ACCETTATION DE MOHAMED-ALY
IBrahim Pacha Fordre d*évacuer la Syrie et de revenir en Egypte avec toute Farmée et tout ce qui est au service égyptien.
Le Divan du Mouavénêt (cabinet du Vice-roi), a l'honneur de faire part de ces nouvelles à tous les Chefs d'administration.
GorrcspondAiice pciUtique. Egypt, XI, f^ 242.
36, — M. Cochelet à Son Excellence Monsieur Guîzot Ministre Secrétaire d'Etat des Afiaires étrangères.
SOMMAIRS: Résoludoii prise par le Vice-roi d'ucceptef rhêrédité d« FËgypte seule» de rendre la iotte Dttomaiie et d^évacuer la Syrie. — - Circona tances qui ont amen/ cet important dénouement. — - SolUcitationfl de tout son entourage et du commerce |»ar crainte d*nn bombardement. — Agitation parmi le» tronpea: Mohamed- Aly A pu redouter ïine insurrection de soldat» qui eût pu lui coûter la vie. — Il a seulement voulu obtenir du commodore Napier les garantie» des avantages promis. — Mohamed -Al y a demandé à voir Cochelet. — Cochelet s'y est refusé, n*ayant pas à prendre part anx arrangements convenus entre le Vice-roi et le commodore anglais, et devant attendre là-dessus les ordres de sou Gouvernement; il a ajouté quVn agissant ainsi après sa lettre au Roi, Mohamed- Al y se mettait dans une position fausse^ peu digne et peu honorable. — Cochelet n'a pas voulu s'assocîeaf à la défection peu digne du Vice^roi: à lui seul de juger de la gravité des circonstances; mais Cochelet regrette qa*il ait abusé la France sur sa force et sur son caractère. — Le ïendcmain, à la réception du Bairant, Cochelet lui souhaite une position < digne et tranquille *: il y sent un reproche, lève les yeux au ciel, dit qu'il a 72 ans et qu'il croit à ta fatalité. — ^ Le Vice- roi reçoit le commodore Napîer avec des égards inaccoutuméi. — Cochelet emploie à ce sujet le langage le plus aévère: il y a là quelque chose de honteux, après tant de jactance, après avoir accepté le défi de toute TEurope. — On s^étonne beaucoup^ dans tous les nûiîeax, de Pinitiative prise par le commodore Napier» avant toute communication régu- Hèie de la Porte ou des autres puissances européennes. — Cochelet demande le congé qu'il désire depuis longtemps, fatigué de cette longue mission v pendant laqueDe s'est joué te plus grand drame politique des temps modernes j». — H pourrait être remplacé provisoirement par M. Detmeloizes, consul à Beyrout.
.Uexandrie, le 27 novenitre 1840.
Monsieur le Ministre^
Mes dépêches des 23 et 25 de ce niois, qui sont parties hier >ar le bateau à vapeur anglais 1* Orientai ijui se rend directe-
ment à Malte, vous ont fait coimaître le comxQenceinent des négociations entamées entre le Commodore Napier et Méhémet-Ali. J'ai remis, à la hâte, à ce paquebot, an moment de son départ, une dépêche télégraphique ainsi conçue: «Après une longue correspondance entre le conunodore Napier et le Afinistre des affaires étrangères de Méhémet Ali, le Vice* roi s^est décidé, aujourd'hui, à accepter l'hérédité de l'Egypte seule, à rendre la flotte ottomane et à évacuer la Syrie».
Je vais vous rendre compte maintenant. Monsieur le Mi* niâtre, des diverses circonstances qui ont donné lieu à cet important dénouements.
J'ai eu l'honneur de vous transmettre une copie des notes qui ont été échangées, dans les journées des 22, 23 et 24 novemhre, entre le Commodore Napier et Boghos Bey. Je soins à cette dépêche celles qxii ont été écrites les 25 et 26 suivant.
C'est hier matin que Méhémet Ali s'est décidé à accepter toutes les conditions qui lui ont été proposées. Je dois dire, Monsieur le Ministre, qu'il a cédé aux sollicitations qui lui ont été faites par tous ceux qui l'entourent et le voyent habituellement, consuls généraux, négocians étrangers. Turcs, Arabes, sans en excepter aucun, mais surtout que chacun a été dominé par la crainte d'un bombardement inounédiat et nue espèce de terreur panique qui s'était répandue dans la population. Les troupes, fortement travaillées depuis deux jours, disaient déjà hautement qu'elles ne se battraient pas. Les artilleurs d'une des principales batteries avaient encloué leurs canons. Méhémet Ali était inquiet, agité, et craignait de perdre l'Egypte au milieu d'uae insurrection de soldats qui aurait trahi sa faiblesse, ou d'une émeute populaire dont il aurait peut-être été sa victime. Son parti fut irrévocablement pris le 25 au soir, d'accepter l'hérédité de l'Egypte. Il n'eut plus d'hésitation que sur les conditions qui lui étaient imposéea relativement à la flotte ottomane et à l'évacuation de la Syrie. En ce qui concerne la flotte, il lut décidé, le 25 au soir.
TRANSACTION AVEC NAPIEB,
lai
la lettre ci-jointe du commodore Napier, qu'eOe se tiendrait prête seulement à mettre à la voile» et qu'on n'insisterait pas sur son départ jusqn^à ce que le gouvernement héréditaire de FÉgypte eût été garanti au Pacha. Quant à révacuation de fia Syrie, ce fîit seulement le 26 qu'il fut convenu qu'elle aurait Ueu immédiatement et qu'un officier égyptien partirait aussitôt avec un officier anglais pour en donner l'ordre à Ibrahim Pacha.
La veille au soir, Méhémet-Ali m'avait envoyé son second interprète pour me prier de passer au sérail afin de me consulter sur la manière dont l'évacuation de la Syrie devait avoir lieu, dans l'espérance sans doute que je ne lui refuserais pas mes conseils et que je légitimerais en quelque sorte, par ma présence, sa transaction avec le commodore Napier. Je refusai nettement d'aller au Palais, et je m'étonnai même que Méhémet-Ali ait eu Fidée de me consulter, lorsque tous ses arrangement étaient déjà conclus avec l'Amiral anglais. Je lui fis dire que, d'après sa lettre du 7 novembre adressée an Roi, qui avait été écrite sans ma participation, son rôle et le mien étaient tracés, qu'il était de sa dignité et de mon devoir d'attendre les ordres de Sa Majesté, que le nouveau gouvernement du Roi, ainsi que je le lui avais dit quelques jours auparavant, s'était placé sur le terrain du mémorandum du 3 et de la note du 8 octobre; qu'A négociait activement en sa faveur, très certainement et dans tous les cas, pour qu'il ait l'Egypte héréditaire, mais peut- être aussi pour quelque chose de plus que le traité du 15 juillet, ou enfin pour un statu qu& militaire qui permettrait de négocier pendant l'hiver sur la base d'une compensation quelconque. J'ajoutai qu'il me paraissait au moins extraordinaire que le commodore Napier \Tnt, sans une autorisation préalable de toutes les Puissances ou sans un ordre réguEer de la Porte, proposer à Méhémet- Ali de se contenter de l'hérédité de l'Egypte, lorsque c'était la France, par sa note du 8 octobre, adressée a toutes les cours, qui avait nettement déclaré qu'elle ne consentirait pas à la
mise à exécutioa de l'acte de déchéance pnHumcé à ConiBtantinople; qu'ainsi donc, Mâiémet AE» par la précijMtation qaH mettait à accepter, de la main de ceux qoi venaient de le déposséder de la Syrie et qm avaient même scdUcîté sa déchéance, les avantages que la France, seole et la premiiR entre tontes les Puissances, s'était engagée hautement i fan assurer, que Méhémet-Ali, ai-je dit, se plaçait vis-à-vis de nous, surtout après la lettre écrite par fad an Rot, dans une position fausse, peu digne et p^i honorable; qu'il était i craindre que le Gouvernement du Roi, tout en lui sadunt gré de sa modération pour enqiCchcr un conflit entre fan et les grandes Puissances, ne le hlamât d'avoir si tôt désespM de son appui« lorsqu'il travaillait à lui fSrire c^tenir, par h négociations, plus que ce qu'il venait d'accepter.
Le langage que j^'ai tenu à l'intcxpsète de Mâtémet-ili, pour qu'ail le fad transmit, m'était dicté par la position particuliète que j^ai toujours gardée en Egypte, et la conduite que la situation nouvdfe mlmposaît. En évitant de m'aaio- €ier« par mes con8eik« à la défectkm p^i digiie, à mon avis, de Mâiânet-AK* je n^'ai pas toqIu, cependant, le précipiter par des exhortations inutiles et fanfaronnes, dans l'abtnie de malheurs oà aurait pu le fiûre tomber un bombardement immédiat, à cause des dispositiolie bim connues de la troupe et du peuple* Je me suis borné à lui fiire dire qu'il connaissait sa position* W engagnnen» qull avait pns et les devmrs qa^il a^*ait à ranplir: que c'était à lui à juger de la gravité des drronstancrs: que je le plaignais sînccraBcnt d^avoir si mal connu MU armée et $on peuple, qui étaicat disposés partout à rabandfMUMT* lorsqu'il 1» avait coostamment présentés à toute TEumpe coaame une espèce df^pouvantail et que je re^nc^lats surtout qu'il ait abasé la Franee sur sa force et wa MTÉCtèr^.
Iwe W^iHlemain était le jecond pour du Bafram oufète musulmane daw laquelle Mékénaei AK rr^uît to«s les oooank gênéraux et Ws EuitipMKs. Je m y lendir em unifioRne avec les
PENDANT LE BAIRAM,
officiers du Consulat général, les Ëtats-^majors des deux corvettes françaises et quelques principaux négociana, Méhémet- Ali paraissait affecté. Il était taciturne. Je ne parlai pas de révénement du jour en présence de tout le monde. Je lui dis seulement que je lui souhaitais une position di^e et tranquille, après tant d'agitations et de vicissitudes. Le mot de dignité lui fît supposer sana doute que je lui adressais un reproche indirect sur la situation du moment; car il leva les yeux au ciel, me disant qu'il avait 72 ans, qu'il ne voulait verser le sang de peirsonne, et qu'il croyait, comme Turc, à la fatalité. Je vis dès lors que tout était fini avec le commodore Napier* Cet officier supérieur, qui n'avait pas voulu aller voir Méhémet-Ali avant d'être d*accord avec lui sur tous les points de sa transaction, s'y rendit bder, aiissitôt que tout fut terminé. On m'a dit que le Vice-roi l'avait reçu avec des égards inaccoutumés envers un Capitaine de vaisseau. Il alla à sa rencontre lorsqu'il entra dans le Divan, lui fit offrir la pipe, honneur qu'il n'accorde même plus aux Consuls généraux, et le reconduisit à sa sortie. Au lieu de voir dans le commodore Napier l'homme qui avait bombardé Beyrout, avant même que le traité du 15 juillet lui eût été notifié, qui avait incendié toutes les villes des côtes de la Syrie, insurgé les populations et fait déserter les troupes égyptiennes, Méhémet-Ali ne vit en lui que l'officier anglais qui aurait pu détruire son Palais, et cela au milieu de fortifications hérissées de plus de 600 bouches à feu, avec 50 bâtimens de guerre, 25 mille marins dans le port, 20 mille hommes de vieilles troupes, campés autour d'Alexandrie, sans compter une garde nationale nombreuse et des nuées de Bédouins, Il y a, il faut le dire, dans la conduite de Méhémet-Ali, quelque chose de honteux, après tant de jactance, après avoir accepté le défi de toute l'Europe, après avoir été enfin sur le point de nous engager, à cause de ses prétentions exagérées et de son attitude menaçante, dans une guerre désastreuse* Il faudrait presipie se féliciter q^e tout fût terminé comme la force des choses et des circonstances
104 Î7 NOVEn^BRF Îlt4^.
l'a décidé, si la France avait été appelée à jouer, dans cette dernière transaction, le rôle qui lui était destiné- On a peiae à concevoir comment le commodore Napier a pris sur lui d'en finir, lorscjue M. de Pontois, dans une lettre du 17 novembre, que j'ai reçue avant-hier, me dit qu'il ne paraît pas que les représentans des trois autres cours aient encore reçu les instructions relatives à la déchéance, dont il est fait mention dans la lettre de Lord Palmerston du 15 octobre. D est certain aussi, d'après ce que m'écrit encore M, de Pontois, qu'on ne voulait pas laisser à Méhémet-Ali l'avantage d'at- i tendre, sans livrer la flotte et évacuer la Syrie, les chane» J que pourrait lui réserver l'avenir; ce qui aurait obligé les Alliés " et surtout la Porte à maintenir un état de guerre ruineux. Au reste, Resehid Pacha et surtout Lord PonBonby étaient toujours très mal disposés pour Méhémet-AK, et l'on suppose même qu'ils apprendront avec peine rarrangement qui vient d'avoir Ueu, probablement sans leur consentement*
La précipitation mise par le commodore Napier dans cet arrangement a fait supposer qu'Ibrahim Pacha avait pu réunir une armée considérable et qu'il était peut-être devenu menaçant en Syrie* On a pensé aussi que la flotte an^aise avait un grand besoin d'aller prendre ses quiurtÎCT» d'hiver.
Au moment de la conclusion, les deux généraux en chef de l'Hedjaz et de l'Yémen, Ahmed et Khourchid-Pachas, dont on parle comme de deux foudres de guerre^ et qui sem* blaient devoir rétablir la face des afiaires sont arrivés à Alexandrie, Ils sont suivis par dix mille hommes de vieilles troupes qui n'étaient pas plus disposées, dit-on, à se battre que les nouvelles.
La population entière européenne d'Alexandrie a appris avec joie la transaction entre le commodore Napier et Méhémet-Ali. L'amour-propre national français a été seulement humilié de ce qu'elle avait eu lieu par les menaces de PAngleterre- On n'ôtera cependant pas à la France le mérite d'avoir assuré l'e^tence pohtique de Méhémet-Ali, et peut-
SATISFACTION A ALEXANDRIE. lOS
fitxe devons-nous regretter d'avoir âevé si haut un homme opii s'est toujours tait illusion sur sa force et qui n'a pas montré la franchise qu'on aurait dû attendre d'un noble caractère*
Quant à moi. Monsieur le Ministre, arrivé à l'épisode inattendu et le plus important d'une mission à la<{uelle j'ai dévoué sans relâche toute mon existence depuis trois ans, je n'éprouve aucun regret de la ligne politi<{ue qvte j'ai suivie. J'ai toujours pensé <{u'il convenait à l'intégrité et à l'indépendance de l'Empire ottoman, à l'honneur et à l'intérêt de la France qvte Méhémet-Ali fût grand et puissant. Au moment où le poste d'Alexandrie va cesser d'avoir la même importance, j'ose espérer. Monsieur le Ministre, qvte vous voudrez bien m'accorder le congé que j'ai désiré depuis longtems et auquel j'ai toujours renoncé à cause des circonstances graves où l'on s'est constamment trouvé. J'ai le plus grand besoin de me reposer des fatigues de cette mission qui a été si longue, ri laborieuse, si active et pendant laquelle s'est joué le plus grand drame politique des temps modernes. Si vous voulez bien m'accorder cette faveur, dont je serai très reconnaissant, je vous prie de me remplacer provisoirement par M. Desmeloiaes, consul à Beyrout, qui a été deux ans avec moi à Alexandrie et qui a les connaissances, les qualités et les traditions nécessaires pour remplir convenablement la place pendant mon absence.
COCHELET
P. S. — Cette dépêche vous est expédiée par le bateau à vapeur le Caméléon qui se rend directement à Toulon.
Conrapondance politiiiae. Egypte, XI, f» 243-248.