‹ L'Égypte de 1798 à 1900Chapitre 30 sur 64 · I/KC.VPTE 1>E IT'.IS A · texte numérisé non relu

I/KC.VPTE 1>E IT'.IS A

couvrir. Citait le premier pas dans la voie de l'illégalité ; néanmoins le résultat cherché fut atteint et les obligations de l'emprunt de 1873 remontèrent un peu. A ce moment le capital de la dette publique s'élevait à 950 millions de francs, celui de la dette de la Daïra à 323 millions et il existait en outi-e une dette flottante de 100 millions.

L'Egypte était tombée sur le marché dans un discrédit général et les mauvais présages ne manquaient pas. Dès 1874 le khédive fit passer sur la tête de sa femme et de ses enfants la plus grande partie de ses propriétés et ne garda pour lui que les sucreries, gage de l'emprunt de la Daïra. Bientôt le ministère, pressé d'argent, recommença à émettre des bons du Trésor avec 10 à 20 ^ d'escompte. En novembre 1875 les fonds égyptiens étaient cotés 54 à Londres. Le khédive prit alors le parti de vendre les 176.602 actions qui avaient été réservées au gouvernement égyptien lors de l'emprunt de la Compagnie de Suez, en 1868. Le gouvernement français fut prévenu, et le duc Decazes, ministre des affaires étrangères, se montra favorable à l'achat ; l'affaire se présentait comme excellente; la timidité et les hésitations du cabinet Buffet perdirent tout. Ou apprit tout à coup que le ministre anglais Disraeli avait acheté les actions pour cent millions et, comme le Parlement anglais était en vacances, les avait fait payer par la maison Rothschild de Londres. Sans parler du bénéfice financier de l'opération (les actions achetées 568 francs valent aujourd'hui 3,560 francs), le gouvernement anglais acquérait

ISMAIL (1803-76). 185

le droit d'avoir trois représentants dans le conseil d'administration de la Compagnie. L'Angleterre, vaincue par de Lesseps, prenait sa revanche. Quant au gouvernement égyptien, il ne fit par cet expédient que retarder le dénouement. Les fonds, qui étaient remontés à 71 après l'opération, retombèrent à 61 dès le 5 janvier 1876. Le 1®"" avril, le coupon échu de la dette fut encore payé à grand'peine grâce à l'intervention du Crédit Foncier; mais le 6 avril le conseil des ministres déclarait que le paiement des bons échus en avril et en mai serait retardé de trois mois avec intérêt de 7 %. L'heure de la banqueroute avait sonné et, comme un fds de famille qui s'est ruiné, Ismaïl était obligé de livrer sa maison à ses créanciers.

Au moment même où FÉgypte, par suite de la politique de son souverain, allait être menacée dans son indépendance, une autre crise non moins redoutable se préparait dans ses possessions extérieures.

Saïd, découragé par le spectacle qu'il avait eu pendant son voyage au Soudan, voulait évacuer les conquêtes de Méhémet-Ali : Ismaïl, au contraire, résolut de les agrandir et de faire de l'Egypte la première des puissances de l'Afrique. L'expérience du Soudan, si l'on en juge par les récits des voyageurs qui l'ont parcouru à cette époque, n'était pourtant pas très encourageante. D'après Lejean et Baker, le principal

isr. LEGVPTE DE 17<.t8 A 1000.

souci des gouverneurs égyptiens du Soudan (Hait, en 1862. la rentrée violente des impôts et la traite des nègres. Le gouverneur Mouça-pacha était allé jusqu'à accaparer le monopole de ce commerce et exigeait une taxe considérable des navires qui s'enfonçaient dans les pays du Haut-Nil. Les esclaves étaient si nombreux qu'on en donnait aux employés du gouvernement pour remplacer leurs appointements en retard. Le gouvernement lui-même ordonnait des razzias pour recruter les cadres de l'armée du Soudan, et les soldats ainsi levés, chargés d'aider par la force à la perception de l'impôt dont les cheiks étaient responsables, se conduisaient comme des bandits. « Rhartoum, écrit Baker en 1862, est un séjour immonde. Sa garnison ne vit que de maraude. Tous les employés du gouvernement sont malhonnêtes et voleurs. » Et il ajoute que le seul bénéfice que le gouvernement égyptien tire du Soudan, c'est de fournir d'esclaves les pays musulmans. Des aventuriers empruntaient de l'argent à 100 % et, après avoir rassemblé une bande de coupe-jarrets, partaient pour les pays du Haut-Nil vers le mois de décembre. Arrivés à Gondokoro, ils faisaient alliance avec quelque chef nègre, cernaient les habitants, le bétail et l'ivoire et, après avoir recompensé leur allié par le don de quelques têtes de bétail, reprenaient le chemin de Rhartoum; avant d'entrer dans la ville ils se débarrassaient de leurs cargaisons et, grâce aux bénéfices qu'ils avaient faits, devenaient à leur tour capitalistes. En 1863 on vit Mouça lui-même, sous prétexte de diriger une expédition contre l'Abyssinie, se livrer à de véri-

ISMAIL (lftr,3-7r.). 187

tables battues dans bi région du Nil Blanc. Il réussit à réunir une armée de 20.000 bommes, mais pour la nourrir il commit tant d'exactions que plusieurs tribus arabes, chassées par la famine, émigrèrent au Darfour. Cette agglomération de soldats sans discipline ne tarda pas à produire les troubles les plus graves. La ville de Rassala, qui aurait pu entretenir 500 hommes, avait une garnison de 5.000 noirs qui restèrent dix-huit mois sans recevoir la moindre solde. Ils finirent par se fâcher et refusèrent le service; un officier les calma et, d'après ses conseils, le gouverneur de Kassala, leur fit payer d'urgence l'arriéré de leur solde. Mais à cette nouvelle le gouverneur de Khartoum se récria et, pour punir les soldats de cet acte d'indiscipline, décida de les envoyer en Egypte. Les soldats eurent A'ent de ce projet et, à peine hors de Kassala, se révoltèrent tout à coup, massacrèrent leurs officiers et revinrent sur la ville qu'ils mirent à feu et à sang. Une seule maison, qui appartenait à un commerçant grec et était habitée par treize Français, leur résista. Le gouverneur, craignant pour sa vie, s'y réfugia avec tout son harem, et la petite garnison, armée de quelques fusils, soutint pendant deux mois un siège en règle contre les révoltés. Enfin Abdallah-pacha, gouverneur de Khartoum, survint avec 3. 000 hommes et, après avoir cerné les insurgés, il les fit fusiller au nombre de 2.000 (1864).

Tel était l'état du Soudan au moment où Ismaïl, sous la pression de l'opinion publique, résolut d'abolir la traite et en même temps d'annexer à l'Egypte tous

18S i;i:(;VPTE de 1798 a 1900.

li's pavs (lu Haut -Nil. Il confia cette œuvre à un exi)lorateur qui avait déjà parcouru cette région et contribué à résoudre le problème des sources du Nil parla découverte de TAlbert-Nyanza, à Samuel Baker. Muni de pleins pouvoirs pour la répression de la traite et l'organisation du pays, Baker put, malgré le mauvais vouloir de ses auxiliaires égyptiens, atteindre quelques-uns des 15.000 sujets du khédive qui, d'après son témoignage, s'étaient partagé les pays du Haut-Nil comme un territoire de chasse. Mais les officiers ég}^ptiens qu'il avait sous ses ordres poussaient l'audace jusqu'à se faire les complices des marchands d'esclaves. Son expédition ne réussit pas à supprimer la traite, et, après avoir annexé à l'Egypte le territoire de Gondokoio et fondé quelques postes sur le Haut-Nil, il revint à Rhartoum au bout de quatre ans d'absence (1869-73). La province d'Equatoria était fondée, mais elle n'aurait pas tardé à disparaître si le khédive n'avait trouvé Gordon pour la gouverner (1874). Né à Woolwich en 1833, brillant élève de l'Ecole militaire, Gordon avait fait la campagne de Crimée comme lieutenant du génie et s'était fait remarquer par son mépris du danger. En 1860, après l'expédition de Chine, il s'était mis, avec l'autorisation du gouvernement anglais, à la tète de l'armée « toujours victorieuse » organisée par deux Américains })Our combattre les Taï-ping, avait livré trente-trois combats en moins de deux ans et réussi à entrer à Nang-Kin. Chrétien fervent, il accueillit avec joie l'idée de supprimer la traite; mais lorsqu'en mai 1874 il fut arrivé à sa capi-

ISMAIL (1803-76). 180

talc de Gondokoro et y eut trouvé une garnison de trois cents brigands qui répandaient la terreur dans le pays, il comprit combien sa tâche serait difficile. Cet homme, qui quelques mois auparavant enseignait l'alphabet et le catéchisme aux enfants de Gravesend et qui avait transformé sa maison en infirmerie et en école, entreprit de traquer les marchands d'esclaves, de les prendre en flagrant délit et de leur fermer la route du nord. Il fonda un grand nombre de nouveaux postes sur le Nil Blanc et le Sobal. Il fit de Lado la capitale de l'Equatoria et lança sur le fleuve deux petits vapeurs, mais il ne put introduire l'influence égyptienne dans l'Ouganda, où plusieurs missions furent envoyées de 1874 à 1876. Découragé, impuissant à empêcher la connivence entre les marchands d'esclaves et les fonctionnaires égyptiens, Gordon quitta alors l'Equatoria. Il fallut les instances pressantes du khédive pour lui faire accepter le titre plus lourd encore à porter de gouverneur général du Soudan, avec résidence à Rhartoum.

Ismaïl avait en effet constitué pour Gordon un véritable empire en réunissant sous ses ordres le Sennar, le Kordofan, l'Equatoria et les deux nouvelles provinces du Darfour et du Bahr-el-Ghazal, qui venaient d'être conquises au nom du khédive (1). Un marchand avoué

(1) Ismaïl voulait en outre compléter sa domination de l'Afrique équatoriale par l'annexion de l'Abyssinie. Le négus Joannès réclama en vain l'arbitrage des Européens. Enfin, en 1875, àlasuite d'incidents de frontière, il se décida à agir, et envahit le territoire de Massaouah. Le colonel Arendrup réussit à repousser l'invasion et pénétra lui-même dans le Tigré, mais toutes les rencontres entre

VM l.KdYI'TE DE 1798 A lUOO.

(resclaves, Zoljoir, cl<' la tribu des Djaalin, était dovenu le maître de la région des Rivières et y avait établi plus de trente zéribas dont Dem-Zobéir était le centre. Dans l'impossibilité de le supprimer, le gouvernement préféra traiter avec lui et lui conféra le titre de pacha. En 1875 il avait conc^uis le Darfour et fait pénétrer Tinfluence égyptienne dans F Afrique centrale. Mais il eut l'idée de venir au Caire pour remercier le khédive de son titre de pacha; il y fut reçu avec magnificence, mais retenu prisonnier; sa captivité durait encore en 1900. Son fils Soleïman voulut protester contre cette trahison par une révolte contre le khédive. Gordon réussit à le maintenir dans le devoir, puis il accueillit une dénonciation contre lui et, en 1879, détruisit sa citadelle et le fit passer par les armes. Gordon lui-même ne connaissait pas l'étendue de son gouvernement et passait sa vie à le parcourir; en un an il faisait quinze cents lieues à dos de chameau et trouvait dans le Darfour des nègres qui ignoraient jusqu'au nom du khédive. Plusieurs Européens avaient accepté d'ailleurs d'être ses auxiliaires dans cette ingrate mission. Sans parler de l'Allemand Munzinger, qui, après avoir annexé à l'Egypte les territoires voisins de l'Abyssinie,

les deux armées furent des défaites pour les Egyptiens. Arendrup et le gouverneur de Massaouah furent tués dans un engagement (1875), et l'année suivante le négus Joannès battit l'armée de Réchid-pacha à Khivara. Dès lors, Ismaïl renonça à ses entreprises, mais ses efforts pour conclure la paix avec Joannès échouèrent. En 1879 le négus réclama à Gordon qui lui avait été envoyé une indemnité de 50 millions et une partie de la Nubie. Les négociations avec l'Abyssinie ne devaient être reprises qu'au moment de l'insurrection des derviches et par l'intermédiaire des Anglais. (Voy.p.2i5.)

ISMAIL (180:5-70). 191

avait été tué par trahison eu 1875, TAuglais Luptou reçut le i>-ouvernement du Bahr-el-Ghazal , FAutriehieu Slatin celui du Darfour (1) et le docteur Schnitzler celui de l'Equatoria. Né à Neisse (Silésie) en 1840, d'une famille d'origine Israélite, une fois ses grades de médecine conquis dans les universités, Schnitzler ou Emin avait parcouru la Turquie et l'Egypte. Nommé par Gordon gouverneur de rE(|uatoria, il partageait son temps entre l'étude de l'histoire naturelle et la lutte contre les Dongolais, qui infestaient sa province pour capturer des esclaves. Malgré sa facilité à parler l'arabe et le turc, et le respect extérieur qu'il aflichait pour la religion musulmane, il n'exerçait que peu de prestige sur ses subordonnés : il manquait de l'autorité nécessaire pour gouverner le royaume que le khédive lui aA'ait confié. Do tous les côtés, d'ailleurs, Gordon ne trouvait que trahisons et difficultés insurmontables ; au moment même où l'Egypte était réduite à la banqueroute, le trop vaste empire que ses souverains avaient voulu lui annexer était aussi menacé de ruine.

BIBLIOGRAPHIE

Page 1