CHAPITRE PREMIER
LA CAMPAGXE d'ÉGYPTE ET SES CONSEQUENCES
1. Los préparatifs diploiaati(iuos, militaires ot sciontilniues deroxpédition.
— 11. La destruction du pouvoir des Mamiouks (1798). — 111. Le gouvernement de Bonaparte et la défense de l'Egypte. — lY. L'expédition de Sj'rie et la bataille d'Aboukir (1799). — Y. Les gouvernements de Kh'ber et de Menou. Iléliopolis. L'invasion anglaise et l'évacuation de l'Egypte.
— YI. L'œuvre scientifique do l'Institut d'Egypte; les études pour le percement de l'isthme de Suez. — YII. Ré'sultats de l'expédition française et SCS conséquences dans l'histoire do l'Éi^ypte.
C'est au mois de septembre 1797 que Fidée d'occuper l'Egypte s'est présentée en même temps à l'esprit du Directoire et du général en chef de l'armée d'Italie, Bonaparte. L'Autriche, vaincue en Italie, avait déjà signé les préliminaires de Leoben et allait accepter la paix qui se négociait à Campo-Formio. Seule TAngleterre ne désarmait pas : les négociations ouYertes à Lille entre lord Malmesbury et les représentants du Directoire avaient échoué par suite du refus de l'Angleterre de restituer avant toute discussion les colonies enlevées à la France et à ses alliés d'Espagne et de Hollande (juillet-septembre 1797).
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La i^nierre allait donc recommencer, et le Directoire, lihro (lu (•(■(ti' (le rAutriche, se préoccupait de la formation d'une armt'C d'Angleterre. Mais si le passage du détroit par une armée française paraissait probable, la plupart des hommes d'État pensaient que ce n'était pas chez elle qu'on atteindrait TAngleterre. Pour contenir la puissance anglaise, il fallait rétablir d'abord l'équilibre dans les colonies, soit en lui reprenant ses dernières conquêtes, soit en occupant de nouveaux territoires dont la richesse pourrait rivaliser avec celle de l'Inde.
Or la conquête de l'Egypte, dont l'idée, nous l'avons vu, était déjà familière aux politiques du dix-huitième siècle, semblait atteindre ce but. Ce pays formait, pour ainsi dire, le nœud qui rattachait la question de l'empire ottoman à la question de l'Inde. Après avoir détruit la République de Venise, Bonaparte fit occuper par les troupes françaises ses possessions orientales, les îles Ioniennes, et entretint même des relations avec les Albanais. Le ministre des relations extérieures, Talleyrand, dans sa lettre du 26 août 1797, approuve cette politique et déclare « qu'il faut nous mettre sur « un bon pied avec l'Albanie, la Grèce, la Macédoine « et autres provinces de l'empire turc d'Europe et « même avec toutes celles que baigne la Méditerranée, « comme notamment VE^^yptc, qui peut nous deve- « iiiv un Jour d' une grande utilité ». D'autre part, Bonaparte écrit au Directoire que le partage de l'empire ottoman est une affaire de temps et que bientôt a nous sentirons que , pour détruire véritablement
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(( FAngleterre, il faut nous emparer de l'Egypte ». Le moment est en effet si favorable que jamais occasion pareille ne se rencontrera dans l'histoire. La politique française avait échoué sous Louis XV pour avoir voulu poursuivre à la fois la domination dans l'Europe centrale et l'expansion coloniale. En 1797, le Directoire voyait l'influence de la France toutepuissante sur le Rhin et sur le Danube; il pouvait donc disposer de toutes ses forces pour la guerre maritime. Talleyrand, qui eut si souvent des conceptions claires de l'avenir, sentit bien de quelle importance serait pour la France la possession de l'Egypte; Bonaparte, qui disait à Bourrienne que l'Europe est un trou de souris, rêvait peut-être la conquête des Indes parla route qu'avait suivie Alexandre le Grand. Aussi, dès cette époque, tout le programme de l'expédition d'Egypte est arrêté entre ces deux hommes. Le 23 septembre, le ministre écrit à Bonaparte que le Directoire approuve ses idées sur Malte. « Quant à l'E- « gypte, ajoute-t-il, vos idées à cet égard sont gran- <( des, et l'utilité doit en être sentie. Je vous écrirai (( sur ce sujet au large... L'Egypte, comme colonie, « remplacerait bientôt les produits des Antilles, et, (( comme chemin, nous donnerait le commerce de <( l'Inde. » Et jl fait la conhdence à l'ambassadeur de Prusse, Sandoz, qu'il médite la conquête de l'Egypte. « J'y vois peu de défense à rencontrer et j'y vois des <( ressources immenses pour notre commerce et un <( trésor pour les sciences. » Enfui après le départ de l'expédition, dans un mémoire adressé au Directoire
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(10 juillet l7*.)Sj, il déclare ({110 « l'expédition de Boiia- « parte, s'il met le pied en Egypte, assure la destruca tion de la puissance britannique dans l'Inde ».
Le caractère de l'entreprise est donc bien net et le Directoire se propose un triple objet : porter un coup direct à l'Angleterre, en s'emparant de la plus belle des routes de l'Inde; fonder une colonie florissante qui remettra en valeur les richesses inépuisables du sol é'gyptien; préparer l'exploration scientifique de l'Egvpte antique et moderne. Il s'agit donc moins d'une opération militaire que d'une création pour l'avenir.
Bonaparte, nommé commandant en chef de l'armée d'Angleterre, choisit pour l'accompagner 40.000 hommes, des meilleurs soldats de l'armée d'Italie. Mais le but des armements fut tenu secret et jusqu'au dernier moment ceux mêmes qui faisaient partie de l'expédition i ignorèrent où on les menait. Une immense flotte commandée par Brueys devait protéger le transport des troupes. Enfin le Directoire avait enjoint, par des arrêtés aux divers ministres, de mettre à la disposition du général en chef les ingénieurs, artistes, savants qui dépendaient de leurs ministères. Un véritable étatmajor de savants fut donc formé. Cent vingt-deux savants, parmi lesquels Monge, Berthollet, Geoffroy Saint-Hilairc, Denon, etc., durent accompagner l'expédition. Des élèves de l'Ecole polytechnique demandèrent à en faire partie, et leur proposition fut agréée. (f L'expédition, écrit l'un d'eux dans son journal, s'an- « nonce scientifique presque autant que militaire. » \Si\ navire portait des instruments scientifiques et
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un matériel destiné à la colonisation (1). Au point de vue diplomatique, TuUeyrand avait chargé les représentants français à Constantinople de rassurer la Porte et de lui déclarer « que la France voulait seulement « se mettre à la place des beys qui, depuis si lono- « temps en révolte ouverte et impunie contre l'Empe- « reur, ont osé encore insulter la République et mal- « traiter des citoyens français que leurs affaires avaient (( conduits à Alexandrie ». En fait, le consul français d'Alexandrie, Magallon, s'était plaint à plusieurs rej»rises des vexations subies par ses compatriotes de la part des Mamlouks, et en 179G il était môme venu en Europe faire un rapport à ce sujet. Ces violences justifiaient Fentreprise au point de vue du droit public; la conquête se serait donc présentée avec toutes les apparences d'une réussite, si au dernier moment des diflieultés imprévues n'avaient jeté tout à coup l'inquiétude dans l'esprit des politiques clairvoyants.
Deux raisons devaient en effet contrarier l'expédition : l'attitude de l'Europe et la politique du général en chef Bonaparte. L'Autriche, mécontente des stipulations de Gampo-Formio, cherchait à se rapprocher de la Russie, dont le tsar, Paul F'', se déclarait l'adversaire convaincu de la Révolution. Le congrès de Rastadt, chargé de réorganiser l'Europe centrale, poursuivait son a3uvre au milieu des lenteurs voulues des diplomates formalistes. L'ambassadeur de France à Vienne,
(1) Ce navire fut pris par la flotte anglaise et les savants durent fabriquer eux-mêmes leurs instruments.
MO i.i;(.vi'Ti: iii; itms a iuiki.
Bcrnadottc, avait ctû insulté publiquement (avril 1798); une nouvelle guerre paraissait probable, et ce fut à contre-Cd'ur que Bonaparte se mit à la tète de Tarmé»'. A Bourriennc, qui lui demandait s'il resterait longtemps en Egypte, il répondait : « Suivant les circonstances, quelques mois ou six ans. » S'il avait accepté cette mission de conquérir l'Egypte, c'était parce que l'inaction l'effrayait, c'était aussi parce qu'il voulait aller chercher au loin le prestige que l'Orient seul donne aux conquérants. Mais, d'autre part, il sentait très bien que le Directoire, en le comblant d'honneurs, n'était pas fâché de l'éloigner, et, s'il faut en croire un contemporain, la veille même de son départ, il changeait d'avis et offrait sa démission à Larévellière-Lépeaux, qui lui répondait en lui présentant une plume pour la signer {i), Bonaparte se résigna donc à partir; mais à cause des sentiments intimes et des hésitations de son chef, Texpéditiou portait en elle un germ(^ de mort qui devait en fin de compte la faire avorter. Ce ne fut qu'à la longue qu'on put s'en apercevoir.
Le début ne pouvait en effet que confirmer les espérances des partisans de l'expansion coloniale. Non seulement la flotte française échappa à la poursuite de Nelson, qui avait précédé Bonaparte à Alexandrie et, tlans l'incertitude, s'était retiré dans l'Archipel; non
(I) Mém. du colonel Vigo-Iloussilloii,
seulement roccupation de Malte, qui s'effectua le 13 juin, assura à la France la route de la Méditerranée orientale, mais la puissance des Mamlouks, qui de loin pouvait faire quelque illusion aux politiques, s'effondra en quelques jours sous les coups de l'armée française.
Le débarquement eut lieu le 3 juillet 1798, à une lieue d'Alexandrie, du côté de l'ouest. Les provisions furent immédiatement débarquées sur le rivage, et le lendemain une avant-garde de 4.000 hommes occupa la ville sans résistance. Quelques janissaires turcs et arabes ne purent empêcher les Français d'escalader les murs, d'ailleurs en fort mauvais état; la garnison se retira dans la citadelle et se rendit le lendemain à discrétion. La prophétie de Volney s'était réalisée et le boulevard de l'Egypte n'avait même pas résisté vingtquatre heures. La route du Caire était ouverte et l'on allait atteindre les Mamlouks au cœur même de leur puissance. Alors le 5 juillet commença en plein désert la marche pénible qui devait durer jusqu'au 21. Une flottille chargée de provisions remontait la branche de Rosette, sous la protection de quelques canonnières; mais la colonne de marche était à une trop grande distance du Nil pour pouvoir profiter de ces secours : aussi pendant dix-sept jours eut-elle à endurer de terribles souffrances. Sans pain, ni vin, ni eau-de-vie, réduits à se nourrir de pastèques et de melons d'eau, à moitié morts de faim et de soif, nos soldats devaient en outre se défendre à chaque instant contre les attaques des Bédouins qui les harcelaient de tous côtés. Tout
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Iioinint' qui séeartait a deux cculs pas était immédiateintMit tué et dépouillé par les brigands du désert. Aussi ce fut à ce moment que Bonaparte inau<;ura contre ces eiinenii> «l'un nouveau genre la tactique qui devait lui assurer la conquête de l'Egypte. Pour résister à cette cavalerie légère qui survenait àl'iniproviste et cherchait par de brillantes charges à jeter la confusion dans les ranufs, il adopta Tordre en carrés. L'armée fut partagée en cinq divisions, composées chacune de trois demibrigades d'infanterie : Desaix commandait la première, Reynier la seconde, Kléber la troisième, Menou la quatrième et Bon la cinquième. Chaque division s'avançait en formant un carré sur six rangs de profondeur ; l'artillerie était intercalée dans les intervalles des bataillons. Si l'on voulait organiser une colonne d'attaque, les trois premiers rangs se détachaient, tandis que les trois autres constituaient la réserve; s'agissait-il de faire face à une attaque soudaine, le carré se formait immédiatement et présentait de tous les côtés à la fois ses baïonnettes et ses canons. L'armée a^ardait cet ordre même en bivouaquant. Au centre du carré se plaçaient les hommes démontés des régiments de cavalerie, les savants, les administrateurs et les bagages.
Le combal de Chebreiss (14 juillet) montra combien ces précautions étaient utiles. Les Mamlouks de Mourad attafiuèrenl la flottille qui remontait le Nil. Cette agression fut repoussée et quinze cents Mandouks vinrent se jeter sur les troupes françaises pour les tourner ou les prendre à revers. Surpris d'être accueillis de tous cotés par un feu nourri, ils se replièrent
bientôt et Mourad, abandonnant ses positions, se retira à la tète dn Delta. Un olTicier de Mamlouks, monté sur un cheval magnifiquement harnaché, s'avança sur le front des troupes et, s'adressant aux soldats en italien, défia celui des « Francs » qui voudrait se battre avec lui en combat singulier ; mais le temps des exploits héroïques était passé et une balle abattit l'imprudent paladin. Les Mamlouks formaient en effet une admirable cavalerie; mais que pouvaient ces" descendants des chevaliers du moyen âge contre une armée moderne, commandée par Bonaparte? Il n'est donc pas étonnant qu'une seule bataille ait suffi à les mettre hors de cause. Les deux chefs des Mamlouks, Mourad et Ibrahim, avaient réuni toutes leurs forces au-devant du Caire. Mourad s'était posté sur la rive gauche du Nil avec les 10.000 cavaliers mamlouks et 1.000 janissaires. En outre, un camp retranché avait été construit autour du village d'Embabeh adossé au ffeuve. Des batteries sur affût immobile s'y élevaient et, pour défendre la place, on avait mobilisé 24.000 fellahs qui n'étaient qu'une tourbe sans organisation. Sur la rive droite du Nil, Ibrahim avait rassemblé la réserve, les femmes et les richesses des Mamlouks. Suivant Fissue du combat, il se tenait prêt à rentrer au Caire ou à s'enfuir en Syrie. Ce fut le 21 juillet que les cinq divisions de l'armée française arrivèrent dans la plaine des Pyramides. Aussitôt les carrés se formèrent; les soldats reçurent Tordre d'attendre l'ennemi et de ne faire feu qu'à bout portant. Bonaparte avait résolu de séparer les Mamlouks d'Embabeh, de les entourer peu à peu et de les
jeter dans le Nil. Les carrés de Desaix et de Reynier, qui étaient à droite de Farmée française, commencèrent donc à se développer dans la plaine; mais à peine avaient-ils entrepris ce mouvement qu'ils eurent à subir la charge de 8.000 Mamlouks , Mourad entête. Les soldats attendirent avec calme et, comme il avait été re-
commandé, déchargèrent leurs armes presque à bout portant. Co feu n'arrêta pas Timpétuosité des Mamlouks, qui se précipitèrent sur les baïonnettes des soldats de Desaix et parvinrent à faire une brèche qui les conduisit jusqu'au centre du carré. Forcés de se replier, ils se jetèrent sur le carré de Reynier sans plus de résultats. Mais à ce moment la division de Duo-ua, dans laquelle se trouvait le général en chef, réussit à se glisser entre Embabeh et les Mamlouks. Assaillis de
tous les côtés à la fois, ils prirent la fuite. Les uns se sauvèrent dans le désert ; les autres allèrent s'enfermer dans Embabeh, où ils ne tardèrent pas à être attaqués par la gauche française, composée des divisions Bon et Menou. Résolus à prévenir cette attaque, les Mamlouks s'élancèrent sur les colonnes françaises pendant qu'elles étaient en marche. Immédiatement, les soldats s'arrêtèrent et reçurent la charge, la baïonnette en avant. Une partie des assaillants fut reconduite dans Embabeh qui ne résista pas longtemps ; le reste, repoussé vers la droite française, fut jeté par elle dans le Nil. En quelques heures la puissance desMamlouks s'était évanouie, et de cette brillante chevalerie il ne demeurait plus que des troupes désorganisées, qui s'enfuyaient vers la Haute-Egypte et que Mourad cherchait en vain à rallier. Ibrahim avait brûlé sa flottille et s'était dirigé en toute hâte vers la Syrie. Six cents Mamlouks avaient été tués; mille s'étaient noyés dans le Nil; les Français n'avaient pas cent hommes hors de combat. Le soir même de la bataille, les troupes campaient àGizeh, et le 24 juillet, le Caire faisait sa soumission. La puissance des Mamlouks était anéantie pour toujours.
Le général en chef fit son entrée au Caire le 27 juillet : tous les cheiks et les membres de l'ancien gouvernement, qui n'avaient d'ailleurs sous les Mamlouks qu'une autorité nominale, vinrent faire leur
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soumission. Les débris de l'armée de ^loiirad fuyaient vers le Saïd devant la colonne d'expédition commandée par Desaix. L'Egypte était donc au pouvoir de la France , mais il s'agissait de la défendre et d'y réaliser les vues du Directoire on y créant une colonie. Tel fut le but du gouvernement de Bonaparte.
Mais de pressants dangers menaçaient sa nouvelle conquête. La flotte de Brueys, qui tenait la Méditerranée, était la seule sauvegarde des 40.000 hommes campés en Egypte. C'est sur elle qu'ils comptaient pour recevoir des secours de la mère-patrie et communiquer avec l'Europe ; ils y voyaient leur seul refuge en cas de désastre. Or, cette flotte fut anéantie par celle de Nelson dans la baie d'Aboukir, où Brueys était resté malgré l'ordre de Bonaparte (1" août 1798). Par une série de fatalités, l'amiral français ne prit aucune disposition de combat : ses équipages étaient à terre lorsque, le soir même de son arrivée, Nelson donna l'ordre d'attaque ; il ne put empêcher cinq navires anglais de traverser le détroit qui sépare l'îlot d'Aboukir du continent et de prendre ainsi la flotte française à revers; enfm sa droite, commandée par Villeneuve, ne vit pas ses signaux et s'enfuit vers l'île de Malte. Après avoir lutté toute la nuit, Brueys se fit tuer à son banc de quart, emportant avec lui le dernier espoir des Français d'Egypte. L'armée, désormais bloquée, ne devait attendre de secours que d'elle-même ; l'Angleterre commençait à Gonstantinople la campagne diplomatique qui devait amener l'invasion de l'Egypte
par les Turcs, et en Egypte même des fanatiques essayaient de soulever le peuple.
Bonaparte sut faire face à tons ces dangers et commença, pour mieux les rcartcr, par chercher un point d'appui solide dans le peuple égyptien lui-même. Il A'oulut trouver entre vainqueurs et sujets une sorte de terrain d'entente et, fidèle à la philosophie abstraite de son temps, crut «{u'il pourrait établir Tunité entre des races et des civilisations si différentes ; d'autre part, il donna à TEgypte ce qu'elle n'avait plus depuis la chute des califes fatimites : un gouvernement régulier.
Les premiers effets de cette politique parurent excellents. Le respect que les généraux français affichèrent pour la religion musulmane fit beaucoup pour leur gagner les muftis et les ulémas et par eux tout le peuple, l^os proclamations adressées aux Egyptiens étaient revêtues de la formule : « Il n'y a d'autre Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète. » Les musulmans, qui ne voyaient pratiquer aux Français aucun culte, n'étaient pas éloignés de croire que leur absence même de religion les prédisposait plus à recevoir la vraie foi que s'ils s'étaient montrés fervents chrétiens. Le général en chef ne négligeait rien pour favoriser ces illusions. Il faisait dresser devant les ulémas le plan d'une immense mosquée; il allait jusqu'à s'entretenir avec eux de la conversion de son armée à l'islam et, comme il trouvait que l'obligation de s'abstenir de vin était une des plus grosses difficultés, les musulmans déclaraient avec complaisance
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que des bonnes oMivres suHiraient à racheter ce péché. Un lieutenant môme de Bonaparte, Mcnou, ne s'en tenait pas là et devenait le néophyte Abdallah Jacques Mt'iiou. Bien (|iir crllr ((inversion défravàt les plaisanteries de I ariiK'e el lui attribuée à la lille d'un baiLTiienr dAlexaiKliie (|ui devint sa première épouse léi^ilinie, elle n eu élail [)as uuiius une consécration des assurances que le <4:énéral vn chef donnait à la nation t'iivptieiine. B(>ua})arte ne nian([uait d'ailleurs aueuiie occasion de rcliausser par sa pi'ésence les fêtes tradilionufdles de l'Ej^^ypte et de la religion musulmane. Le I7a(ult. aeeompao-u('' d un magnificpie étatinajdi-. du kiaya, des membres du Grand Divan, du nutllali et de Taga des janissaires, il présida à la fête de l'ouverture des digues au nilomètre de Tile de Roudali. Les bords du Xil et du canal étaient couverts d nue foule iuuueuse de p{Miple et tle la garnison du Caire tout entière sous les armes, pendant ([\w la flottille pavoisée aux trois couleurs parcourait le fleuve. La digue fut coupée aux sons des musiques arabe et française, et au momeut où le Xil entra dans le canal, Bonaparte jeta des pièces de monnaie au peuple et des pièces doi- au premier bateau qui franchit la digue; puis, selon l usage, il fit don d'une pelisse au mollah et de trente-huit caftans aux principaux officiers. Le peuple, dit le j)rocès-verbal de la cérémonie, revint au Caire en rendant grùces à Dieu « ([ui avait conddé rLgvpte de bienfaits en lui accordant le plus beau Nil qu il y eùl en dejiuis uu siècle ». Le 22 et le 23 août, on célébrait avec la uiéme pompe la fête du Prophète.
Cil riioniieur duquel était douuée une parade militaire. Enliii, })()ur associer la France à ces fêtes et mêler pour ainsi dire le respect du nom français au sentiment religieux des Arabes, Bonaparte lit fêter avec un redoublement de magnificence l'anniversaire de la fondation de la République, le 1*"' vendémiaire an VII (21 septembre 1798). Dans cette fête grandiose la gloire de Mahomet et la gloire de la Répuldique étaient exaltées en même temps, et, pour en comprendre le sens, il faut se reporter aux fêtes révolutionnaires, à celle du Dix-Août ou de l'Etre Suprême, par exemple.
On avait construit sur la place Ezbekyeh un cirque immense soutenu par cent cinq colonnes qui portaient chacune un drapeau tricolore avec le nom d'un des départements français. Ces colonnes étaient réunies par une double guirlande, « emblème de Funité de la patrie ». Aux deux entrées s'élevaient des arcs de triomphe ornés l'un d'un bas-relief qui représentait la bataille des Pyramides, l'autre d'inscriptions arabes tirées du Coran. Le centre du cirque était marqué par un obélisque en décoration sur toile qui imitait le granit rouge et portait en lettres d'or les deux inscriptions suivantes : « A la République française, l'an septième » et « A l'expulsion des Mamlouks, l'an sixième «, traduites en arabe sur les deux autres faces. Tout autour, sept autels antiques séparés par des candélabres supportaient des trophées d'armes, des drapeaux tricolores et des couronnes civiques, au milieu desquels des inscriptions rappelaient les noms
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(les morts «le cli.ujiie division dopuis le débar({iiement on l'^gyp'<'- Bonaparte, accompagné de sa suite habituelle de généraux, de savants et de musulmans, passa les troupes en revue et, aprc'S la lecture d une proclamation l'I l'exécution d'hymnes patriotiques, les fit défiler dcnant lui.
A cette parade succéda un banquet ofTert aux chefs de corps et aux notabilités musulmanes. Rien de plus étrange que la décoration de la salle. « Les couleurs françaises, dit un contemporain. Redouté, se mêlaient aux couleurs turques. Le bonnet delà Liberté et le croissant, la table des Droits de Tllomme et TAlcoran se trouvaient sur la même ligne. La gaieté française était modérée par la gravité turque. » La fête se termina enfin par une course de chevaux dans laquelle les Français eurent la gloire de vaincre les Arabes, et dans la soirée le Caire se couvrit d'illuminations et de feux d'artifice. L'ascension d'une montgolfière lancée par le fameux Conté avait achevé de donner à cette fête son caractère original.
Cependant il Fallait tirer parti de cette nouvelle colonie (|ui devait servir tout au moins à nourrir son corps d'occupation. Sans rien modifier à ce ([ui existiiil , Bonaparte résolut d'enq^loyer les anciens organes de gouvernement et de lever les impôts traditionnels; la seule différence fut que les taxes arbitraires disparurent, pour être remplacées par des contributions régulières. Dans toutes les provinces on leva Tinipôt foncier, le ni\ ry, destiné autrefois à l'entretien des janissaires et affecté désormais à celui du corps
(l'occupai ion. Dans la Haute- Egypte on envoya le général Uampon avec une pièce de canon et un détachement df hussards; il ne fallut pas plus d'un mois pour faire rentrer tout le produit de Fimpôt : quelques villages récalcitrants furent démolis ou brûlés. D'autre part, les moultezims, ces sortes de seigneurs féodaux, étaient maintenus dans leur situation et gardaient, comme du temps des Mamlouks, le monopole de la culture du riz, dont ils devaient verser le produit en partie à la République, en partie aux négociants en riz de la province de Damiette qui leur portaient les fonds nécessaires à cette culture (décret du 13 pluviôse an VII).
Tel était le régime provisoire, mais Bonaparte ne perdait pas de vue l'avenir et il se préoccupait déjà de l'exploitation et de l'exploration scientifique de l'Egypte. A peine était-il entré au Caire qu'il envoyait déjà dans toutes les directions les savants qui l'avaient accompagné. Chaque colonne de reconnaissance était suivie de ces civils qui étaient obligés souvent de prendre part à la défense commune et d'interrompre leurs travaux en faisant le coup de feu. La plus franche harmonie ne cessa jamais de régner entre eux et les généraux chargés de les protéger. Officiers et soldats sentaient la grandeur de l'œuvre entreprise par tous, et un certain nombre des premiers figuraient d'ailleurs dans les corps scientifiques qui s'occupaient de lever la carte de l'Egypte ou d'étudier les ressources du pavs. Pour augmenter encore ces cadres, il fut décidé que les élèves de l'Ecole polytechnique at-
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tacliés à rexpéilition passeraient leur examen de sortie devant une commission et seraient ensuite versés dans le irénie et l'artillerie; cette cérémonie eut lieu le G octobre, sous la présidence de Monge. Enfin, pour imprimer à ces travaux une direction uniforme et une méthode vraiment seieutifique. Bonaparte fonda, le 21 août 1798, l'Institut d'Egypte (di-eret du 3 fructidor an VI). (lomme l'Institut de France, il se composait de quatic sections : Mathématiques, Physique, Economie politique, Littérature et Arts. Il devait, disait le décret, se proposer un double objet : répandre en Egypte les arts et les sciences de l'Europe, afin d'amener le pays à la civilisation; diriger les recherches et les publications relatives à l'histoire, à la nature du sol et aux produits industriels. II comprenait seulement trente-six membres, qui formaient l'élite des savants venus en Eg\^pte. Dans la section de mathématiques on remarquait, à côté de Monge, Lepère, Andréossy, ete., le général en chef lui-même. La première réunion eut lieu le 24 août, au palais d'Hassan Kâchef, sous la présidence de Monge et la vice-présidence de Bonaparte. Deux journaux, le Courrier cVE<j;;ypte, rédigé par Fourier (i^ , et Ui Décade égyptienne, organe de l'Institut lui-même, tenaient les savants au courant des découvertes.
Enfin il fallait aussi songer à atteindre le but grandiose que s'était assigné l'expédition et à rouvrir au commerce l'ancienne route des Indes en rétablissant la communi-
(ll II paraissait tous les quatre jours.
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cation entre la mer Rouge et la Méditerranée. Dès le 12 avril 1798, le Directoire avait décrété que Bonaparte « ferait couper Fisthme de Suez et qu'il devrait pren- « dre les mesures nécessaires pour assurer la libre et « exclusive possession de la mer Rouge à la République « française ». Aussi Tordre avait-il été donné d'occuper le port de Kosseïr, et le 24 décembre 1798, Bonaparte, accompagné des généraux Berthier et Caffarelli, de l'amiral Gantheaume, de Monge, Berthollet et de plusieurs négociants, quitta le Caire pour se diriger vers Suez. Du 30 décembre au 3 janvier 1799, il reconnut sur l'espace de plusieurs lieues les traces de l'ancien canal qui reliait les deux mers. Escorté de son seul aide de camp Berthier, et de deux guides à cheval, il courut souvent le risque d'être enlevé par des Bédouins. Cependant il parvint jusqu'à Belbe3'S, où se terminait le canal, et reprit le chemin du Caire, après avoir laissé derrière lui une commission chargée du nivellement de risthme.
C'est sous ces brillants auspices que s'annonçait l'œuvre française en Egypte, lorsque deux séries de difficultés faillirent la compromettre dès son début. Le 21 octobre 1798, le Caire se révolta, et au début de 1799, l'Egypte fut menacée d'une invasion ottomane.
Le gouvernement régulier établi par Bonaparte blessa peut-être plus les Égyptiens que l'arbitraire des Mamlouks, auquel ils pouvaient, avec de la chance, échapper quelquefois. Les habitants du Caire s'imagi-
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naienl «juc les Français allaient supprimer tous les impôts des Mamlouks; aussi furent-ils très mécontents lors([u'ils apprirent rétablissement cVunc taxe sur les propriétés. Ce mécontentement fut soigneusement entretenu par les chefs subalternes, jaloux des clieiks que Bonaparte employait dans l'administration et que Ton accusait d'être vendus aux Français. Le 21 octobre, au matin, des attroupements se formèrent devant la maison du cadi; la foule le somma de monter à cheval pour porter ses doléances au n-énéral en chef. Comme il hésitait, elle mit sa maison au pillage. Le général Dupuy survint ù la tète d'un détachement de dragons et voulut disperser les émeutiers; il fut tué d'un coup de lance. L'insurrection devint en peu de temps générale ; les Français étaient attaqués de tous les côtés et des Arabes menaçants paraissaient aux portes de la ville. Deux ingénieurs, Thèvenot et Duval, furent massacrés dans la maison du général Caffarelli, où se trouvaient rassemblés un grand nombre d'instruments de mathématiques ; la maison fut mise au pillage et les insurgés assouvirent leur rage sur ces engins d'un nouveau genre qui ne leur disaient rien de bon. Les membres de l'Institut et les savants étaient cernés dans leur quartier et devaient soutenir nu siège en règle ; on leur avait envoyé des fusils dont plusieurs ne savaient guère se servir.
Cependant Junot, commandant de place, fit battre la générale et prit des mesures de défense. Des colonnes mobiles, accompagnées de canons, parcoururent les rues et mirent en fuite les bandes de pillards qui se jetaient sur les magasins du (|uarlier franc. Bientôt les rebelles
se retranchèrent dans la mosquée d'El-Azhar, qui était déjà à cette épo(|ue le centre de la science musulmane et le point de départ de toutes les explosions du fana-
Sàkkarà
Plan du Caire et des environs.
tisme contre les chrétiens. Cette mosquée avait été convertie en forteresse et les rues étroites quiTentouraient en rendaient les approches didlciles. Ce fut seu-
is I/ÉGVJ'TK DI-: \7.iX A l<.tOn.
lemeiit le lendemain, "22 ocloljre. tjue Ton put en entreprendre le siège. Des batteries furent établies sur des points assez élevés pour (jue l on pût dominer la mosquée ot on se livra à un bombardement en règle qui dura jusqu'à huit heures du soir. Deux mille insurgés furent massacrés en essayant de s enfuir. Les membres dn Divan et les notables étaient venus dès le début de 1 insurrection se mettre entre les mains des Français et avaient fait leurs efforts pour calmer Témente. Après la victoire ils implorèrent la clémence de Bonaparte, (|ui leur accorda son pardon et montra une grande modération dans les représailles, (jui furent exercées sur la ville du Caire. Le lendemain, disent les membres de l'expédition, les musulmans semblaient remplis de terreur et se montraient d'une politesse extrême vis-àvis des Français. Après les Mamlouks, les Français avaient vaincu les Eg3^ptiens.
Le deuxième danger fut plus funeste à l'expédition d'Egypte, car il fut l'origine des déceptions qui déterminèrent Bonaparte à rentrer en France. Malgré les assurances de Talleyrand, la Porte, excitée par la diplomatie anglaise, avait déclaré la guerre à la France. Doux aimées avaient été formées : l'une dans l'île de Riiodes (elle devait être transportée en Egypte par des navires anglais); l'autre en Syrie, sous le commandeiiunt d Abdallah, pacha de Damas (elle s'était avancée jusqu'à la frontière d'Egj'pte, à El-Arich). Bonaparte conçut alors le plan de prendre l'offensive contre les Turcs et de les repousser vers Constantinople. Peut-être croyait-il trouver dans la conquête de la Syrie la domi-
LA CAMPAGNE DKGYPTE. 49
nation de tout l'Orient et résoudre au profit de la France la question insoluble. Il laissa Desaix avec 2.500 hommes dans la Haute-Egypte , deux bataillons au Caire et Dugua dans le Delta. Pendant que le contreamiral Perrée transportait à Jaffa le matériel de siège, l'armée traversait en onze jours le désert de Syrie et arrivait devant El-Arich le 17 février. On n'avait emporté de vivres que pour dix jours et, pendant le siège de cette ville, les soldats furent réduits à manger des chevaux et des ânes assaisonnés d'une oseille marine que l'on découvrait sous les sables et qui donnait la dysenterie. El-Arich et Gaza furent pris sans résistance, et, le 3 mars, l'armée parut devant Jaffa. On ouvrit une large brèche dans la grosse muraille flanquée de tours qui protégeait la ville, puis on somma son commandant de se rendre ; il répondit en faisant couper la tète au parlementaire, et les habitants ne tardèrent pas à pâtir de cet acte de sauvagerie. La ville, prise d'assaut, fut livrée au pillage pendant trente heures; six mille prisonniers turcs qu'on ne pouvait ni échanger (les Turcs ne faisaient aucun quartier), ni libérer et encore moins nourrir, furent passés au fd de la baïonnette. « Vivant en Orient, dit un témoin oculaire, Vigo-Roussillon, nous avions adopté les mœurs de l'Orient. » La prise de Jaffa permit d'ailleurs à Bonaparte de ravitailler son armée ; on y trouva des magasins remplis de munitions et on reçut le matériel de siège amené par l'amiral Perrée. Ce fut là aussi malheureusement que l'armée contracta les germes de la peste.
Mais la véritable résistance ne commença qu'à Saint-
Jean d'Acre, que l'on considérait comme la clef de la Syrie, malgré ses anciennes fortifications. Elle avait pour chef un ancien Mamlouk, Ahmed le Boucher (Djezzarpacha), qui avait été l'exécuteur des vengeances d'Ali-bey, avait encouru sa disgrâce et s'était emparé du pachalik d'Acre. Il répandait la terreur dans toute la Syrie par ses cruautés. Tel était l'allié des Anglais, dont le chef Sidney Smith, après avoir essayé de bloquer Alexandrie, vint croiser devant Saint-Jean d'Acre ; tel était l'espoir de tous les ennemis de la France et en particulier des émigrés. Ils lui dépêchaient un des leurs, Phélipeaux, ancien camarade de Bonaparte à l'école militaire et excellent ingénieur. Grâce aux secours de Sidney Smith et à la science de Phélipeaux, qui bombarda lui-même les ouvrages français, la place ne put être investie, et on dut compter pour la prendre sur les hasards d'un assaut, qui fut renouvelé bien des fois sans succès. En vain quelques grenadiers parvinrent à escalader une tour; ils en trouvèrent toutes les issues murées du côté de la ville, et au moment où ils se disposaient à battre en retraite, une explosion formidable retentit : les Turcs avaient fait sauter la tour avec ses assaillants (21 mars). Bientôt un nouveau danger menaça l'armée : 25.000 Turcs franchirent le Jourdain et tentèrent une diversion pour forcer les Français à lever le siège. Junot recula devant cette invasion jusqu'à Nazareth. II fallut détacher du siège la division de Rléber, qui rejoignit Junot au pied du Mont Thabor. 3.000 fantassins en carrés soutinrent l'assaut de 12.000 cavaliers turcs; au mo-
ment où les nôtres allaient plier, Bonaparte survint avec la division de Bon. L'ennemi fut pris dans le triangle formé par nos trois divisions et complètement anéanti ; d'immenses approvisionnements tombèrent au pouvoir des Français (IG avril). D'autre part, Djezzar avait voulu profiter de cette diversion pour faire une sortie avec le concours des Anglais : il fut rejeté dans la place. Le moral de l'armée se relevait et on préparait tout pour un assaut décisif, lorsque, le 7 mai, une escadre turque amena de grands renforts à la place. La nuit suivante, les troupes franchirent les murs et pénétrèrent dans la ville ; elles trouvèrent les rues barricadées et les maisons crénelées. Chaque quartier, chaque habitation eût exigé un siège en règle. Les soldats, qui risquaient d'être cernés dans ces coupegorge, battirent en retraite; deux cents hommes de la division Lannes, retranchés dans une mosquée, furent faits prisonniers. Le 16 mai eut lieu sans plus de résultat le quatorzième et dernier assaut, où Caffarelli trouva la mort. La levée du siège fut décidée, et après avoir réduit presque toute la ville en cendres, l'armée reprit la route de l'Egypte. Elle avait perdu par le feu et les maladies plus du tiers de son effectif et elle ramenait douze cents blessés qui furent évacués sur l'hôpital de Jaffa. La peste se répandait parmi eux et l'armée turque approchait : la décision de Bonaparte fut impitoyable. Sans répondre aux ouvertures de Sidney Smith, -qui offrait de se charger des blessés , il préféra les abandonner aux vengeances que les Turcs allaient exercer sur eux; tous
52 LEGYPTE DE 1798 A 1<)00.
furent massacrés et Bonaparte revint au Caire au milieu des malédictions des soldats. Il n'en fit pas moins dans la ville, le 14 juin, une entrée aussi solennelle que s'il avait remporté la victoire. La résistance de Saint-Jean d'Acre avait arrêté l'exécution de ses plans sur l'Orient. « Si j'avais pris Acre, disait-il plus tard, j'allais à Constantinople et j'y aurais fondé ma dynastie », et il accusait Sidney Smith de lui avoir fait manquer sa fortune. Désormais, en effet, le grand projet qu'il avait élaboré pour résoudre la question d'Orient et rendre la Méditerranée française s'écroulait. Ce n'était plus en Egypte, mais sur le Rhin et le Danube qu'il désirait frapper de grands coups, et la politique française, qui avait failli un instant se porter vers les colonies, ne devait pas tarder à reprendre sa lutte traditionnelle pour la domination de l'Europe centrale.
Cependant, avant de quitter l'Egypte, Bonaparte la défendit du moins de l'invasion anglo-turque. Un débarquement de Turcs avait eu lieu en effet à Aboukir le 14 juillet 1799, et les féroces janissaires, après s'être emparés du fort, avaient coupé la tête à quatre cents Français. Les divisions de Lannes, Bon et Murât (6.000 hommes) marchèrent rapidement sur Alexandrie en faisant quatorze lieues par jour. Les 18.000 janissaires qui formaient l'armée turque s'étaient disposés sur deux lignes appuyées à deux mamelons, au village, à la redoute et au fort d' Aboukir. La lutte dura du 25 juillet au 2 août et les Turcs y firent preuve d'un acharnement et d'un courage dignes d'une
meilleure cause; ils se iireiit littéralement massacrer par les Franrais. Le 2.") juillet, tandis que Lannes et Destaing s'emparaient des deux mamelons , la cavalerie de Murât sabrait la première ligne , la coupait du gros de rarmée et la jetait à la mer. Le même jour, la prise du village situé entre les deux mamelons amena le massacre de cjuatre mille Turcs. L'attaque de la deuxième ligne fut plus pénible ; la (loi te anglaise, partagée en deux escadres, balayait les abords de la redoute dWboukir et les Turcs essayaient par de vigoureuses sorties de jeter le trouble dans l'armée française. Armés de fusils sans baïonnette, qu'ils rejetaient en bandoulière après les avoir déchargés, ils s'élançaient sur nos soldats le pistolet et le sabre à la main. Mais Lannes profita d'une de ces sorties pour prendre la redoute pendant qu'elle était dégarnie de ses défenseurs. Les grenadiers couronnèrent bientôt les parapets, et les Turcs, pris entre deux feux, furent anéantis. Le général en chef, Mustapha-pacha, réfugié dans le village, fat fait prisonnier; quatorze mille Turcs avaient été tués dans cette journée, et pourtant la lutte n'était pas terminée.
Les débris de l'armée turque s'étaient en effet retranchés dans le fort d'Aboukir et ils y soutinrent un siège en règle jusqu'au 2 août. Loin de rester enfermés dans cette place, ils inquiétaient les Français par de fréquentes sorties ; après avoir percé les murs en terre des maisons du village, ils cheminaient à droite et à gauche des rues et cherchaient à tourner les détachements français. Enfin, le 2 août, épuisés de faim
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et de fatigue, privés de nourriture depuis trois jours, sans inr-me avoir demandé à capituler, ils sortirent du fort, pareils à des spectres, en al)an(lonnant toutes leurs armes. Bonaparte avait sauvé l'Egypte : il rentra au Caire sur une bar(|ue chargée des (|ueues de cheval des pachas cl d'une grande (juantité de drapeaux turcs. Mais, malgré sa victoire, il se sentait prisonnier dans sa conquête ; les journaux (jue lui avait communiqués Sidney Smith et peut-être les messages secrets ([u'il avait reçus du Directoire le décidèrent à revenir en Europe. Et d'ailleurs, quelle (|ue fût la situation politique de la France, il ne pouvait plus rester en Egypte; son plan oriental avait échoué : la conquête de rÉgypte, qui n'était dans sa pensée qu'un des épisodes de l'épopée ([u'il rêvait, ne présentait plus pour lui qu'un intérêt médiocre : c'était vers l'Occident (pril reportait désormais ses desseins. Aussi le 22 août 1799, après avoir préparé sa fuite comme un complot, il partit sur le Miiiron, accompagné de Berthier, Lannes, Murât, Marmont, Andréossy, Monge et Bertliollet, escorté d'une frégate et de deux navires. Il avait, avant de partir, nommé Kléber commandant en chef de l'Egypte.
Après le départ de Bonaparte, les Français occupèrent encore l'Egypte pendant plus de deux ans; (août 1799-octobre ItSOl); malgré le désir cpiils
avaient de revoir leur pays, les savants et les soldats que le général en chef avait abandonnés se seraient résignés à leur sort, s'il leur était venu le moindre secours de France. Bien plus, malgré des crises perpétuelles, ces deux années furent loin d'être stériles, et les travaux scientifiques furent poussés au bruit des canonnades. 11 eût donc été possible d'établir la domination française en Egypte, s'il n'avait pas existé chez les directeurs de la politique française, et surtout chez Bonaparte, un parti pris d'indifférence et une résolution bien arrêtée déporter ailleurs leurs efforts. Les vallées du Pô et du Danube leur paraissaient plus utiles à conquérir que celle du Nil. Le plan grandiose de Talleyrand était abandonné pour jamais ; ce fut à peine si l'on tenta d'envoyer à plusieurs reprises la flotte de Gantheaumc devant Alexandrie ; trois fois cette flotte essaya de sortir de Toulon et trois fois elle rétrograda à la suite d'avaries ; bien que la route fût libre et que des frégates françaises fussent déjà parvenues à Alexandrie, l'amiral n'osa se risquer, et la garnison d'Egypte demeura isolée de la France et du monde civilisé.
Il n'est donc pas étonnant que, pendant cette longue agonie, les officiers français qui se sentaient entièrement bloqués en Egypte aient eu des moments de désespoir. La période qui suivit la fuite de Bonaparte fut particulièrement pénible à traverser : chacun jugeait sévèrement la conduite du général, qu'on allait jusqu'à accuser d'avoir emporté deux millions; tous voulaient revoir la France, et dans un rapport adressé au Dircc-
r/, i.i;(;vF'Tr i>h nus a l'.tdu.
toire (It, Klébcr déclarait (luil lui tHait impossible de se maintenir enEu:ypte. L'année, d'après lui, manquait de vêtements, de poudre et de canons; on devait aux soldats (juatre millions sur leur solde et aux fournisseurs huit millions; l'Egypte était menacée d'une nouvelle invasion. La conclusion de ce rapport, dans lequel tous les traits étaient poussés au noir, était l'évacuation de l'Kgypte : Kléber se hâta donc d'accueillir les offres que lui ht le chef de la flotte anglaise, le commodorc Sidney Smilh, qui connaissait bien ses dispositions et voulait en prohter pour ramener au plus tôt l'armée française en Europe sur des navires anglais. Ces négociations furent entreprises avec beaucoup de légèreté; Sidney Smith se donnait le titre, (ju'il n'avait pas. de ministre plénipotentiaire auprès de la Porte, et Kléber ne songea pas à rechercher s'il avait des pouvoirs suflisants pour traiter au nom du gouvernement anglais. Les pourparlers engagés par Desaix à bord du Tis^rc furent transportés au camp du grand vizir à El-Arich; un armistice de trois mois fut conclu : l'armée française devait évacuer l'Egypte avec armes et bagages et revenir en Europe sur des navires turcs (janvier 1800). Mais avant même que cette convention fût signée, le 17 décembre 1799, le gouvernement anglais avait envoyé Tordre à Sidney Smith de n'accorder de capitulation à l'armée Irançaiso (jue si elle se rendait tout entière prisonnière de guerre. Au moment où cette nouvelle arriva au commodore , le 20 février 1800,
(I) Le 26 septembre 1799.
Ivléber avait déjà commencé à exécuter le traité en livrant quelques places au grand vizir. Lorsque Sidney Smith, honteux du rôle que son gouvernement lui faisait jouer, lui apprit à quelles conditions nouvelles il fallait se soumettre, Ivléber iit mettre sa lettre à l'ordre du jour de l'armée avec ces seuls mots : « Soldats! on ne répond à dételles insolences que par des victoires. » Quatre-vingt mille Turcs marchaient sur le Caire, dont les habitants étaient prêts à se soulever derrière l'armée française; la situation eût été perdue sans la bataille d'Héliopolis.
Le 20 mars 1800, dix mille Français mirent en fuite toute l'armée du grand vizir dans la plaine qui s'étend au nord-est du Caire, entre El-Matarieh et les ruines d'Héliopolis. Rléber avait disposé son armée en quatre carrés : deux à gauche, commandés par Reynier, deux à droite, par Priant; la cavalerie était au centre, en masses profondes, et l'artillerie légère sur les deux ailes. L'avant-garde turque, composée de six mille janissaires et d'un corps de cavalerie, avait fortifié le village d'El-Matarieh. Un corps d'ennemis cherchait à se glisser entre les Français et le Nil pour aller soulever le Caire; des régiments de cavalerie le mirent en fuite et, avant que le gros de l'armée arrivât, les carrés français attaquèrent le village d'El-Matarieh. Par un mouvement de conversion Rléber se plaça avec les deux carrés de droite entre El-Matarieli et Héliopolis. Les Turcs essayèrent de charger,. mais ne purent empêcher les carrés d'entrer dans le village; cernés de tous côtés, ils se dispersèrent et s'enfuirent dans la
5s i;i';<.vi'Ti: di- itus a I'.ioû.
dirrcliuii (lu Caire. .Mais c»' n'était là qu'une airaiic (ravaiit-nardc. et après avoir ruroriiié sou onlif de bataille, raiinée (léeoiivrit la masse des Turcs eaïupée sur une longue ('iiiiiieiice entre les deux villai^'CS do Séria- (jons et dlii-Meri;-, masquée à nidilir- par un Ixns de palmieis. (jiii reec'-lail de nonibi'enx tirailleurs. A droite Friaut débus(|ua r('<. tiiaillenrs et reçut à coups de canon la cavalerie du ^rand vi/ir (|ni essayait de les soutenir. Toute rarmée tunpie se concentra alors et descendit la hauteur d'El-Merg; la cavalerie fondit sur les carrés, qui furent enveloppés de tous côtés, mais se contentèrent de riposter ù cette attaque par un feu continu. Les cavaliers turcs tourbillonnaienl en désordre sans pouvoir i-ompre en un seul endroit ces forteresses vivantes; àlalin, lassés de lalutle, fauchés parla mitraille, ils s'enfuirent en désordre vers le nord en abandonnant leur camp tout entier. Les Français avaient perdu trois cents hommes : ils poursuivirent les Turcs à travers le désert et trouvèrent dans les tentes du grand vizir des richesses incalculables, vêlements de soie, parfums, litières en bois doré, une voiture de fabrique anglaise et surloul des canons dont la devise : Honni soit qui mal y pense, trahissait l'origine.
L'Egypte était, parcelle victoire, délivrée de l'invasion, mais l'armée n'était pas encore sauvée; six mille 'l'nrcs ou .Mandouks avaient réussi à entrer au Caire penilantla jjataille, et les soldats victorieux allaient être obligés de réprimer une nouvelle insurrection. Les deux mille hommes ipii formaienl la garnison s'étaient retranchés dans la ciladelle, et le massacre des chrétiens
et de tous les Arabes qui avaient accepté des fonctions publiques sous la domination française commença. Pour gagner cette nouvelle partie, Kléber montra la plus grande habileté : il se contenta de ])loquer la ville en attendant le retour du gros de l'année qu'il avait lancée à la poursuite des Turcs ; puis, par un coup de maître, il fit la conquête de Mourad-bey et conclut avec lui un traité par lequel il lui abandonnait le Saïd, sous la suzeraineté de la France. Le siège dura néanmoins plus d'un mois; l'attaque fut menée par Priant, qui s'empara de la place Ezbekycli le 4 avril, pendant que les canons de la citadelle couvraient de bombes les quartiers insurgés. Le 15, eut lieu l'exécution militaire du faubourg de Boulâq; chaque maison fut prise d'assaut et incendiée. Enfin le 25 avril, après une attaque générale, les Turcs finirent par battre en retraite : un grand nombre capitulèrent et reçurent la faculté de se retirer en S^^rie. La domination française était rétablie; afin de la faire accepter, Kléber montra une grande humanité dans la répression qui suivit cette révolte; il se borna à une contribution de dix millions sur le Caire et de huit millions sur la Basse-Egypte. Avec cet argent il put payer l'arriéré de la solde et rétablir l'administration française. La prospérité renaissait en Egypte; des forts étaient construits autour du Caire et d'Alexandrie; l'Institut d'Egypte était réorganisé et des missions scientifiques parcouraient le pays dans tous les sens ; le gouvernement du nouveau général donnait en un mot les plus brillantes espérances, quand un nouveau désastre vint enlever aux Français le seul homme qui fût encore capable de
ùi) i;i:(iVPTK DE IT'.is A l'.KlO.
maiiiIcMiir leur thmiinatioii en Egypic. Le 14 juin 1800, Kléljer se pronuMiait dans le jardiu du (juailiei- général, lorsqu'un Svricn, uouuué Suleïnian, s'approelia de lui, coniuic jKtiir lui (lriii;iiider laumùne, et lui plongea son ]Kiigiiai(l dans le cirur. Né à Alrp, ani-ien étudiant de la niosfjuée d'El-AzIiar, plein dCnlIiousiasmc après un pèlerinage aux villes saintes, il avail vu reveniid'Egypte les débris de l'armée du grand vizir; il s'était laissé gagner par l'aga des janissaires qui lui avait fourni un chameau et de l'argent; puis il était accouru au Caii-e, s'était enfermé à El-Azhar et avait communiqué sou projet aux quatre cheiks de la mosquée qui essayèrent de l'eu détournei-. jnais se gardèrent bien d'avertir les îuitorités Irançaises; ils devaient paver ce silence de leurs tètes.
Après Kléber, le général le plus ancien en grade était Menou; il prit donc le commandement en chef sans opposition, mais son gouvernement devait être fatal à la domination française en Egypte. Nul, en effet, n'était moins populaire dans Tarmée ou chez les savants que ce néophyte musulman, qui était resté quinze mois à Rosette au milieu de son harem et; n'avait même pas assisté à la bataille d'Iléliopolis. On lui reprochait la jalousie mesquine qui l'avait porté à arrêter une souscription destinée au monument de ivlébcr; on allait même jusqu'à l'accuser d'avoir donné à l'un de ses fils le nom de Suleïman, et l'ardeur (ju'il montrait à se maintenir en Egypte le rendait odieux à tous les partisans de l'évacuation, qui devenaient plus nombreux de jour en jour. Enfin son embonpoint, sa vue
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faible, la difliculté qu'il éprouvait à monter à cheval étaient autant de causes qui diminuaient son prestige. Et pourtant, malgré l'opinion si désavantageuse qu'il inspirait à tous, son gouvernement fonctionna à peu près régulièrement du mois de juin 1800 au mois de mars 1801. Non seulement il n'était plus question d'évacuer l'Egypte , mais le Premier Consul préparait un renfort de six mille hommes que la flotte de Gantheaume devait escorter. En attendant son arrivée, des bricks armés traversaient la Méditerranée, chargés d'ouvriers, de munitions, de vivres, de journaux et de livres ; on songea même à envoyer en Egypte une troupe de comédiens. Les ]']gyptiens paraissaient maintenant se résigner à leur sort et, persuadés que les Français étaient invincibles, ils commençaient à se familiariser avec eux ; les enfants des riches marchands apprenaient le français. L'état moral de l'armée s'était aussi amélioré; la solde était bien pa3"éG et les communications avec la France étaient relativement fréquentes. Pour renouveler les uniformes. Conté avait établi au Caire des machines à tisser, à fouler et à tondre le drap. L'armée comprenait vingt-trois mille hommes prêts à combattre, pourvus d'une magnifique cavalerie et d'une artillerie de campagne. Des Grecs, des Coptes et même des nègres avaient été enrôlés et instruits à l'européenne. Menou veillait lui-même à rendre le pain des troupes excellent, mais il avait le tort de blesser les administrateurs dans des proclamations emphatiques où il se posait en réformateur des abus et proclamait son intention de rétablir la moralité dans l'armée. Il ne fut
»vj i/Kcvi'Tr: m: nus a iitoo.
pas plus heureux clans ses réformes financières; Tordre qu'il donna de dresser un cadastre général causa une inquiétude universelle. 11 s'aliéna les Coptes en leur enlevant la perception de l'impôt, les clieiks de village en établissant sur eux une capitation de 2.. ■)(!(). ()()() francs, et tout le monde en créant des octrois aux portes des villes. L'armée se plaignit bientôt de subir le renchérissement des denrées et s'indigna d'être soumise à un impôt sur les successions ({ui frappait à la fois les indigènes et les Européens, l'^nun mot, sous la prospérité apparente de l'Egypte se cachaient des causes de division, et tous les actes de Menou augmentaient son impopularité. 11 eût fallu, pour sauver l'Egypte, une intervention énergique de la métropole, mais Bonaparte s'en désintéressait de plus en plus et Gantheaume se refusait véritablement à traverser la Méditerranée pour lui porter secours. Il n'est donc pas ('tonnant qu'à la première alerte toute l'œuvre accomplie depuis 1798 se soit effondrée en quelques mois.
Les Anglais n'avaient pas en effet renoncé à expulser les Français de l'Egypte, et peut-être, dès cette époque, songeaient -ils à se substituer à eux. Au commencement de l'année 1801, ils réunirent à Macri, en Asie .Minture, une armée de 30.000 hommes composée d'Allemands, d'Italiens, de Maltais, d'Albanais et même de cipayes de l'Inde; en outre, le capitan-pacha leur amena 20.000 Turcs. Malgré les avis qu'il reçut de toutes parts, Menou ne prit aucune disposition de défense. Au lieu de concentrer son armée, comme Kléber
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à la veille d'Héliopolis, il la dispersa en petites garnisons et négligea de réunir des approvisionnements. Le 8 mars 1801, cinq mille Anglais débarquèrent à Aboukir; le commandant d'Alexandrie, Priant, n'avait que quinze cents hommes à leur opposer. Il engao-ea néanmoins avec eux un combat sanglant et parvint à leur tuer onze cents hommes; mais il ne put empêcher le débarquement de toute leur armée, et bientôt seize mille Anglais menacèrent la route du Caire. Menou vint essayer de la leur disputer avec le gros de son armée et leur livra le 21 mars, devant Canope, une grande bataille; malgré l'acharnement des troupes françaises et la charge magnifique de douze cents cavaliers, malgré la mort du général anglais Abercombry, il ne put les empêcher de s'emparer de la route et dut se retirer sous h's forts d'Alexandrie. Dans la Haute- Egypte, Mourad, l'allié de la France, venait de mourir et les garnisons ralliaient le Caire en toute hâte. L'ennemi n'avançait d'ailleurs qu'avec une extrême lenieur; le 8 mai seulement, par l'occupation de Ramanieh, il coupait les communications entre les deux armées françaises du Caire et d'Alexandrie, pendant que le grand vizir, avec 30.000 hommes, marchait sur le Caire. Le 27 juin, les 7.000 hommes qui formaient la garnison du Caire capitulaient avec les honneurs militaires, à la condition d'être transportés en France aux frais de l'Angleterre. ^lenou, au contraire, ne voulait pas entendre parler de reddition et se sentait capable d'une résistance aussi belle que celle de Masséna dans Gênes. Mais l'opposition contre lui n'avait fait que
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<Traii<Iir: il se vil bientôt oblif^ré de faire arrêter deux «les généraux mécontents, Damas et Reynier, et de les faire embarquer pour la France. Enfin, le 30 août 1801, après avoir aecusc tous ses subordonnés de trahison, il se résigna à capituler aux mêmes conditions que la garnison du Caire. L'article 16 de la capitulation stipulait (pic les membres de l'Institut d'Egypte et de la Commission des Arts livreraient les manuscrits et collections recueillis ])0ur le compte de la France. Menou ne put faire elfacer cet article, mais les savants envoyèrent trois parlementaires au camp anglais déclarer qu'ils étaient prêts à tout jeter à la mer plutôt que d'abandonner la moindre pièce. « Cette déclara- « tion énergi(|ue et une allusion à la triste célébrité « que s'est acquise le calife Omar en brûlant la biblio- « thèquc d'Alexandrie firent enfin changer d'avis le « général anglais. » (Mém. de Villiers du Terrage.) Un mois après, la France signait avec l'Angleterre les préliminaires de Londres, d'après lesquels la Porte devait être remise en possession de l'Egypte.
Ainsi échoua la tentative de la France pour établir une colonie en Orient et rouvrir au commerce la route des Indes. Les efforts de l'Angleterre, mais surtout l'indillerencedu Directoire et du Premier Consul, firent avorter le plan magnifique élaboré par Talleyrand et par Bonaparte en 179G. L'Egypte échappa donc à la France, mais les quelques années pendant lesquelles s'exerça la domination française devaient avoir dans son histoire des résultats féconds, et c'est là qu'il faut chercher le principe de tous les changements qui s'y
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sont produits depuis. Non seulement l;i puissance des Mamlouks était anéantie pour toujours, mais les savants français avaient jeté, par leurs travaux, les bases scientifiques de la rénovation dont d'autres devaient profiter. Il suffit d'examiner ces travaux pour s'apercevoir qu'il n'est pas exagéré de dire que l'expédition française a ouvert rr]gypte à la civilisation européenne.
L'œuvre des savants français en Egypte fut remarquable par l'accord incessant qu'ils établirent entre la théorie et la pratique. L'exploration scientifique, malgré la largeur et l'esprit de désintéressement qui y présidaient, fournissait immédiatement des applications; la colonisation devait s'enrichir des résultats de la science et les savants mettaient à son service toutes leurs aptitudes. A coté des purs mathématiciens comme Mong'e se trouvaient en effet des inorénieurs comme Conté, lequel, suivant l'expression de Bonaparte, « eût été capable de créer les arts de la France au milieu des déserts de l'Arabie ». Il est impossible de dresser la liste complète des inventions multiples dont il dota l'établissement français en Egypte : machines à fabriquer les monnaies, à blanchir les toiles, à élever l'eau. Le Patriote, qui portait les outils de l'expédition, s'étant perdu, Conté fabriqua des lunettes, des instruments de chirurgie, des machines à tanner le cuir, etc. Il installa un télégraphe aérien, établit
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(les fahriquos de drap, de chapeaux, i\o papier rt aussi de poudre; il étudia même les procédés industriels des Arabes et fut en quelque sorte le bon génie de lexpédilioii en subvenant à tous ses besoins matériels. Mais il ne su Misait pas à ces savants d améliorer létat de larmée et de la colonie française : ils s'inquiétaient surfont df lavenir, et cVst en étudiant leurs travaux qu on peut se rendre compte do ce quils voulaient faire de rElivpte.
La grande œuvre qu ils se proposaient d accomplir d'abord était le rétablissement de l'ancienne route des Indes par Touverture d'un canal entre la mer Rouge et la Méditerranée. 11 ne faut pas oublier, en effet, que leurs travaux ont été le point de départ de tous ceux qui ont été exécutés dans la suite, et que c'est à la lecture «lu mémoire de Lepère que de Lesseps conçut le dessein de réaliser définitivement leurs projets. C'est dans ce mémoire, en effet, qu'est exposée la suite des travaux ([ui furent entrepris dans l'isthme de 1799 à 1801.
L'auteur commence par montrer l'utilité de cette œuvre en comparant les avantages des diverses routes de rinde, celle de l'Asie centrale par l'Oxus et l'indus, celle de l'iùiphrate et du golfe Persique, celle du cap de Bonne-Espérance et enfin celle de la mer Rouge, qui est la plus courte. Cette route a été abandonnée par suite de « l'indolence des peuples musulmans », qui n'ont pas pu soutenir la concurrence de la nouvelle route découverte au quinzième siècle par les Portugais et dont les peuples du Nord ont pris le mo-
nopole ; « mais qu'on suppose un gouvernement d'Eu- « rope puissant et éclairé, dirigeant les opérations « d'une colonie laborieuse, solidement établie sur les (( bords orientaux de la Méditerranée, où elle aurait « de bons ports, des forces imposantes, la faculté de (( communiquer avec la métropole par la mer et avec « l'Inde par l'intérieur des terres... cette colonie et (i sa métropole doivent obtenir bientôt la traite exclu- (t sive des marchandises de l'Inde t». Mais la création du canal des Deux-Mers porterait cette prospérité à son comble, et ce fut pour « forcer le gouvernement (( turc à trouver dans l'exécution de son projet et son « intérêt et sa gloire » que Bonaparte ordonna la publication du mémoire de Lepère. La commission chargée d'opérer le nivellement de l'isthme fut en effet formée après le voyage préliminaire fait par Bonaparte en décembre 1798-janvier 1799 (l). Lepère, son frère et Saint-Genis partirent du Caire le 16 janvier 1799, sous la protection d'une colonne commandée par Junot. Ils quittaient Suez le 31 janvier avec quarante hommes de la légion maltaise et douze sapeurs. Ils suivirent d'abord les vestiges de l'ancien canal, dont ils évaluèrent la largeur de 25 à 40 mètres et la profondeur à 7 mètres ; puis ils perdirent ses traces et, après avoir erré quelque temps dans le désert, ils durent venir se ravitailler au Caire. La deuxième campagne eut lieu par ordre de Rléber et sous la protection de Reynier (septembre 1799). Enfin une dernière mission quitta le Caire le
(1) Voir p. 44- io.