‹ L'Égypte et l'Europe; la crise de 1839-1841;Chapitre 115 sur 189 · L'AFFAIRE DU PAVILLON FRANÇAISE · texte numérisé non relu

L'AFFAIRE DU PAVILLON FRANÇAISE

Frais d'installation de M. A. Degoutin, agent consulaikb DE Frange 1 Massouah

Piastres

Prix d*iin tableau représentant les armes de France, placé à la porte de Tagence

Un mât de pavillon

Deux pavillons

Un repas offert aux autorités le jour de la réception. .

Lie présente note de frais d^installation montant à la somme de six cent vingt-cinq firancSé

Massouah, le 27 février 1841.

A. Degoutin.

Correspondance politique. Ëgypt, Xlll, fo. 160.

106. — Hofudeur Degouim à Moiudenr ChiisEot» Hinistce Secrétaize d'Etat au département des Affaires Etrangères» etc. etc.

Sommâibe: n croyait avoir de prime abord fait cesser les anciens abus qui paralysaient le commerce européen. — Mais quelques jours après, les soldats albanais de la garnison réclamèrent le prix des salves dont ils avaient bonoré le pavillon tricolore. — Degoutin refuse: ils se retirent avec des menaces. — Ils reviennent et présentent une note de 797 firancs. — Sur un nouveau refus, ils coupent la corde qui retenait le mit de pavillon et sVn vont furieux. — Degoutin non seulement persiste à refuser; nuds il exige une réparation. — Après quelques explications de divenes sortes, Taffaire fut arrangée et le pavillon fut de nouveau arboré. — Incident qui vient de mauvaises habitudes prises par les Européens. — Ainsi M. Lefebvre, chargé d*une mission scientifique en Abyssinie, a été salué d*une salve qui, après marchandage, a été payée par lui 1.400 francs. — Degoutin veut qu*il soit bien établi que les honneurs rendus au pavillon tricolore lui sont dus et ne se payent pas.

Massouah, le 20 février 1841.

Monsieur le Ministre,

Dans ma dépêche n^ 1, sous la date du 17 courant, je me félicitais d'avoir été choisi pour faire reconnaitre le gouver-

nêment de Sa Majesté le Roi des Français, dans un pays barbare, et d'être parvenu de prime abord à faire cesser tous les anciens abus qui paralisent le commerce européen dans ces contrées et entravent de miUe manière les projets de nos voyageurs scientifiques; mais une circonstance m'a prouvé que pour parvenir à mon but, il me faudra beaucoup de prudence jointe à la plus grande fermeté.

Le 17 courant, dans la matinée, quelques soldats albanais de la Garnison se présentèrent chez moi, et me demandèrent un cadeau pour la salve qui avait été faite au pavillon frao* çais et pour les honneurs qu'ils m'avaient rendus; je leur répondis qu'ils n'avaient fait que stiivre les ordres de leur Gouverneur, que tous ces honneurs étaient pour S* M. le Roi, mon Maître, et non pour moi, que j'aurais toujours soin de rétribuer largement ce qui me serait personnel, mais que ce serait une honte pour des militaires d'exiger le payement d'une simple obéissance à leurs chefs; ils se retirèrent assez mécontents.

Dans l'après midi, ils se présentèrent de nouveau, à environ une cpiinzainCf armés de pied en cap; Os me dirent qu'ils voulaient en terminer d'une manière ou d'autre, que ce qu'ils avaient fait pour moi valait cent cinquante Talaris, soit sept cent qudUre oin^t d»r sept francs; que j'aie à leur répondre définitivement oui ou non! Sans m'émouvoir de leurs propos insolents, je leur fis à peu près la même réponse que le matin; alors ils dégainèrent leurs yatagans et coupèrent les cordes cjui soutenaient le mât de pavillon; ib se retirèrent ensuite comme des furieux en tenant les propos les plus injurieux, et me disant que si jamais j'avais la hardiesse d'arborer mon pavillon sous quel prétexte que ce soit, ils le mettraient en nulle pièces et que j'aurais à me repentir de ma témérité; ces paroles furent accompagnées des gestes les plus significatifs!.,.

J'allai de suite porter plainte au Gouverneur, espérant obtenir une prompte satisfaction; mais je trouvai chez cet

LE PRTX DES SALVES A MASSOUAH.

autorité beaucoup de froideur; il me dit que lui-même avait été iusulté par les mêmes soldats, peu de jours auparavamt, mais que cependant il ferait son possible pour apaiser les mutins; je lui répondis que je ne tenais pas du tout à les apaiser, mais que je voulais une réparation de Tiusulte qui m^avait été faite, et je me retirai chez moi.

Le lendemain matin, j'appris que la révolte, au lieu de s'a^ paiser, allait en croissant; que le Gouverneur avait offert de l'argeut aux soldats, mais qu'ils avaient répondu qu'ils ne voiilaîeut recevoir cet argent que de mes mains; alors il m'envoya prier officieusement de recevoir une certame somme du Divan et de la distribuer moi-même aux révoltés, que sans cela je courais des risques ainsi que ma famille. Je ftis moi-même lui dire qu'il n'était pas de la dignité d'un représentant de la France de se soumettre au caprice d'une poignée de factieux; qu'au contraire je persistais à avoir une réparation éclat ante, que d'ailleurs si je voulais donner de l'argent je ne le prendrais pas du Divan« En même temps, je réclamai la protection du Cadi l'engageant à envoyer prévenir le Nalb d'Arkéko et le prier de m'envoyer des forces pour me protéger jusqu'à ce que je puisse me retirer dans ses états. Le Cadi, qui est un naturel du pays, est d'une probité la plus intègre, et il jouit de la plus grande considération dans l'ile; il se chargea de terminer cette affaire suivant mes désirs. En effet, deux heures plus tard, il vint m'annoncer que tout était arrangé, si je voulais accepter pour réparation que les soldats vinssent me demander pardon chez moi, en présence de toutes les autorités civiles et militaires, qu'ib redressassent eux-mêmes le mât de pavillon et que je leur permisse d'égorger un chevreau au pied du mât en signe de paix et d'oubli du passé, suivant Pusage du pays: je crus devoir accepter ces conditions et une heure plus tard, tout s'était terminé de la manière la plus convenable.

Le soir même, je reçus la visite du prince Nalb d^Arkéko, il me témoigna de la manière la plus amicale, combien il

était contrarié de ce qui B^était passé, qii^îl espérait que cela ne se renouveUerait plus; mais qu^en tout cas il avait des troupes pour me protéger, non pas seulement contre cent Albanais qui composent la Garnison de Massouah^ mais encore contre qui que ce soit.

Aujourd'hui dimanche, j'ai fait arborer le pavillon, et j Vipère que dorénavant on le verra flotter avec respect.

Vous serez moins étonné de ce qui m'est arrivé, Monsieur le Ministre, lorsque vous apprendrez que ce sont les Européem €jui ont établi ici et en Abyssinie Fusage des cadeaux, qu^ils payent le moindre petit service au poids de l'or, et que voulant paraitre tous plus grands les uns que les autres, ils jettent leurs richesses avec profusion, de sorte que ce qui, dans un temps, était regardé comme une largesse, est regardé aujourd'hui comme un droit très légal.

Quelques jours avant mon arrivée, M. Lefebvre, chargé d^une mission scientifique en Abtssinie, a fait saluer TAIlâca- Atta-Salassé, Ministre du prince Oubiè, d'une salve d'artillerie, mais cet honneur a été marchandé à l'avance; le Gouverneur, le Chef de l'artillerie et les canonniers ont été payés; ce marché a été conclu à l'avance, moyennant une somme de quatorze cents francs qui ont été portés chez le Gouverneur par If Drogueman de M, Lefebvre,

J'ai profité de cette circonstance pour faire connaître dans le pays que le Gouvernement du Roi des Français est autre que celui du prince Oubié, et que les honneurs rendus à Sa Majesté lui sont dus et ne se payent pas.

J'ai rhonneur d'être, avec le plus profond respect, etc.

A, Decoutin.

CofTespondance politique. Egypte, XIII, f«« 161-163.

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