LE PASSAGE DES ANGLAIS EN EGYPTE
OU d^apalogues, etc. Tel est Farsenal où je puise pour vaincre les obstacles que m^opposent la jalougie et Tapathie qui, ici, plus que partout ailleurs, dominent l'espèce humaine. Je me trouve bien de cette manière d*être et je continuerai à m*y conformer d'autant plue que, avec un peuple aussi dépravé qu'i ignorant, et qui ne saisit que par Fimagination, il est difficile, je crois, de trouver une ligne de conduite plus convenable.
Pour que les jugemens que j'ai portés et porterai sur les affaires de rEgypte soient appréciés d'une manière convenable, je ne dois pas laisser ignorer que, dans ces sortes de problèmes, tout en procédant avec le même instrument qui sert à résoudre ceux de mathématiques, je suis cependant très exposé à me tromper» Les élémens qui devraient entrer dans l'équation ne me sont pas tous connus; ils sont très nombreux, très variables; ils prennent toutes sortes de formes; je suis au milieu du tourbillon, et de plus obhgé de renoncer aux idées erronées que j'avais sur les choses et les hommes en arrivant ici; enfin^ mon temps est à peu près entièrement absorbé par les courses et autres travaux de fortification, en sorte que ce n'est pas moi qui court au-devant des nouvelles; mais bien celles-ci qui viennent me trouver. Dans le dédale actuel, je suis donc exposé plus que tout autre à perdre le fil des évènemens et à mal apprécier les actions et les paroles d'un peuple dont je ne connais pas la langue.
Toutefois, il est deux points de repères que je ne perds jamais de vue:
I Les Anglais, pour assurer leur communication avec les
ludes par le chemin le plus court, veulent à tout prix et quels que soient les moyens s'emparer de ce pays, ou bien le dominer sans partage;
he Pacha, comme de raison, ne le veut pas aux conditions que les Anglais lui imposeraient.
De là la lutte cachée ou patente, mais toujours incessante, qui date de 40 ans et qui aujourd'hui transforme l'Europe en deux camps.
De ce que cette lutte est incessante, il est facile de juger de q[uelles mains partent les coups qui démolissent la puissance de Méhémet-Ali; ainsi Napier, parce qu'il est anglais et malgré les grandes protestations qu'il a faites, jusqu'au dernier moment, au Vice-roi, a toujours été, à mes yeux, son ennemi le plus dangereux. Son rôle ici a quelque chose d'odieux: lorsque les révoltantes conditions imposées au Pacha ont été connues, on prétend qu'en parlant à ce dernier, il aurait dit: « Comme homme, et non comme Commodore, Je vous conseille de ne pas vous soumettre ».
Sans doute que pour donner plus de poids à ses paroles et pour mieux tromper le Pacha, c'est lui qui a fait écrire de Constantinople que c'était à Tamljassadeur autrichien que le Vice-roi devait d'être aussi maltraité. Les Anglais se con* duisent ici absolument comme dans les Indes: ils fomentent des haines entre le Souverain et ses enfants et entre les divcr» élémens qui constituent la force des Egyptiens; exemple: la fameuse condition sur l'hérédité, la libération du service au bout de 5 ans, etc.
Mais ici les démolisseurs sont faciles à reconnaître, il est très difficile de paralyser leurs moyens de destruction. Tous les appuis semblent manquer à Méhémet-AIi : les Pachas, les Bey, par leurs croyances, sont placés, à cause du firman d'investiture, dans une fausse position; il ne lui reste guère qu'une faible influence de fait, sur le soldat et les fellahs que, malheureusement, il s'est, en grande partie, aliénés. Qu'espérer pour lui? quel sort lui réserve l'avenir? Comment, dans une aussi vaste confusion de choses, de personnes, de passions, d'intérêts, pressentir ce qui arrivera, et prévoir ce qui n'aura pas lieu? Pour moi je m'y perds et cependant j'ai été consulté sur ce qu'U y avait à faire le lendemain de l'arrivée du fameux firman.
Celui qui est venu me trouver pour cela, sans doute, bien qu'il ait pris des détours, appartient à la famille d'un Bey qui exerce une grande influence sur le Pacha. D n'a pas voulu em dire s'il venait de la part de son chef.
SITUAHON DE L^ARMÉE.
Je lui ai dit que je répondaiB toujours du matériel et que si ranuée savait bien s'en servir en face de rennemi, le Pacha n^avait rien à craindre,
c( Mais si vous étiez à la place du Pacha, ijue feriez-vous en ce moment? ».
Si Parmée ne vaut rien, je temporiserais; gagner du tems, en pareille occurrence, est généralement avantageux; je ferais rentrer la concorde dans ma famile, en chargeant mes enfants de fonctions convenables; Parmée ne compterait bientôt plus dans ses rangs, des enfants, des borgnes et d'amputés volontaires; j'en cbaBserais, sans pitié, tous ceux qui, parmi les chefs supérieurs, ne savent pas encore Técole de bataillon; puis je m'attacherais à la rendre heureuse, ainsi que les fellahs, en purgeant toutes les administrations des nombreux ahus qui les rendent odieuses.
J'ai vu le Pacha la veiQe de son départ pour le Caire; j'avais choisi le soir espérant le trouver moins entouré: malheureusement, il était en grande discussion, tête-à-tête avec l'envoyé qui lui a apporté le firman du Grand Seigneur; après une heure et demie d'attente, j'ai été introduit; la conversation semblait devoir devenir intéressante, lorsque les principaux négociants d'Alexandrie sont survenus; aussitôt qu'û les a aperçus, il s'est hâté de me dire: a A mon retour du Caire, dans une dizaine de jours, nous causerons, et on te fournira tout ce que tu demanderas pour pousser rapidement les fortifications ».
n est, sous le rapport des fortifications, dont il n'a aucime idée« comme tous ceux qui l'approchent, comme un enfant impérieux qui désire ardemment un joujou; il s'impatiente quand je lui dis qu'il faudra un an, deux ans, trois ans, selon le nomhre d'hommes et d'outils qu'il mettra à ma disposition ^ Je l'ai un peu calmé en lui faisant remarquer (jue le gouvernement français avait demandé 5 ans pour fortifier Paris, au heu de trois que la Chambre paraissait désirer.
Le voilà maintenant, au grand regret de ses faiseurs ordinaires qu'U a, je crois, tous laissés ici, auprès de son fils que
les uns cUsent mourant et les autres plein de santé. Sauront-ik se dégager de rélémant turc? des fripons, des traîtres, et se transformer eux-mêmes en arabes? Sauront *ils choisir la marche la plus convenable pour sauver leur puissance? J'en doute à cause de leurs préjugés et de leur peu de lumières. La position est si critique que, probablement, ils consulte* ront Soliman Pacha. Si d^ici au départ du paquebot j'ai quelques renseignemens à cet égard, je m'empresserai de vous les faire connaître.
Le parti qu'ils vont prendre aura des suites si graves que si je n'avais pas craint de les embarrasser, et de faire parler de moi aux journaux, j'aurais profité de l'occasion pour aller auprès de Soliman Pacha, puiser des renseignemens cer* tains sur l'armée, et surtout sur la bravoure et la fermeté des Fellahs enrégimentés, lorsqu'ils sont en face de Tennemi. Je croîs toujours, jusqu'à plus ample informé, que s'ils étaient commandés par de bons officiers, ils ne seraient guère inférieurs aux troupes européennes. Ces bons officiers y man* quent tout à fait. Cependant il est à peu près sûr que parmi les sous-officiers de l'armée, on trouverait de quoi rempbi les cadres supérieurs et autres d*une manière plus heureoie qu'Os ne le sont aujourd'hui. Et, en effet, celui qui sait sans hésiter exécuter les commandemens qu'on lui fait est évidemment supérieur à celui qui, de lui-même, ne sait pas faire ces commandemens. Enfin si la France envoyait un bon noyau de troupes pour former, ou aider le Pacha à mieux administrer, les Anglais seraient certes bien loin d'être mat très du pays. Les habitans ne peuvent que gagner, ainsi que la civilisation, à un changement qui les débarrasserait de^ Turcs, Or, si ce service ne leur est pas rendu par le Pacha même, n'est-il pas à désirer dans l'intérêt de la France, que ce soit à cette dernière qu'un si grand bienfait soît dû? Je ne vois, en parlant aiusi, qu'un point imperceptible du gjobe, et peut-être que je changerais d'avis si j'étais mieux au cou* rant des grands et vrais intérêts de Thumanité. H serait
L'INSURRECTION DE CATTOIE.
bien pénible pour mol^ d^assister à la dislocation complète de ce que je suis appelé à défendre, surtout si d'autres que la France devaient en profiter. C'est pourquoi je chercherai toujours à marcher vers ce dernier but.
Le Pacha était gai, très gai, la dernière fois que je l*ai vu; serait-ce parce qu'il venait de s'assurer que l'envoyé du Sultan n'était, comme tant d'autres, qu'une marchandise, qu'il était sûr d'acquérir? Serait-ce à cause de l'insurrection de Candie, dont la population, sous ses lois, était fort trancjuille? Ne serait-ce, enfin, qu'un mascpie pour en imposer par une bonne contenance, à la masse des niais qui ne jugent que sur les apparences, ou bien aux négocians, en cherchant à leur faire croire qu'U n'était pas encore au moment de donner son bilan et qu'U restait encore du temps devant eux pour exploiter son cofiTre-fort, J'ignore la véritable cause; mais toujours est-U que cette joie a dû paraître extraordinaire aux hommes réfléchis.
A propos de l'insurrection de Candie, je ne dois pas passer sous silence qu'on a voulu et qu*on voudrait encore m'y faire jouer un grand rôle; rien moins que celui de général en chef des insurgés, rien que cela, La proposition est sérieuse, très sérieuse, et a été accompagnée de tous les accessoires obligés dans le Levant. C'est mon futur premier aide de camp, en correspondance avec les insurgés, qui est venu m'assurer qu'il ne tenait qu'à moi d'acquérir une grande célébrité. Cet homme, de 30 à 35 ans, appartient à l'une des plus riches et des plus influentes familles de l'Egypte. J'ai répondu que je n'étais pas un aventurier et que, par conséquent, sa proposition, quelque flatteuse qu'elle ffit, était refusée net, que cependant j'accepterais aussitôt qu'il m'aurait apporté un ordre écrit et signé de votre main, monsieur le Maréchal. n reviendra très probablement à la charge et je ne serais même pas étonné, pour peu que l'insurrection se maintienne, qu'il en fît, par ses correspondants à Paris, des démarches auprès de vous. Je crois que plus tard je connaîtrai le premier moteur de cette levée de boucliers.
Le russe et Tanglaîs ne seraient-ils pas déjà d'accord sur le partage de l'Orient? En prenant pour vrai, tout juste le contraire de ce cjue Napier a voulu faire croire sur la question égyptienne, je crois que je ne me suis guère trompé; pourquoi n'en serait-il pas de même quant à la question générale? mais je m'éloigne de mon sujet.
Le 3 mus.
Je vais avoir l'honneur de vous exposer très succinctement, Monsieur le Maréchal, les travaux à exécuter, ou en train d'exécution, que je considère comme nécessaires pour donner à Alexandrie une consistance convenable. Pour me suivre, il faut avoir sous les yeux la 37^® feuille du grand ouvrage sur l'Egypte, que je dois à robligeance de M. Beaufort, capitaine d'Etat major. Sans cette note, j'aurais été obligé de faire un plus grand nombre de reconnaissance; mon service serait plus facile encore, si je pouvais disposer de la totalité de l'ouvrage précité ou au moins de tout ce qui est relatif à la question militaire. Je vais me trouver seul juge du système de défense à adopter pour l'Egypte; je dois donc consulter tous les docu* mens qui peuvent éclairer la question. J'ai jeté les yeux autour de moi et je ne vois personne qui puisse m'aider; pas même sur les idées d'ensemble. L'ouvrage précité seul pourra me fournir de précieux matériaux, à moins que vous n'ayez la bonté, Monsieur le Maréchal, de m'aider de vos conseils; une simple note, non signée, suffirait pour me faire réfléchir et par suite rectifier les projets* De cette manière le Gouver* nement français ne serait nullement engagé. On peut d'ailleurs compter sur ma discrétion, si elle était nécessaire. Avec vos conseils, et l'ouvrage en question, la grave responsabilité qui pèse sur moi serait infiniment allégée. En attendant ces secours indispensables, je ne désespère pas démener le Pacha à vous demander des gardes et peut-être même des officiers d'artillerie et du génie, devrais-je pour cela lui promettre