CHAPITRE V
LES RÈGNES D ABRAS (1849-1834) KT DE SAID (lb;54-1863i
I. Le règne d'Abbas{lS49-185 1). — II. Caractère do Saïd. —III. Son gouvernement et ses rélornics. — IV. La question du canal de Suez. — V. Les progrès de l'égyptologie.
A peine le régime de Thérédité était-il établi en Egypte qu'il faillit, à sa première application, compromettre l'œuvre de son fondateur. Le petit-fds de Méhémet-Ali, Abbas, qui lui succéda, s'acharna pendant les cinq années de son règne à détruire l'œuvre de son grand-père ; si ce gouvernement eût duré plus longtemps, l'Egypte était menacée de revenir aux beaux jours des Mamlouks.
Abbas, fils de Toussoun, était né àDjeddah en 1816. Méhémet-Ali l'aimait beaucoup et lui donna dès son enfance les maîtres les plus distingués ; mais il ne répondit guère aux espérances qu'on avait fondées sur lui. Il refusa d'apprendre les langues étrangères et n'eut d'autre éducation que celle du harem. A toute étude il préférait les exercices du corps et il fuyait avec horreur le contact des étrangers. Son fanatisme
150 L'EUYPTE DE 1798 A 1900.
('■galait sa cruauté. Nommé gouvcrnour du Caire, il ordouna de jeter dans le Nil deux femmes iunoceutes sous le prétexte le plus futile, et, plus tard, il exila à Esneli une de ses femmes après lui avoir fait donner cinq cents coups de courbache. Ses apanages étaient considérables et il avait su par des spéculations heureuses en augmenter la valeur ; il avait fait planter dans ses domaines du coton de Floride d'une qualité bien supérieure au coton égyptien. Sa fortune était évaluée à quatre-vingts millions de francs, mais son fds El-Hamipacha se chargea de la gaspiller en moins de deux ans et mourut complètement insolvable. Lui-même ressemblait à un de ces despotes orientaux d'autrefois qui faisaient tomber des têtes au moindre signe et ne connaissaient d'autre règle de gouvernement que leur caprice. C'est ainsi que lorsqu'il avait besoin d'argent il se faisait verser le numéraire qui se trouvait dans les caisses publiques et le remplaçait par des acquits au comptant revêtus de son cachet ; on les mettait en circulation et les preneurs s'en servaient ensuite pour payer le Trésor, qui subissait ainsi des pertes énormes. Comme les tyrans classiques, il s'entoura de gardes étrangers et vécut à l'écart de ses sujets. Il fit venir en Egypte ces Albanais qui y avaient laissé de si tristes souvenirs et entreprit de les substituer à l'armée des fellahs. Au nombre de six mille, ils se conduisaient en Egypte comme en pays conquis et, le revolver au poing, jetaient la terreur dans les campagnes. Abbas leur fit construire une immense caserne dans les environs du Caire , en plein désert, et auprès
AHBAS (1849-54). 151
de cette caserne il ordonna dVUcvcr un palais qui devint sa résidence favorite. Le recrutement des ouvriers était assuré par la corvée. « Tous les maçons, menuisiers, tailleurs de pierre, dit le consul général Le Moyne, sont employés de gré ou de force aux constructions de Son Altesse. »
Tel était le prince qui disposait du sort de l'Egypte; il n'est donc pas étonnant que dans tous ses actes il ait pris le contre-pied de son prédécesseur. Tous ceux qui avaient été en faveur sous Méhémet- Ali apprirent à connaître la disgrâce. La plupart des princes, parents d'Abbas, se réfugièrent à Constantinople pour mettre leur vie en sûreté. Le ministre des affaires étrangères, Artin-bey, se sauva au consulat de France et s'embarqua pour la Syrie. Un grand nombre de fonctionnaires étrangers furent destitués ; aux protestations du consul de France, Benedetti, Abbas répondait avec une logique tout orientale : « Ne suisje pas le maître ? Les fonctionnaires indigènes ou étrangers ne sont-ils pas mes serviteurs aussi longtemps que je les paye ? J'ai donc le droit de les remercier. » Toute l'influence enlevée aux étrangers était d'ailleurs rendue aux musvdmans. Un jeune Arménien de Smyrne, Nubar, ancien élève du collège de Sorèze, devint le lecteur et le conseiller intime du pacha. Des chrétiens indigènes et même des Européens furent molestés dans la rue par des fanatiques sous l'œil bienveillant de la police ég^'ptienne. Les grandes puissances durent faire une représentation collective pour obtenir la révocation du chef de la police. L'hospice
152 L1:GVPTE de 179s A 1000.
fondé par Clût-bey au Caire pour les indigènes des deux sexes fut supprimé par mesure d'économie au moment même où Ton engageait les dépenses les plus folles pour élever un palais en plein désert. Enfin Abbas étalait avec ostentation sa déférence vis-à-vis de la Porte et avait été chercher solennellement l'investiture de sa dignité à Constantinople. a Mon grandpère, disait-il, se croyait un souverain absolu; il Tétait pour nous, pour ses serviteurs, pour ses enfants. Mais il était l'esclave des consuls généraux. Eh bien, si je dois être gouverné par quelqu'un, j'aime mieux l'être par le chef de tous les musulmans que par les chrétiens que je déteste. »
La plus grande timidité régna cependant, malgré ces insolentes déclarations, dans les rapports qu'Abbas entretint avec les gouvernements étrangers. Peu conséquent avec lui-même, il donna sans solliciter l'autorisation de la Porte la concession d'un chemin de fer d'Alexandrie au Caire à une Compagnie anglaise, malgré sa haine pour l'Angleterre et tous les Européens en général. Appuyé par la France, Méhémet-Ali s'était toujours opposé à cette entreprise. Les Anglais furent plus heureux avec Abbas, mais une note du Divan lui reprocha sévèrement d'avoir accordé cette concession sans l'autorisation de la Porte. Abbas se soumit et les travaux commencèrent dans d'étranges conditions. Un ingénieur anglais fit un premier tracé qui se trouva fautif et réclama 56.000 livres st. d'indemnité ainsi que 16.000 1. pour un second tracé. Le consul d'Angleterre Bruce, pris comme arbitre, lui en attribua