‹ L'Égypte et l'Europe; la crise de 1839-1841;Chapitre 146 sur 189 · LES POPULATIONS DE L'EGYPTE · texte numérisé non relu

LES POPULATIONS DE L'EGYPTE

mille) puisse subsister de nos jours. C^est pourtant ainsi* On jugera sans doute que son terme approche et que bientôt elle aura vécu. Cette conclusion pourrait bien être une erreur «t voici pourqiioi: il est bien vrai que les sommités de la race arabe ou feUabs, sont, vu Tincapacité des Turcs, suffisamment mûrs pour prendre part au gouvernement. Il est très vrai encore que ces sommités sont plus instruites et ont beaucoup plus Tesprit d'ordre que les Turcs et cpie, pour cela mêm^, ils sont plus susceptibles que ces derniers d'adopter les idées de la civilisation européenne; mais elles ont contre elles les Arméniens, les interprètes, et cette colonie d'étrangers, véritable égoût des nations civilisées (tous ces individus, si jamais TÉgypte devenait libre, ne pourraient plus s'engraisser des sueurs des fellabs). Enfin elles ont contre eHes la plus grande partie de leur propre race, à cause de cette vieille habitude cpi'elle a d'être gouvernée par des étrangers, les 99 centièmes des fellahs ne conçoivent pas que Tun des leurs puisse jamais être autre chose que fellah. Les cultivateurs détestent bien cordialement les Turcs, et cependant ils pren-* draient fait et cause pour eux, si l'élément arabe essayait de secouer le joug actuel.

Le sort des Egyptiens ne peut donc être amélioré que par le secours d'une force extérieure qui, à cause des jalousies des nations de l'Europe, ne viendra probablement pas, ou bien par Méhémet-Ali, s'il sait utiliser les matériaux dont il dispose encore, matériaux que je vais faire connaître eu peu de mots.

J*ai cru un instant qu'il pouvait compter sur la plus grande partie des Pachas, des Beys, et sur quelques administrateurs, mais l'indignation cpi'ils ont manifestée lorsque, pour la première fois, le Pacha a courbé la tête devant la crainte d'un bombardement, n'était pas de bon aloi; croyant le danger passé pour toujours, ils supposaient que leur bravoure en paroles ne les engageait à rien, ils espéraient d'ailleurs conserver par ce moyen leurs fortunes et leurs gros appointemens, et de plus rejetter l'odieux de la soumission du Pacha sur ceux

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qui l'avaient conseillée. Ce qui prouve ces assertions, c'est, qu'aujourd'hui que le firman sur Fliérédité est connu, fort pei» d'entr'eux laissent percer cette indignation qui d'ator<i m'avait séduit. Ce n'est donc pas là que le Pacha trouvera un appui réel, (il y a, bien entendu, d'honorables exceptioiiB, il est possible que le silence de plusieurs ait été commandé par le Pacha par le même motif, qui fait qiie Saîd Bey est comzDe eîdlé sous la tente à 8 ou 10 Ueuea d'Alexandrie, ainsi le nombre des Pachas dévoués serait plus nombreux que je ne le suppose ici) mais bien parmi les soldats et la garde nationale. J'ai déjà fait connaître mon opinion sur les premiers, je vais en faire autant quant à la deuxième. Je dois prévenir que tout ce que je dirai à l'égard de celle d'Alexandrie, s'applique aussi à celles du Caire, de Damiette et de Rosette, villes où les élémens en sont, dit-on, meilleurs, plus patriotiques et plus avancés en civilisation.

La garde nationale d'Alexandrie forme deux régimens de 2.500-2.600 hommes chaque, parmi lesquels on ne compte qu'un très petit nombre de Turcs relégués principalement dans les grades inférieurs. Cette milice, exercée tous les jours de* puis sa création, me paraît aussi bien instruite que l'armée, mais ces exercices quotidiens l'indisposent de plus en piuâ contre le Pacha, malgré la solde qn'il fait aux chefs, et les rations journalières qu'il fait distribuer aux soldats. Le Pacha n'ignore pas son mauvais esprit qui semble subversif de tout ce qui lui reste de puissance, et cependant il la garde et sévit contre ceux qui ne remplissent pas exactement leur ser\îce, ce qui évidemment augmente l'exaspération. Les vues dîi Pacha s'expliquent, je crois, de la manière suivante, ou bien il faudrait le taxer de fobe. 11 sait que les Arabes et les fellab en prenant l'habitude du commandement et de robéissance apprennent aussi que les Turcs ne valent pas mieux et putêtre moins qu'eux.

11 sait que si momentanément il les indispose contre Ivi^ leur haine contre les Turcs devient de plus en plus implacable.

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Il ne craint pas, du moins pour le moment, cju'une force extérieure vienne les insurger tout à fait contre lui; d^ ailleurs, les troupes de la garnison, sur lesquelles il compte» suffiraient pour empêcher les voies de fait.

Enfin il est sûr de ramener cette milice à lui et de se l'attacher à jamais, ainsi que les soldats, lorsqu'il leur aura fait connaître son dernier motr Régner en fondant sa puissance fiur Pélément arabe seuL

Tel est le projet que je lui suppose; tout ce que j*ai vu, depuis que cette idée a traversé ma pensée, il y a bientôt 3 mois, tend à me confirmer dans cette opinion que, bien entendu, je garde pour moi.

Le moment me parait favorable, très favorable à Texécution du projet: le fîrman qui investit le pacha de Fhérédité, en prescrivant la réduction de l'armée, et des améliorations dans les administrations, lui donne les moyens de Taccomplir ©ans secousses et de faire remonter jusqu^au Sultan le mal momentané qu'occasionneront les mesures à prendre, pour atteindre son but avant qu'on puisse le soupçonner; s'il laisse échapper cette occasion qui ne se représentera plus, il tombe au rang des Pachas ordinaires et inévitablement dans les serres de l'Angleterre . La France alors ne lui devra plus rien et fera bien, selon moi, d'agir à tems pour son propre compte, il serait par trop pénible de voir étouffer sous l'égoïsme anglais les nombreux germes de civilisation française, et déjà, fort vivaces, que la France a semés parmi les Egyptiens. L'organisation de la marine, de l'armée, des écoles, etc. viennent de nous. Ce n'est pas sans émotion que tous les jours, de mon cabinet, j'entends les musiciens du Pacha, de l'armée et de la garde nationale, jouer nos marches militaires; la jeunesse du pays qui a suivi nos écoles, n'a pas oublié nos arts, nos sciences, l'urbanité de nos manières, nos victoires, etc. qu'elle fait connaître à ses compatriotes en les exagérant comme de coutume; les Egyptiens n'ont pas non plus oublié l'équité de notre administration, les malheureux! comment le pour-

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raient ^ils? lorsque celle qui les régit depuis nous est sane foi, BanB loi^ et ipii pis est, gane entrailles.

La France, entourée de Fauréole dont je viens de parler^ est donc placée, dans un grand nombre de têtes égyptiennes, bien au-dessus des autres nations. Ces têtes, si Tordre natxirel n'était pas interverti par l'or et les intrigues des Anglais, règneraieut avant 10 ans sur TÉgypte, et pour sûr les Egyptiens seraient infiniment mieux qu'aujourd'hui.

Je n'ai rien dit encore de la religion, institution si puissante d'action, de bonbeur, et de progrès, lorsqu'elle est entre les mains de la sagesse; malhenreusement ceux qui la dirigent aujourd'hui ne s'en servent que pour abrutir et exploiter le peuple. J'ai vu Mer une masse considérable de fellahs entourant un cercueil contenant un cadavre qui, disait-on, n'avait pas voulu sortir de la ville: chaque fois cju^on essayait de le faire passer par la porte de Rosette, une force invisible entraînait les porteurs à droite, à gauche, en arrière, mais jamais en avant. J'ai demandé ce que signifiait cette jonglerie? une pluie d'or dans les coffres des imans, m'a^t-on répondu. Et comment? Le peuple est persuadé que cela n'arrive qu'à ceux qui, de .leur vivant, n'ont pas fait aux mosquées et aux imans une part assez large, etc. Je sais d'ailleurs queceux-ci voudraient entrer pour beaucoup dans le gouver» nement de F Egypte, il faudra donc que le Pacha les achète ou bien les intimide par les moyens connus en Orient, ainsi qu'il Pa déjà fait, dit-on, au commencement de sa carrière, sinon ils lui seront contraires.

Je cherche de bonne foi la vérité pour en déduire ce qui peut améliorer le sort des Egyptiens, et la puissance du Pacha, je cherche avec non moins de persévérance tout ce qui peut être utile à mon pays; mais entouré de brouillards, comme je le suis, il est très probable que j'ai déjà commis bien des er^ reuxs, et que j'en commettrai encore. J'espère, Monsieur le Maréchal, que vous voudrez bien les excuser, en considération de rempressement avec lequel vous me verrez les recti-

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