CHAPITRE VI
LE RÈGNE d'iSMUL
(Pkemikre partie : De 1863 a 187G)
1. Isinaïl, son caractère, son faste. — II. I/achèveinent du canal de Suez. — III. État de l'Egypte sous le régne d"Ismaïl; les réformes. — IV. L'administration financière et les emprunts; la crise de 1876. — V. Le domaine extérieur de l'Egypte; le Soudan et les provinces équatoriales; lutte contre la traite.
Le successeur de Saïdfut, d'après la loi musulmane, qui donnait le trône au prince le plus âgé de la famille, Ismaïl, fils d'Ibrahim. Il était né au Caire en 1830, et après qu'il eut achevé son éducation, il alla suivre en France les cours de TEcole Saint-Cyr (1848). A son retour en Egypte, il encourut la malveillance d'Abbas et se tint à l'écart pendant tout son règne. Saïd, au contraire, l'initia au gouvernement et lui confia en 1854 une mission en France; à son passage à Rome, il fut reçu par le pape Pie IX et lui offrit de magnifiques présents. Enfin, en 1860, pendant le voyage de Saïd en Europe, il avait pris la direction des affaires. De son père, Ibrahim, il tenait une immense fortune, qu'il augmenta encore par une interprétation abusive de la loi musulmane. Il résolut
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d'exploiter ses domaines d'une manière rationnelle et dépensa pour cet objet des sonmies considérables. Le progrès des cultures indigènes était une de ses principales préoccupations et lui-même s'intitulait « le prince des fellahs ». Il couvrit donc ses terres d'usines, de canaux, de chemins de fer et arriva par des moyens inconnus à porter leur étendue de soixante mille à un million d'acres.
Ce prince avait en effet rêvé d'être un grand souverain et, pendant les treize premières années de son règne, le faste qu'il déploya aux yeux des Européens éblouis masqua les causes de faiblesse qui devaient ruiner son œuvre. Il sollicita d'abord de la Porte un titre plus pompeux que celui de vice-roi et résolut de modifier la loi de succession musulmane suivant les principes européens. « La seule question à débattre était le montant de la somme. » A laide de nombreux présents, par l'élévation du tribut annuel, qui fut porté de 80.000 à 150.000 bourses, il obtint de la Porte tout ce qu'il voulut. En mai 1866. un hatti-schérif établit en Egypte l'hérédité directe de père en fils. Peu de temps après, Ismaïl reçut un nouvelle uignité qui lui donnait l'apparence de la souveraineté complète. On alla chercher pour lui la dénomination persane de « khédive « (seigneur, archidieu) qui avait été donnée autrefois en Perse et dans l'empire ottoman à certains gouverneurs de province à peu près indépendants du ]iouvoir central. Ce n'était là qu'une expression nouvelle, et lorsqu'en 1869 le khédive voulut faire usage de son titre en invitant en son nom les souverains étranorers à l'inaumiration du canal
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de Suez, il reçut de la Porte une lettre de remontrance où on lui signifiait « (jue l'invitation d'un souverain indépendant d'un pays étranger doit se faire par le souverain indépendant du pays qui invite ». Ce titre, qui lui avait coûté très cher, devait donc lui apporter plus d'honneur que de profit.
Mais rien ne coûtait à Ismaïl, lorsqu'il s'agissait de déployer son faste. Dans un discours prononcé à son avènement, il disait que la base de l'administration devait être l'ordre et l'économie dans les finances, et il s'engageait à se fixer à lui-même une liste civile qu'il ne dépasserait jamais. Mais bientôt, oublieux de ce? promesses, il faisait construire, sans compter, de nouveaux palais (une trentaine au Caire et dans les environs), des écoles, des casernes, des usines. Quelques années plus tard, les voyageurs découvraient avec stupeur des raffineries, qui avaient coûté 300.000 1. st., complètement abandonnées et habitées seulement par les chacals. Les machines toutes neuves étaient rouillées sans avoir jamais servi. Des palais à peine construits devenaient odieux au maître qui en faisait cadeau à ses enfants. Tout d'ailleurs était prétexte à dépenses; une princesse se mariait-elle, on lui donnait une livrée copiée sur celle de Louis XIV, et l'on voyait une armée de valets de pied couverts d'immenses perruques. Après les folies de l'inauguration du canal de Suez, Ismaïl voulut avoir au Caire un opéra subventionné, avec des artistes parisiens et des pièces nouvelles. Mariette dut crayonner le sujet d'un opéra égyptien. Aida, dont Verdi se chargea de composer la musique. Une troupe d'ar-
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listes avait été engagée à Paris à grands frais. La mise en scène, dirigée par Mariette, présentait une admirable restitution des monuments pharaoniques ; die coûta la bagatelle de 50.000 francs et les soldats du khédive fournirent les fio'urants. Le 24 décembre 1871, il v eut donc une première à TOpéra du Caire.
C'était d'ailleurs dans ses rapports avec les Européens qu'éclatait la générosité folle du khédive. 11 accueillait sans aucun discernement les fournisseurs qui se chargeaient de meubler ses nouveaux palais en lui livrant avec des bénéfices de 60 % des objets de clinquant. Des fortunes scandaleuses s'élevèrent à ses dépens. Mais il aimait surtout»à offrir une hospitalité somptueuse aux personnages de marque, journalistes ou littérateurs, qu'il attirait en Egypte. 11 fut de mode à Paris, à une certaine époque, de se faire inviter par le khédive, et le plus petit homme de lettres rêvait de participer à l'accueil aussi somptueux que délicat qu'Edmond Al^out décrit en termes enthousiastes dans son roman du Fellah. Il faut lire dans ce roman vécu les attentions dont les hôtes européens étaient l'objet; douze navires bourrés de provisions, avec des cabines meublées à l'européenne et un maître d'hôtel d'Alexandrie, stationnaient sur le Nil, prêts à emporter les vo3'ageurs vers la Haute-Egypte. « Tandis que nous donnions la dernière main à nos bagages, raconte le romancier, un envoyé d'Eram-bey nous apporta un papii^r d'auguste origine qui défendait aux chefs de gare d'accepter notre argent. En même temps le télégraphe enjoignait aux préfets, sous-préfets et
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gouverneurs de nous offrir partout leurs services. » Ce simple détail sert à marquer le caractère du règne d'Ismaïl.
Va pourtant, à aucune époque, l'Egypte ne parut plus puissante que pendant les premières années du règne d'Ismaïl; l'inauguration du canal de Suez, le 18 novembre 1869, sembla porter sa prospérité au comble.
Pour que cette grande œuvre fût menée à son terme, il fallut d'ailleurs que de Lesseps continuât à lutter contre tous et contre Ismaïl lui-même. Le gouvernement anglais avait en effet trouvé contre le canal une nouvelle machine de guerre qui devait en rendre l'exécution matérielle impossible. A son instigation, la Porte éprouva des scrupules en considérant que l'armée des fellahs employés aux travaux du canal (Saïd en avait promis de 15 à 20.000 qui se succéderaient de mois en mois) était recrutée par la corvée. Il est vrai ({ue le chemin de fer anglais avait été construit de cette manière, mais ce qui était bon alors se trouva tout à coup détestable. Le nouveau ministre d'Ismaïl, l'ancien favori d'Abbas, Nubar, prêtait une oreille favorable aux récriminations anglaises; Ismaïl lui-même déclarait qu'il voulait que le canal fût à l'Egypte et non l'Egypte au canal. Nubar fut envoyé successivement à Constantinople et à Paris ; les journaux français plaignirent beaucoup les fellahs soumis à la corvée et
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un ultimatum fut adressé à la Compagnie de Suez. Elle était sommée de renoncer à la corvée, de rétrocéder au gouvernement égyptien les terres qui lui avaient été concédées par Saïd et de laisser réviser par une commission d'ingénieurs les dimensions du canal ; si au bout de six mois elle ne s'était pas soumise, les travaux seraient interrompus par la force. La Compagnie s'adressa à l'arbitrage de Napoléon III, qui rendit sa sentence le 6 juillet I8G6. C'était une défaite pour la Compagnie, qui était condamnée à donner satisfaction au gouvernement égyptien sur tous les points, mo^'ennant le paiement d'une indemnité de 84 millions de francs. Les journaux anglais exultèrent et annoncèrent la ruine de l'entreprise à brève échéance. « Le travail ne pourra être obtenu dans l'avenir, disait le Standard, qu'au moyen de dépenses énormes. Que diront alors les actionnaires, ces pauvres spéculateurs, en France, en Egypte et en Turquie? Ils seront ruinés. Lorsque les 200 millions auront été dépensés, l'entreprise tombera d'elle-même, faute de fonds... « Mais tous avaient compté sans l'énergie de François de Lesseps et sans le patriotisme des ingénieurs français qui se mirent à sa disposition. Les bras qui manquaient furent remplacés par des excavateurs à sec et des dragues à long couloir. Deux jeunes ingénieurs à peine sortis de l'Ecole polytechnique, BoreletLavalley, prirent l'adjudication des quatre-vingt-(in(| derniers kilomètres à creuser entre le lac Timsah et la mer Rouge, dont aucune compagnie n'avait voulu se charger. Non seulement ils accomplirent leur ouvrage au
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terme fixé, non seulement ils réussirent dans la tàclie dilïicile de diriger vingt mille ouvriers venus de tous les points du globe, et parmi lesquels on trouvait à la fois des Bretons, des Italiens, des Turcs, des Marocains, mais ils prirent à leur charge l'adjudication de r Anglais Eaton, qui devait achever les soixante premiers kilomètres du canal; bien plus, ils contribuèrent à approfondir la tranchée creusée à travers le seuil d'El-Guisr par Tingénieur Couvreux et, sur les 75 millions de mètres cubes qui furent enlevés, ils présidèrent au déblai de 60 millions tout au moins. Ce fut grâce à ces hommes énergiques que de Lesseps put mener à bonne fin l'œuvre du canal de Suez et faire tomber pour jamais les hésitations et les préventions du public. La Porte avait fini par accorder l'autorisation officielle de creuser le canal, et une dernière convention conclue entre le gouvernement égyptien et la Compagnie mit en commun la propriété du canal maritime, de Port-Saïd et d'Ismaïlia (avril 1869).
Tout était prêt pour l'inauguration et ce fut alors qu'Ismaïl rentra en scène. Il la voulut grandiose et résolut de frapper les esprits en déployant une magnificence diç^ne des Mille et une Nuits. Tous les souverains de l'Europe et un nombre considérable de notabilités littéraires et politiques furent invités à ces fêtes. L'impératrice Eugénie, Tempereur d'Autriche, le prince ro^al de Prusse, etc.. furent les hôtes du khédive. Les représentants de toutes les religions étaient conviés à appeler les bénédictions du ciel sur le canal. Le 17 novembre 1869, à Port-Saïd, les invités
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("tonnés virent se dérouler une procession où figuraient « M"*" Ciuccia, évéque d'Alexandrie, la mitre en tète... ; M. Bauer, l'éloquent prédicateur de la Madeleine à Paris, les popes grecs, les rabbins Israélites, les muftis et les ulémas en larges cafetans violets ouverts et grands turbans blancs à bandes d'or ». Les muftis récitèrent des versets du Coran, puis, après le chant des psaumes mêlé aux détonations de l'artillerie, Tévéque d'Alexandrie bénit le canal et l'abbé Bauer prononça une allocution. Les jours suivants furent consacrés à des fêtes fantastiques; la flotte des souverains pénétra dans le canal et s'ai létale 18 novembre à Ismaïlia. Là, les banquets succédèrent aux feux d'artifice, aux bals, aux fantasias arabes. Comme la ville était trop petite pour contenir les invités, le khédive avait fait dresser plus de mille tentes en plein désert. « Au milieu des tentes s'élevait une immense salle contenant trois vastes tables pour mille couverts. Cette attention vicerovale coûtait à elle seule plus de deux millions. » Tous ceux qui assistèrent à ces fêtes, à la pensée que la route des Indes était désormais abrégée de trois mille lieues et que l'Egypte allait être, comme dans l'antiquité, le centre des deux mondes, emportèrent ridée que le khédive était un grand souverain et que les ressources dont il disposait devaient être infinies.
Ismaïl, en effet, ne négligea rien pendant tout son règne pour se faire traiter par les Européens comme
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un Européen et pour accréditer l'idée que l'Egypte était désormais une grande puissance. Quelles qu'aient été ses fautes, il est impossible de nier que son pays ait subi à cette époque une profonde transformation ; malheureusement le gaspillage financier et un goût trop prononcé pour des réformes d'apparat vinrent compromettre les bons résultats de l'évolution économique.
Jamais les travaux publics ne furent aussi actifs en Egypte qu'au moment même où Ton creusait le canal de Suez ; presque toujours d'ailleurs c'étaient des Français qui dirigeaient toutes les entreprises. L'ingénieur Brocard creusait, en 1866, le canal Ismaïlieh, qui conduisait les eaux du Nil du Caire à Ismaïlia. Cordier, qui avait organisé le service municipal des eaux dans quarante villes de France, construisit à Alexandrie une usine pour aspirer, fdtrer et refouler l'eau du Nil dans les conduites de la ville. Sous sa direction le Caire devint une des villes les mieux arrosées du monde. Lebon, le propagateur de l'éclairage au gaz, l'installa au Caire et à Alexandrie. Grâce à tous ces efforts, les villes égyptiennes étaient habitables pour les Européens, et une ville française, Port-Saïd, sortait des sables du désert. Ce fut à ce moment que la guerre de Sécession porta au comble la prospérité agricole de l'Egypte, qui acquit pour quelques années le monopole de la production du coton. La récolte égyptienne, qui valait quarante-deux millions de francs en 1861, passa brusquement à 187 millions et valait encore 144 millions en 1875. Mais les daïras ou propriétés khédiviales absorbaient la plus grande partie de ces bénéfices ; les
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irrii2;ations, réservées pour les terres du maître, étaient iiisunisantes dans celles des fellahs; le rendement des domaines d'Ismaïl était le double de celui des propriétés privées. En 1874, les industriels anglais se plaignirent de la dégénérescence des produits égyptiens, dont la cause était une partialité vraiment trop grande de l'Etat vis-à-vis des cultivateurs.
Avant tout Ismaïl voulait introduire en Egypte des institutions qui eussent un caractère européen. 11 avait une armée équipée à Toccidentale, avec de jolis uniformes et des fusils perfectionnés ; mais les anciens officiers français ou turcs de Tarméc de Méhémet-Ali avaient été remplacés par des officiers arabes, pleins de prétentions, capables de faire bonne figure sur un champ de manœuvres ou dans un chœur d\Aida, incapables de se faire obéir de leurs soldats et d'obéir à leurs chefs. Ce fut de cette armée que sortit le parti national de 1876 : décimée pendant l'expédition d'Abyssinie, elle était employée surtout à former des cordons sanitaires ou à faire rentrer les impôts arriérés. Tout aussi sérieux fut le Parlement à l'européenne qu'Ismaïl créa en 1871, sous le nom de Conseil de délégués des populations égyptiennes, élu au suffrage universel. Cette singulière assemblée devait on apparence contrôler l'administration financière de l'Egypte, discuter les travaux d'utilité publique, fixer les époques de l'année favorables au recouvrement de l'impôt. Un seul fait donnera une idée de son rôle : au moment où allait éclater la crise financière, alors que le Trésor khédivial était à la veille de suspendre ses paiements, le Parlement égyptien vo-
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tiiit un budget qui comportait un excédent de recettes (le 22 millions de francs : pas un député ne se permit la moindre remontrance. Les expropriations de paysans et les actes les plus arbitraires étaient approuvés sans résistance.
Ce fut cependant grâce à la bonne opinion qu'il donna de lui aux Européens qu'Ismaïl obtint d'eux une concession qui devait être féconde. Le régime des capitulations, appliqué dans tout Tempire ottoman, n'avait présenté que peu d'inconvénients pour l'Egypte tant <[ue les Européens n'y formaient qu'un petit groupe. Mais du chiffre de 3.000 en 1836, ils étaient passés à 200.000 en l'espace de quarante ans. 11 en résultait (jue le gouvernement égyptien était complètement désarmé en face des crimes de droit commun commis par un Européen ; les consuls instruisaient l'affaire et les accusés, renvoyés devant des tribunaux d'Europe, revenaient souvent en Egypte avec un acquittement. D'autre part, il était impossible à un indigène d'obtenir justice contre un Européen, responsable seulement devant son consul. Les dix-sept tribunaux consulaires appliquaient dix-sept lois différentes, et lorsque des Européens de plusieurs nationalités étaient impliqués dans un procès avec des indigènes, les complications devenaient infinies. Ismaïl et son ministre, Nubar, résolurent de mettre fin à cette situation, et les gouvernements européens reconnurent le bien-fondé de leurs réclamations. Seule, la Turquie, blessée d'assister à une négociation entre l'Egypte et l'Europe sans son intermédiaire, éleva des objections; mais cette fois, privée de l'appui
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de l'Aimlelerre, elle dut céder aux circonstances. Les capitulations furent donc supprimées (1876) et à leur ])lace on institua trois tribunaux mixtes, composés chacun de sept juges (quatre étrangers et trois indigènes). Les juges étaient nommés par le khédive sur la proposition des gouvernements intéressés; quatorze puissances avaient le droit d'y être représentées et leur institution pour un terme très court (cinq ans) devait être prorogée par un accord entre le khédive et les gouvernements. Telle fut la réforme de 1876, qui a doté rÉgypte d'une institution internationale dont la portée échappait certainement à son promoteur.
A peine, en effet, ces tribunaux étaient-ils institués, que leurs premiers arrêts condamnaient la politique financière du gouvernement même de qui ils tenaient leurs pouvoirs. Ismaïl n'avait pu accomplir les immenses travaux qu'il avait entrepris et faire du Trésor égyptien une sorte de Pactole, sans avoir recours à la ressource ordinaire des Etats modernes, à l'emprunt. Saïdlui avait montré la voie en lui léguant une dette de 250 millions de francs. Ismaïl liquida d'abord cette situation et, par une véritable fiction, distingua deux budgets : celui de l'Etat et celui de la Daïraou fortune personnelle du khédive. Mais bientôt il s'engagea dans la même politique financière et ne tarda pas à aller plus loin que
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son prédécesseur. Les emprunts de l'Etat et de la Daïra se succédèrent presque chaque année : de 1863 à 1867, 567 millions de francs furent empruntés, tant sous la garantie de l'Etat que sous celle de la Daïra, sur les marchés de Londres et de Paris. La construction des chemins de fer, l'exploitation des domaines du khédive et des princes servaient de prétextes à ces emprunts. Ismaïl savait d'ailleurs l'art d'inspirer la confiance aux capitalistes et, malgré quelques notes discordantes, tous les journalistes, tous les écrivains de l'Europe célébraient ses louanges. « Si l'on juge de ce qu'il fera « par ce qu'il a fait, dit l'auteur d'une brochure de ce « temps, on peut prédire sûrement que le plus grand ft avenir est réservé à ce pays. L'Europe s'est trop « longtemps habituée à considérer les souverains orien- « taux comme des despotes à courte vue. La justice « veut qu'on apprenne à connaître et à apprécier ceux « qui, parmi ces princes, s'éloignent des sentiers battus « pour entrer dans la voie du progrès. Ce n'est pas « flatter Ismaïl que de dire qu'il est au nombre de ces « princes. » Le voyage d'Ismaïl à Paris en 1867 et la part qu'il prit à l'Exposition universelle furent un véritable triomphe pour l'Egypte et une préface à de nouveaux emprunts. Les littérateurs décrivaient avec complaisance les élégants pavillons qui s'élevaient au Champ de Mars et semblaient ofl'rir aux yeux toute l'Egypte en raccourci. « Un musée dans un temple représentait l'antiquité, un pavillon richement décoré dans le style arabe figurait le moyen âge, un okrel de marchands et d'artisans peignait au vif les mœurs d'au-
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ioiii'iriiiii (1). » Des échantillons de toutes les richesses (le rKgyptc et du Soudan frappaient les regards. « Toutes les races soumises au vice-roi étaient personnifiées par des individus choisis avec soin ; on coudoyait le fellah, on se rangeait devant les Bédouins du désert de Libye sur leurs beaux dromadaires blancs. Cet étalage somptueux parlait à Fesprit comme aux yeux : il exprimait aussi une idée politique (2). »
11 est diiïicile de ne pas voir de liaison entre « cet étalage somptueux » et l'émission du prodigieux emj)runt qui suivit l'Exposition Universelle. En 1868, l'Egypte empruntait à Paris, par l'intermédiaire de la Société Générale, 296 millions de francs remboursables en 30 ans au 7 % égyptien. Cet emprunt avait pour but de consolider les dettes flottantes, et le gouvernement s'engageait à s'interdire toute émission de rente consolidée pendant une durée de cinq ans. Mais cette tentative ne releva pas la situation financière de l'Egypte : si la dette consolidée était arrêtée du moins pour cinq ans au capital de 597 millions de francs, la dette flottante augmentait sans cesse par suite des déficits annuels du budoet. Les bons du ministère des finances étaient offerts à Alexandrie avec 14 ^ d'escompte; on (Hait au moment des splendeurs de rinauguration du canal de Suez. Ismaïl pensa alors qu'un emprunt pour le compte de la Daïra inspirerait plus de confiance et, en avril 1870, une banque franco-égyptienne créée à Paris émit un emprunt de la Daïra au capital de 176 mil-
(1) E. AnoiT. LeKelI.ili. IV.
(2) Id.
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lions de francs. Mais la guerre franco-allemande, en fermant le marché de Paris, eut le contre-coup le plus fâcheux sur le crédit égyptien. On dut faire des emprunts très onéreux à court terme et l'escompte des bons du Trésor atteignit jusqu'à 30 %.
Malgré ces signes avant-coureurs de la catastrophe, Ismaïl ne se découragea pas et tenta de rétablir le crédit de l'Egypte par une opération colossale. Avec Tannée 1873 le gouvernement ég^^ptien recouvrait la liberté d'émettre les rentes consolidées ; il résolut d'emprunter 800 millions à 7 ^ remboursables en trente ans et garantis par les revenus des chemins de fer, par l'amortissement des autres emprunts et enfin par l'opération de la Moukahnlah , qui consistait à demander aux fellahs une anticipation de six ans sur les impôts fonciers : en échange de cette avance, le gouvernement leur concédait la propriété du sol dont jusqu'ici ils n'étaient même pas usufruitiers ; l'avenir était ainsi sacrifié au présent. Si cette opération avait réussi elle eût peutêtre pu relever le prestige compromis de l'Egypte ; mais dès cette époque, en France et dans toute l'Europe, la défiance avait remplacé l'admiration bruyante que l'opinion publique témoignait naguère à Ismaïl. L'émission n'eut aucun succès et les obligations tombèrent rapidement de 421 fr. 85, à 326 francs. Le khédive, découragé, ordonna, pour faire face aux besoins du Trésor, un emprunt supplémentaire de 125 millions de francs réservé aux seuls sujets égyptiens. Cette émission eut le caractère d'un emprunt forcé et il fallut avoir recours à des mesures violentes pour la