des armes de tout calibre et de tout genre, des costumes de toute forme et de toute couleur, voilà quel était l'aspect de cette armée. « Leur réunion, dit Volney, qui les a vus à l'œuvre, est un attroupement, leur marche est une cohue, leur combat est un duel, leur guerre est un brigandage. » Leur costume était fait exclusivement pour aller à cheval; il se composait de quatre et quelquefois de cinq en- A'eloppes qui tombaient jusqu'au pied : la chemise de coton clair, la robe d'indienne entoile légère, le caftan de soie serré à la taille dont les larges manches tombaient jusqu'au bout des doigts, la pelisse de drap à manches courtes et garnie de fourrure étaient enfermés dans un énorme pantalon de gros drap, dont les jambes
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avaient tellement d'ampleur que chacune d'elles aurait pu enfermer le corps tout entier. Le tout était serré par une ceinture à coulisse, et parfois même au-dessus de ce costume on jetait un long manteau de cérémonie qui couvrait exactement le corps jusqu'au bout des doigts. Coiffés d'un turban formé d'un cylindre jaune, autour duquel ils enroulaient un flot de mousseline, chaussés de souliers jaunes, ils chevauchaient commodément assis sur de gigantesques selles dont la charpente était formée de fer, de bois et de cuir ; audessous se trouvaient trois énormes couvertures et ils se servaient d'étriers de cuivre beaucoup plus longs et plus larges que le pied. Leur poids était de treize livres. Enfin avec leur armement on aurait pu former un véritable musée de tous les engins anciens ou modernes, depuis la carabine anglaise, les deux longs pistolets de la ceinture, jusqu'à la masse d'armes qui pendait à l'arçon ou aux cimeterres persans ornés de pierres précieuses qu'ils payaient jusqu'à cinquante louis la pièce. Les chefs mettaient leur gloire à faire éclater le luxe le plus insensé. Couverts de colliers de pierres précieuses, ils montaient des chevaux arabes qui coûtaient jusqu'à trois cents louis et s'enveloppaient dans des châles et des cachemires les plus précieux; leurs armes damasquinées valaient une fortune, et ils garnissaient de plaques d'argent leurs selles et la bride de leurs chevaux. Le chef de l'armée, Mohammed-bey, favori d'Ali, déployait un tel luxe que ses soldats l'avaient surnommé « le père de l'or ».
Mais à cette armée si mal organisée les Turcs ne
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pouvaient opposer que des bandes encore plus indisciplinées; aussi les succès des troupes d'Ali furent-ils foudroyants. Allié à un cheik arabe révolté contre les Turcs, Daher, Mohammed marcha à travers le désert sur la grande ville de TOrient, sur Damas, et s'en empara après un siège de trois jours. Tout allait donc à souhait lorsqu'un revirement imprévu se produisit. A défaut d'armée les Turcs possédaient sur ces barbares la supériorité de leur diplomatie. Un envoyé du pacha de Damas vint trouver Mohammed ; il le menaça de la vengeance du sultan et lui représenta qu'il violait une ville sainte, un des points de départ du pèlerinage de la Mecque; il n'oublia pas non plus d'exciter ses défiances, et le Mamlouk crédule obéit à toutes ses insinuations. 11 fit paît de ses inquiétudes aux autres beys : tous se lièrent par un serment sur le sabre et sur le Coran; puis, abandonnant leur expédition et leur allié Daher, ils reprirent la route du Caire avec tant de précipitation que la nouvelle de ce coup de tête n'y fut connue que six heures avant leur arrivée. Ali, effrayé par ce retour soudain, dut leur faire bon visage; mais, après avoir dissimulé quelque temps, il essaya de s'assurer de Mohammed et de ses complices. Ceux-ci se dirigèrent vers le Saïd, refuge habituel des mécontents ; puis, après avoir rassemblé beaucoup d'Arabes, ils marchèrent sur le Caire. Le pouvoir d'Ali était tellement instable que ses troupes se débandèrent et se rangèrent du côté des révoltés. Pour ne pas tomber entre leurs mains, le sultan Ali s'enfuit précipitamment avec huit cents fidèles et alla mettre ses richesses en sûreté à Gaza
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OÙ Daller, son allié fidèle, le rejoignit. Une désespérait pas pourtant de sa fortune, car son astrologue lui avait promis de nouvelles victoires. Avec 7.000 hommes il détruisit une armée turque de 21.000 hommes et, pour préparer sa rentrée au Caire, il conclut un traité d'alliance avec les Russes. Mais plein d'impatience, il n'attendit même pas les secours de ses nouveaux amis. Trompé par de fausses lettres que ses ennemis lui avaient envoyées, il se précipita sur la route du Caire avec ses Mamlouks et 1.500 Arabes. Mohammed lui avait fait tendre une embuscade dans le désert : fait prisonnier, Ali fut conduit devant son vainqueur, qui le reçut avec les plus grands égards; mais trois jours après il mourait d'un mal mystérieux en laissant l'Egypte en proie à l'anarchie (1773).
Nul, en effet, parmi les Mamlouks, n'était digne de reprendre les grands desseins d'Ali, et les compétitions qui se produisirent remplirent FEgypte de guerres civiles qui duraient encore au moment où commença la conquête française. A chaque instant des émeutes éclataient au Caire, et les partis hostiles se sabraient jusque dans les rues ; les vaincus étaient exilés au Saïd, et le peuple, indifférent jusqu'à la fin de la lutte, en profitait parfois pour piller leurs maisons. Mohammed essaya d'abord de garder le pouvoir: pour réagir contre la politique d'Ali, il replaça l'Egypte sous la suzeraineté de la Porte, envoya le tribut à Constantinople et accepta du sultan le titre de pacha du Caire. Puis il résolut de faire la auerre à Daher, l'ancien allié d'Ali. Il eut dans son armée un corps de
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canonniers étrangers commandé par roflicier anglais Robinson; mais cette artillerie était mal organisée et les Mamlouks ignoraient l'art de s'en servir. Lorsqu'il dut assiéger la bicoque de Yàfa (Joppé) , Mohammed iit placer les canons à deux cents pas de la ville, si bien que les assiégés purent à leur aise tuer les canonniers sur leurs pièces à coups de fusil. Une brèche fut ouverte néanmoins dans le mur, les Mamlouks voulurent s'y précipiter à cheval, et ce fut à grand'peine qu'on leur fit entendre qu'il valait mieux laisser leurs montures. Accueillis par une grêle de balles, ils ne purent pénétrer dans la ville et la bloquèrent pendant quarante-six jours. A la fin, les habitants demandèrent à capituler et des pourparlers eurent lieu. Pendant les négociations, des Mamlouks s'introduisirent dans Joppé et, suivant leur coutume, se mirent à piller çà et là. Les habitants voulurent résister : il s'ensuivit un sac et un massacre général. Mohammed fit élever une pyramide de L200 têtes (19 mai 1776). Après Joppé, Saint-Jean d'Acre, livrée par le fils même de Daher, subit le même sort ; mais une fièvre maligne arrêta le nouveau conquérant et ^Mohammed fut emporté en deux jours.
Dès lors la lutte éclata entre les affranchis de Mohammed, Mourad et Ibrahim, d'une part, et ceux d'Alisultan, d'autre part. Mourad et Ibrahim réussirent à déloger leurs rivaux du Caire, et avec 2.000 cavaliers les pourchassèrent sur le Haut-Nil. Mais ils remontèrent jusqu'à la première cataracte et s'établirent à Assouan dans une position inexpugnable. Mourad, n'osant les
attaquer, reprit le chemin du Caire. Là, de nouveaux troubles l'attendaient, et de 1783 à 1789 les conspirations, les émeutes, les exils se succédèrent. Mourad et Ibrahim étaient au fond rivaux l'un de l'autre; aussi se brouillèrent-ils et se réconcilièrent-ils plusieurs fois. Chacun d'eux apprit à connaître la route du Saïd ; chacun d'eux viola successivement les traités jurés sur le Coran, et lorsque l'invasion étrangère survint, elle les trouva désunis et incapables de s'appuyer sur la masse du peuple, qui assistait, sans }' prendre intérêt, à leurs querelles.
Quel autre sentiment en effet ces singuliers gouvernants auraient-ils pu inspirer à leurs sujets, puisque, comme l'a constaté Volney, le but de leur administration était de se procurer des femmes, des esclaves et des richesses? Une minorité de 8.500 soldats exploitait sans résistance les richesses de deux millions d'habitants, et, loin de contribuer à l'accroissement de la prospérité, semblait prendre à tâche de détruire toutes les forces vives du pays : ce n'est que grâce aux alluvions du Xil que l'Egypte a pu endurer si longtemps le gouvernement des Mamlouks.
Cette réunion de beys, d'affranchis, d'esclaves, formait la seule force militaire de l'Egypte. L'infanterie, tout à fait méprisée, n'existait plus, et les Mamlouks se réservaient le privilège de monter à cheval en ne permettant à leurs sujets que les mulets et les ânes.
Ils étaient groupés autour des beys en maisons dont les plus puissantes ne dépassaient pas six cents Mamlouks (1). Le principal souci des maîtres était de s'attacher leurs serviteurs par des générosités. Cette société « ne connaissait pas d'autre mobile que l'argent ». 11 fallait donc par tous les moyens satisfaire son amour du luxe. L'entretien de chaque Mamlouk coûtait par an 2.500 livres et souvent le double (2). A chaque ramadan ils recevaient de leur maître un costume neuf pour lequel on prodiguait les draps de France ou de Venise, les cachemires de l'Inde et les toiles de Damas. Les armes et l'équipement étaient souvent renouvelés; enfin lorsqu'un affranchissement avait lieu, le maître procurait à ses anciens esclaves de bons établissements, leur fournissait des femmes et des terres, et les faisait arriver aux plus hautes fonctions de l'Etat. On peut voir encore aujourd'hui au Caire les restes des somptueux hôtels dans lesquels ils entassaient les richesses de l'Egypte.
Les conséquences de cette conduite ne pouvaient être douteuses : elle aboutissait forcément à l'indiscipline des Mamlouks et au pillage réglé du pays. Les Mamlouks n'avaient pas à l'égard de leurs chefs ce sentiment de fidélité qui constituait dans l'Europe du moyen âge la loyauté féodale. Guidés par le seul intérêt, ils exploitaient à leur profit le besoin que les beys avaient de leurs services. Habitués au manie- Ci) La maison dTbrahim avait 600 Mamlouks; celle de Mourad 400 ; les autres beys avaient chacun de 50 à 200 Mamlouks. (2) La livre égyptienne vaut à peu près 25 fr.
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ment des armes, passant leur temps dans la plaine du Caire aux exercices violents et aux fantasias (1), ils étaient toujours prêts, pour le moindre grief, à monter à cheval, et nul chef ne pouvait se flatter de les avoir dans la main. Aussi les intrigues de toute sorte les poussaient-elles à trahir leurs bienfaiteurs, et à peine affranchis, ils jetaient leur dévolu sur les meilleurs postes et les plus gros revenus de TEg^^pte.
De cette indiscipline devaient naître aussi pour le peuple les exactions et le pillage, et c'est avec raison qu'un des membres de Tlnstitut d'Egypte, faisant la description de ce singulier régime, déclare qu'il est bon d'en transmettre les principaux traits à la postérité, comme d'un phénomène anormal et contraire à la nature.
Ce singulier gouvernement avait été organisé avec assez de sagesse par le sultan Selim; mais dans la pratique, les Mamlouks en avaient fait entièrement dévier l'esprit. 11 y avait alors en Egypte trois sortes de propriétaires :
1° Les fellahs; ils pouvaient vendre, donner, léguer leurs terres ; mais ces terres étaient grevées d'un cens perpétuel payé à un mou Itezim (seigneur).
2° Les moultezims, véritables seigneurs féodaux, se transmettaient de père en fils cette propriété éminente sur les terres des fellahs, mais seulement avec l'agrément du pacha et avec l'obligation d'acquitter la taxe sur laquelle le sultan prélevait le tribut. Ils pos-
(1) Ils s'exerçaient à tirer des coups de fusil en courant à bride abattue ou à se lancer des bâtons à la tête.
sédaient en outre des biens qui leur appartenaient eu propre, les ousyeh.
3° Les mosquées et fondations religieuses possédaient depuis le moyen âge un grand nombre de propriétés ou K ouaqf » qui ne pouvaient être vendues, mais qu'on donnait à bail pour quatre-vingt-dix ans.
Les ousyeh et les ouaqf étaient cultivées par la corvée. Dans chaque domaine, les moultezims choisissaient un ou plusieurs cultivateurs qui, sous le nom de cheiks-el-beled, devaient exercer la police et lever l'impôt de la rentrée, duquel ils étaient responsables. Dans les grands domaines, des intendants ou moubdchir, presque toujours des Coptes, tenaient les registres des taxes et de l'impôt foncier. Le fellah avait donc à payer la taxe du moultezim, l'impôt foncier dû au sultan ou « niyry » et se tenir prêt en outre à fournir des corvées sur les biens particuliers des moultezims ou des mosquées.
Pour lever l'impôt foncier, Selim avait fondé l'administration financière des effendis qui siégeaient au Caire. Us recevaient l'impôt, tenaient les registres de mutations des propriétés, répartissaient l'impôt entre les propriétaires et faisaient les comptes des dépenses qui devaient être acquittées sur le produit de cet impôt. Le pacha les approuvait et les envoyait à Constantinople. Tel était le régime légal : si dur qu'il paraisse pour les paysans, il avait du moins l'avantage d'introduire dans les finances l'ordre et la régularité, et il aurait été béni par eux, s'il avait été seulement appliqué.
Mais les Manilouks avaient bouleversé toute cette organisation et l'indolence des Turcs leur avait permis d'en fausser l'esprit.
A l'origine, le inyry avait été établi pour la nourriture du corps des janissaires ; il se paya donc toujours en nature. INIais plus tard on prit l'habitude de faire participer à son produit les écoles et universités, puis les fabricants de poudre du gouvernement, puis les effendis chargés de le recueillir, puis le pacha etc.. Bientôt cinquante mille personnes se partagèrent ces immenses provisions qui étaient entassées dans les magasins du Caire. Les beys eux-mêmes avaient part à cette provende, car protecteurs naturels des janissaires qui levaient l'impôt, ils se faisaient payer cette protection en orge et en blé. Lorsque tous ces prélèvements avaient été faits, on en prenait encore une partie pour entretenir les villes saintes et la caravane annuelle de la Mecque; le reste, environ 12.000 bourses (1), était au sultan. Mais rares étaient les années où le commandeur des croyants recevait cette somme dans son intégrité; les beys trouvaient moyen d'en distraire des sommes destinées à de prétendus travaux publics (curage des canaux, entretien des forts, etc.) qui n'étaient jamais exécutés.
C'étaient eux qui disposaient en réalité des revenus de l'Egypte. Nommés pour un an et chargés de maintenir l'ordre dans le pays, ils regardaient la levée de l'impôt comme la plus importante de leurs fonctions.
(1) La bourse vaut environ quinze cents francs.
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Outre les impôts réguliers sur lesquels ils prélevaient une si grosse part, ils levaient un impôt ou plutôt des impôts dont le produit était à leur entière disposition. Le principe de tous les gouvernements primitifs est que les administrés doivent nourrir directement les administrateurs : TEtat s'épargne la peine de recueillir sous forme d'impôts les traitements qu'il remet ensuite à ses fonctionnaires; c'est à eux de subvenir à leurs propres besoins en se servant pour cet usage de leur autorité publique. Les beys n'avaient pas manqué à ce devoir, pas plus que leurs lieutenants, les hache f, ou même les simples Mamlouks, serrâg, chargés de commander un village. Tous vivaient sur le fellah qui, après avoir acquitté le myry, l'impôt des moultezims et les corvées, devait abandonner aux soldats du bey le reste de ses maigres ressources. Le Mal Kouchoufyeh^ impôt levé par les hache f -pour le compte des beys, était en effet divisé entre les moultezims et les fellahs, mais ceux-ci en payaient la majeure partie. Aux moultezims on demandait des ressources pour envoyer des rafraîchissements à la caravane de la Mecque, une somme nécessaire à la solde de la garnison de la province et un droit pour les frais d'envoi de l'avis de perception, qui comprenait des lettres d'hiver et des lettres d'été. Les fellahs étaient moins bien traités : les beys avaient en principe le droit de les soumettre à toutes les réquisitions arbitraires ou « avanies » ; sous prétexte de remplacer ces avanies par un impôt régulier, plusieurs beys avaient établi des taxes de rachat assez lourdes. A de certains intervalles, une taxe venait s'ajouter ù
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l'autre (1), mais loin de renoncer aux anciennes réquisitions, les beys continuaient à les exiger, forçant les malheureux fellahs à faire les frais du repas offert par les cheiks au Kâc/i e f Yienda.nt ses tournées et à fournir jusqu'à la paye des Mamlouks inférieurs.
Tout le poids des charges publiques reposait donc sur les épaules des agriculteurs, et si leur sort n'a guère changé depuis les dynasties des Pharaons, jamais du moins, à aucune époque, le produit de leur travail ne leur fut enlevé avec autant de violence et d'arbitraire ; l'irrégularité des taxes entretenait un état de trouble et d'insécurité perpétuels. Avant de pa^er l'impôt, le paysan se laissait bàtonner par le cheikh-el-beled, et la courbache faisait si bien partie du système de gouvernement des Mamlouks, que ceux qui étaient soupçonnés d'avoir de l'argent étaient mandés devant le bey et roués de coups jusqu'à ce qu'ils eussent découvert leurs trésors. Les ^Mamlouks avaient donc mille moyens de se procurer les richesses nécessaires à satisfaire leurs coûteuses fantaisies.
Un tel régime ne pouvait que conduire l'Egypte à sa ruine. Plus la pauvreté des fellahs s'accroissait, plus les exigences des Mamlouks étaient grandes. La misère atteignit son plus haut point sous Ali-bey, qui dépensa 26 millions de livres égyptiennes pour son ex-
(1) La dernière avait été établie par Ibrahim.
péditioii de Djeddah et paya un manche de poignard 225.000 livres. L'agriculture périclitait par suite de la négligence apportée à l'entretien des canaux d'irrigation. Ces travaux d'art, legs des Alexandrins, des Romains et des Arabes, étaient comblés par les alluvions ou ensevelis sous les sables. La surface du sol inondé, et par suite le rendement des terres, diminuait chaque année. Après avoir acquitté les nombreuses taxes auxquelles il était soumis, le fellah en était réduit à se nourrir de la doura, espèce de pain sans levain cuit à un feu de bouse desséchée. Il le mangeait avec des oignons crus et, s'il était plus fortuné, du miel ou des dattes. Vêtu d'une simple chemise de coton bleu, il habitait une sorte de tanière bâtie avec le limon du Nil, et pleine de fumée ou d'humidité. C'était aux maîtres qu'il remettait le riz et le blé qu'il cultivait. Aussi ne travaillait-il que dans la mesure strictement nécessaire à l'acquittement de l'impôt. Quelques industries grossières avaient bien été établies ; mais le sucre qu'on fabriquait était rempli de mélasse et les étoffes de soie valaient plus cher que celles d'Europe. Tels étaient pourtant les éléments qui suffisaient à alimenter un certain commerce extérieur. En échange des matières brutes qu'elles remportaient d'Egypte, des caravanes d'Algérie, d'Arabie, d'Abyssinie et de Damas apportaient au Caire les esclaves noirs, l'ivoire, les plumes d'autruche, les gommes, les cafés de l'Yémen, les étoffes de l'Inde qui servaient à entretenir le luxe des Mamlouks et dont une faible part était vendue à des Européens. L'Egypte, en effet, était entièrement
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déchue du rang qu'elle occupait dans le commerce du monde dans Tantiquité et au moyen âge, alors qu'Alexandrie était la première étape de la route des Indes, et qu'un canal dérivé du Xil faisait communiquer les deux mers. Le canal était comblé depuis le viii^ siècle et, d'autre part, la découverte des nouvelles routes des Indes, les pirateries des Barbaresques et l'oppression même des Mamlouks avaient écarté de l'Egypte les navires européens, quisepressaient jadis dans ses ports. Alexandrie n'était plus qu'une petite ville de 8. 000 habitants, et pour mettre une entrave de plus au commerce, le gouvernement turc avait réservé à ses navires le monopole du vieux port, le seul qui fût profond et bien abrité; les navires européens devaient séjourner dans le port neuf, tellement exposé aux vents du nord-ouest et rempli de sable, que, vers 1766, une tempête fit échouer ou brisa contre le môle quarante-deux navires. La ville n'avait même pas d'eau douce et les habitants se contentaient des eaux pluviales recueillies dans les citernes des mosquées (1) ou de l'eau du Nil transportée à grands frais.
Malgré ces désavantages, quelques Maugrabins et quelques Francs avaient entrepris la tâche difficile de venir faire du commerce en Eg3^pte. On vo3'ait dans le port d'Alexandrie quelques pavillons de Marseille, de Livourne, de Venise, de Raguse et surtout de Constantinople; mais à combien de déboires, d'humiliations et d' « avanies » étaient exposés ceux qui avaient assez
(1) Il tombe en moyenne à Alexandrie 0™,20 de pluie.
de courage pour s'établir à Alexandrie ou au Caire ! Parqués dans un quartier fermé, ils ne pouvaient sortir de ce ghetto sans être exposés à toutes les insultes. Ils devaient vendre à crédit et attendre des paiements lointains et souvent problématiques. Malgré les capitations que leurs consuls étaient chargés de faire observer, ils étaient soumis à des réquisitions arbitraires. Lorsque Mourad et Ibrahim avaient un besoin pressant d'argent, ils se faisaient compter des sommes de 500.000 livres par le fermier des douanes qui répartissait ensuite cet impôt à l'amiable sur les divers corps de marchands. Des maisons anglaises avaient essayé d'établir une caravane entre le Caire et Suez : devant les attaques incessantes des Bédouins elles avaient dû y renoncer.
Le commerce général s'élevait cependant à 15 millions de livres. Après la Turquie, c'était la France qui y prenait la plus large part (1). Ses commerçants avaient supplanté les maisons anglaises et vénitiennes en fournissant les mêmes produits à meilleur marché. Ils apportaient en Egypte les draps du Languedoc, les métaux, la mercerie, les thalers allemands, et prenaient en échange les cafés, les gommes, les toiles de coton, les cuirs et le riz. Jusqu'en 1777 il y avait eu un consul français au Caire, mais la tyrannie des Mamlouks avait fini par écarter les négociants français de cette ville. Au lieu de 15 maisons françaises qui existaient au Caire en 1770, il n'y en avait plus
(1) Importations françaises en Egypte : 2 millions 1/2 de livres. Exportations : 3 millions de livres (d'après Volney).
22 LÉGYPTE DK 179H A 1900.
que 3 en 1785 ; le consul de France habitait désormais Alexandrie ; ce résultat était dû aux 63.000 livres tournois d'avanies que les Mamlouks forçaient les Français à leur payer tous les ans. Pendant les dix années qui précèdent immédiatement la conquête de TEgypte, on ne trouve que plaintes du consul général d'Alexandrie, Magallon, au sujet des vexations de toute sorte imposées aux commerçants français; le Directoire devait y trouver un prétexte plausible pour justifier son expédition.
Cette situation de l'Egypte, en effet, ne devait pas manquer d'attirer à la longue l'attention des Européens. Malgré les obstacles de tout genre qu'ils rencontraient en Egypte , de nombreux voyageurs avaient exploré le pays depuis le xvii* siècle, et si leur voix n'avait pas été écoutée par les gouvernements, c'est qu'un reste de respect pour le prestige déjà bien affaibli des Turcs et surtout d'autres préoccupations avaient entraîné ceux-ci dans la politique européenne ou dans les guerres coloniales d'Amérique et d'Asie. Tant que cette indifférence durerait, l'Egypte était condamnée à demeurer stérile et morte pour ainsi dire à la civilisation ; une barrière de barbarie devait séparer à jamais l'Europe du monde de l'Orient. Leibniz en avait eu l'intuition lorsque à son passage à Paris, en 1672, il adressa à Louis XIV un mémoire où, pour détourner ses coups de la Hollande, il l'exhortait à conquérir
l'Egypte et à rétablir l'ancienne route de l'Inde (1). Si ce conseil ne fut pas suivi, l'idée de la conquête de l'Egypte par la France n'en fit pas moins, quoique très lentement, son chemin dans les esprits. Plusieurs Français, sur l'ordre même de Louis XIV, visitèrent l'Egypte; la situation prépondérante de la France dans l'empire ottoman, l'idée secrète d'attirer vers l'Orient l'activité qu'elle pouvait déployer sur le Rhin ou sur le Danube habituaient les politiques de l'Europe à cette éventualité. Talleyrand prétend qu'il trouva dans les cartons du ministère des affaires étrangères de nombreux projets d'expéditions en Egypte. L'un d'entre eux avait été préparé par le duc de Choiseul. Les étrangers, d'autre part, auraient vu cette conquête sans répugnance. Dans son projet de partage de l'empire ottoman, Joseph II voulait dédommager la France en Egypte des pertes que l'alliance équivoque de l'Autriche lui avait infligées dans les colonies. Dès cette époque, beaucoup de voyageurs ne se faisaient aucune illusion sur la puissance des Mamlouks. Volney, dont le voyage a été imprimé en 1787, déclare que la ville d'Alexandrie, considérée longtemps comme une place de guerre, est exposée au hasard d'un coup de main. « 11 n'y a pas quatre canons en état et pas un canonnier qui sache pointer. Les 500 janissaires qui doivent former la garnison sont des ouvriers qui ne savent que fumer la pipe. » La conquête de l'Egypte lui paraît devoir être le but de la politique française.
(1) Voir la Bibliographie de l'Introduction.
24 L'ÉGVPTH DE 1798 A 1000.
« Un seul objet, écrit-il en 1788, peut indemniser la France..., la possession de l'Egypte. Par TEgypte nous toucherons à l'Inde , nous rétablirons l'ancienne circulation par Suez et nous ferons déserter la route du cap de Bonne-Espérance. »
La Révolution de 1789 ne fit donc peut-être que retarder l'exécution d'un projet qui flottait pour ainsi dire dans l'air, et lorsque le Directoire décida l'expédition de 1798, il ne fit que reprendre les plans des politiques de l'ancien régime, qui se proposaient, par la conquête de l'Egypte, de mettre en valeur le pays le plus fertile du monde , de rendre à la navigation la route naturelle de l'Inde et de reconstituer l'équilibre maritime et colonial, que les conquêtes de TAngleterre avaient détruit.
BIBLIOGRAPHIE