LA MISÈRE EN EGYPTE. S
fier, à mesure que les événemens, en se développant, me les auront fait connaître*
Le départ du Pacha a fait cesser la vie politique dans Alexandrie, et j'ignore ce qui se passe au Caire.
Depuis ma dernière lettre, il pleut tous les jours et le tems est extrêmement refroidi, en sorte que les travaiix de fortification sont à peu près suspendus. II n^en est pas de même des ravages occasionnés par la peste et la misère; depuis que le tems est mauvais^ leurs victimes augmentent chaque jour d^une manière sensible, et, comme de raison, le malheureux fellah, nu, coché dans la boue, et à moitié mort de faim,
■ est le premier frappé. C'est un phénomène très singuHer et qui, en même tems, navre Pâme, que de voir un peuple de cultivateurs amené par la superstition et les avanies de toute espèce, à croire qu'il ne doit pas jouir d'un sort au-dessus de la brute, sort qu'il accepte avec la résignation la plus complète; tels sont encore dans leurs huttes de quatre mètres carrés, les ^/^ à peu près des fellahs dans le pays le plus fertile du globe,
■ L'explication de ce phénomène de misères est facile. On sait en Europe que le Turc n'a jamais rien produit de durable, et qu'il est essentiellement destructeur. Depuis que je le vois de près, j'ai compris qu'il était dans sa nature, d'exercer cette faculté destructive, contre tout ce qui est bon et bien au physique comme au moral; c'est ce qui fait dire ici que son regard suffit pour faire avorter les femmes, et hébéter ceux qu'il rencontre, de même que sa présence dans un champ en fait périr la récolte. Enfin le voisinage d'un Turc porte malheur. Donc, etc. Honte donc à ceux qui travaillent à maintenir les institutions turques, et surtout l'influence qu'elles exercent encore sur une portion du genre humain.
■ Je ne suis plus étonné maintenant de la lenteur avec la« quelle les travaux d'agriculture, de fortifications, etc* sont conduits. « Pourquoi nous fatiguer, disent les travailleurs? Si la part de blé pourri cpi'on nous donne était augmentée, passe encore, mais nous savons qu'il n'en serait rien, et que
si un jour nous montrions toute notre vigueur, on l'exigerait indéfiniment, ou bien encore nous serions roués de coups )>.
C'est qu'en effet on a vu les choses se passer ainsi!
D est impossible d'imaginer des hommes plus malheureux que les feUahs, et cependant ils préfèrent Méhémet-AK au Sultan, parce qu'ils craignent cjue celui-ci n*envoye un plus grand nombre de Turcs au milieu d'eux. Le Turc est donc tout aussi funeste à ce pays que l'étaient jadis les fameuses plaies: il engendre la misère, et celle-ci engendre la peste dans cette contrée qui, cultivée par des mains libres, serait avant 10 ans, le jardin du globe; il est donc à désirer que le Turc meure politiquement, et Dieu veuille que sa succession ne soit pas grevée de flots de sang.
On ne peut attendre rien de bon des institutions que la très peu Sublime Porte a données récemment à l'Orient* à moins qu'elles ne soient, comme a fait Pierre le Grand pour le nord, mises à exécution par des étrangers, car que produirait le violon de Paganini, manié par des mains qui n'auraient jamais touché un archet!
16 mars 1841.
Le Pacha est arrivé hier avant midi, et je ne lui ai rendu mes devoirs que ce matin à 8 h ^^4, afin de donner à la coiuti* sannerie le tems de terminer ses évolutions, et de le trouver seul, si c'était possible* J'y ai réussi. Toujours même accuei!» même bienveillance, et je puis dire même considération, non pour moi toute entière, bien entendu, mais bien comme fraction du grand tout auquel j'appartiens, la France, dont l'influence, j'espère, ne sera éclipsée par personne, s'il plaît à Dieu, dans ce pays-ci.
Le Pacha se sent gêné, il me l'a dit en ces termes:
tf Je ferai fortifier P Egypte, mais sans bruit, si c'est possible; les 5 meilleurs élèves de mon école du Caire vont être mis -à ta disposition. J*espère que tu en seras satisfait. Tu auras en outre de plus qu'aujourd'hui les sapeurs de Faniiée
LINFLUENCE D'ARTIN-BEY.
qm était en Syrie; tu feras ce que tu pourras, prends patience! » 1 Je lui ai dit que je comprenais sa position, et que ses intentions seraient ponctuellement exécutées en ce qui dépendait de moi; qu'il avait dû s'apercevoir, depuis longtemps, que ce n'était pas ma faute, si la mission dont il m'avait chargé était connue, et n'avançait pas plus rapidement: « Je connais ta prudence, je sais tout w.
Puis il m'a dit quelques mots de regret sur le départ de M, Cochelet. L'un de ses féaux marchands de coton étant sui^enu^j'ai tiré ma révérence à contrecoeur, parce qiie j'espérais bien apprendre ou deviner quelque chose sur les conseils secrets tenus au Caire dernièrement, et dont rien jusqu'ici n'a transpiré, ou du moins n'est arrivé jusqu'à moi. S, A, Méhémet-Ah se porte bien et la satisfaction que montre sa figure, provient, m'a t'on dit, des nouvelles de Constantimople, i J'ai depuis plus de deux mois des doutes sur l'exactitude ' avec laquelle mes paroles sont traduites au Pacha par son interprète Artin-bcy; aujourd'hui mes doutes n'ont fait qu'augmenter; heureusement que mes rapports écrits qui arrivent traduits au Pacha, par une autre voie que la sienne, le forcent à ne pas trop s'écarter de la vérité, sans cela je crois qu'il m'aurait déjà rendu plus d'un mauvais service*
Cet homme, tout puissant encore aujourd'hui, du moinfi en apparence, voudrait que son beau-frère, Ekekin*liey, passât auprès du Pacha, comme ayant l'instruction d'un ingénieur militaire, et pour cela il a besoin de moi, et serait tout à fait dans ma manche, si, ainsi qu'il me l'a dit, je consentais à parler favorablement au Pacha sur rinstruction d'Ekekin. Je lui ai dit que je ne pouvais parler ni en bien ni en mal de son beau-frère, parce que je ne le connaissais pas assez, ■ et qu'il y aurait légèreté de ma part à me conduire autrement; mais qu'aussitôt qu'en travaiUant sous mes yeux et sous mes ordres, aux fortifications, il m'aurait montré quelque capacité, je ferais pour lui, et sans y être poussé par personne, ce
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qu'il m'avait déjà vu faire en présence de tout le divan pour Selim-Pacha, pour Massar-Effendi, pour Mustapha-Effendi, et même pour le pauvre Mancini, ArcMtecte de la Ville, à qui tout le monde jetait la pierre^ et sans lequel je serais aujourd'hui bien moins avancé, pour les levers de fortifications.
Les choses en étaient restées là, et je croyais qu'il n'en serait plus cfuestion, mais si j'en juge par les courbettes et les protestations qu'il m'a faites aujourd'hui, je m'attends à être de nouveau entrepris sur ce sujet.
Il est bien fâcheux d'être obligé, pour faire arriver la vérité à qui de droit, de se servir d'un inter|)rête intéressé, et Jaloux de l'influence des autres. J'aurai l'oeil sur lui-
L'argent pour venir de France ici occasionne des pertes parfois assez notables: c'est pour cela. Monsieur le Maréchal, que j'ai l'honneur de vous prier de me faire toucher ici, de la même manière que les agents du Constilat, ou de la Marine, touchent leurs appointemens, l'indemnité que vous avez bien voulu me faire obtenir sur les fonds du Département des Affaires étrangères.
J'ai eu l'honneur de recevoir hier seulement votre lettre du 13 février dernier; j'ai senti en la Lisant que ce n'était qu'en consacrant tout mon courage et toutes mes forces, à mener à bonne fin une entreprise bien pénible, que je pourrai justifier cette nouvelle marque de votre bienveillance envers moi, et vous exprimer en même tems ma vive reconnaissance.
J'avais terminé cette lettre lorsque M. Cochelet m'a fait prier de passer chez lui pour m'apprendre que S. A., qu'il a vu ce matin après moi, lui a annoncé, de la manière la plus aimable qu'elle m'avait nommé Bey, et que si elle ne me Favait pas annoncé directement elle-même, c'était pour en donner la satisfaction, à celui qui m'avait présenté la première fois à Son Altesse* Cette distinction flatteuse, qui n'est pas, m'a-t-on dit, tout ce que le Pacha se propose de faire pour moi, m'embarrasse et me mettra, en apparence, en eontradio
GALUGE NOMMÉ BEY. 403
don avec mes discours. Je ne Pai cependant pas sollicitée et en admettant que vous, Monsieur le Maréchal, me permet* dei d'accepter, je prouverai que mon indépendance n'en souffrira pas. Je trouve aussi que c'est une preuve assez peu conciliante de la soumission du Pacha à la Sublime Porte, que d'offijr le titre de Bey à un Français : au reste j'irai tout à l'heure remercier le Pacha d'une manière convenable, et par le prochain courrier j'aurai l'honneur d'écrire à Monsieur le Maréchal, le résultat de cette affaire. Je voulais rester inapperçu et voilà que contradictoirement à ce dont nous étions Donvenus ce matin, il me met aussi en évidence que possible. N'aiirait-il pas un but?
Je suis avec le plus profond respect, etc.
Gallige.
Bopieipandanco polhiqiie. Egypte, XIII, £«• 236-243.
128. — M. Vattier de Bonrville à Son Exoellenoe Monsieiir iB IDnistre et Secsrétaiie d'Etat au Département des Affaires Etrangères à Paris.
; Réception par le Vice-roi: son air de satisfaction. — Ses bons sentimens à l*égaid de la France. — Tous les soins donnés désormais à la réorganisation de roinnée. — Formation de camps. — Nouvelle organisation civile destinée sortoat à aoulager les cultivateurs. — Continuation des exercices de la garde nationale. — On peut toujours avoir des craintes sur la fidélité des fonctionnaires de rentonnge dnl^co^roi.
Caire, le 13 mars 1841.
Monsieur le Ministre,
J'ai eu rhomieur d^informer Votre Excellence de l'arrivée Ae S. A. Méhémet-Ali au Caire, et de lui rendre compte de ma première visite au Vice-roi. Instruit de son prochain re-
13 MARS ÎB4L
tour à Alexandrie, j'ai cm devoir Ixti préseeter à nouveau mes hommages* Je me stiis rendu^ hier au 8oir, au palais. Il nV avait auprès de S- A* que le Consul Général de Toscane arrivé la veille d'Alexandrie, Le Vice-roi m^a reçu avec bonté, et je l'ai trouvé infiniment mieux disposé. La conversation a été familière* Les nouvelles d'Europe ont fait le principal objet de l'entretien; et leur nature» rassurante pour S, A., lui donnait une satisfaction visible dans ses traita quoiqu'il la manifestât peu par ses paroles. II a parlé de la supériorité de la France, de ses grandes ressources et de son influence sur Fopinion. On a lu des traductions de journaux; et j'ai eu Foccasion de me convaincre dans le cours de cette visite, qui s'est prolongée assez avant dans la soirée, que le véritable motif du séjour actuel du Vice-roi au Caire est de pourvoir à de nouveaux moyens de défense.
En efl'et, Monsieur le Ministre, les soins les plus actifs du moment, ne semlilent tendre qu'à la réorganisation de Faimée. Des médecins sont envoyés de tous côtés pour réformer les hommes invalides. De fréquentes inspections ont lieu parmi toutes les troupes; et Ton est sur le point de faire des régi» ments nouveaux avec les débris de ceux rentrés de SyTÎe. Je n'ai, jusqu'ici, que des données incertaines sur la nou» velle composition de l'armée. J'espère toutefois pouvoir adresser, par ce courrier, au bureau statistique, un travail sur l'état de Tarmée égyptienne au moment de la retraite de Syrie.
Un camp se forme, dès à présent, à Nabarot dans la basse Egypte, On le tlit composé des 3^™, 7^™, 23^°>« et 32*^*= régiments d'infanterie complétés par les 13*^^ igème^ ^i 25^^^ de la même arme. Une excursion que le Viee*roi \'ient de faire, ces jours-ci, à Mansoura, s'explique par les dispositions militaires prises dans cette pro\^nce, et par des mesures admini* stratives qui apportent, dit-on, un changement dans le* moyens de perception des impôts publics. Ce changement serait tout à fait à l'avantage des contribuables. II a été probablement amené par certaines manifestations de mécon-