DROITS ET DEVOIRS INTKRNATIONAUX
mesures plus ou moins radicales selon les circonstances.
Que faut-il dire des races laborieuses dont la concur- oonoumnto rence est fatale aux indigènes ? Remarquons d'abord que ^^"^«^ cette concurrence est honnête en soi, et que les races laborieuses ne sont point méchantes. Il faut donc que leur concurrence soit invincible et qu'elle soit, sinon générale, au moins d'une étendue considérable pour qu'on soit autorisé à leur refuser l'hospitalité. L'expulsion et même le refus d'entrée n'est certainement pas justifié quand il s'agit d'une classe d'ouvriers qui exercent bien un métier que les enfants du pays ne savent pas ou mal, mais que rien ne les empêche d'apprendre s'ils veulent bien s'en donner la peine , ou si l'état et les classes supérieures leur en fournissent les moyens et l'occasion. — La concurrence commerciale des allemands a déjà éveillé des inquiétudes en angleterre, en hollande, en belgique, en france. Les allemands sobres et simples, actifs et persévérants, économes et doués d'une grande force de travail, font leur chemin d'abord comme commis, ensuite- comme associés et entrepreneurs; ils ont des moyens de parvenir supérieurs à ceux des indigènes. L'immigration des allemands dans ces pays plus riches que leur patrie, et leur succès dans le commerce et l'industrie pourraient prendre des proportions telles que la question se présenterait sérieusement si l'on ne serait pas autorisé à ne plus recevoir de nouveaux immigrants allemands. On aurait certainement ce droit s'il était établi dans un de ces pays que la concurrence des allemands ne saurait être que fatale aux indigènes, parce que les premiers ont des avantages conrstitutionnels qui leur assurent la victoire malgré tous les efforts et la meilleure volonté des indigènes. — La question est plus simple en amérique quant aux chinois. Les chinois qui immigrent depuis quelque temps dans l'ouest des états-unis ont des avantages constitutionnels très
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décidés sur les habitants de race anglo-saxonne et en général européenne. On prévoit déjà qu'ils écarteront complètement les travailleurs indigènes, ceux des villes et des fabriques d'abord, ceux des campagnes ensuite. Après avoir amassé, dit-on, du capital par leurs économies, ils se feront boutiquiers, commerçants, industriels et entrepreneurs de tout genre. Ils perdront le désir de rentrer chez eux; l'immigration croissante leur fournira des femmes chinoises en abondance; ils se multiplieront, par le mariage plus encore que par l'immigration. Sous le régime démocratique des états-unis ils deviendront bientôt les maîtres du pays, et ils gouverneront dans l'intérêt de leur race. Les classes supérieures de race européenne , ne se recrutant plus parmi celles des travailleurs , écartées du gouvernement et rongées par la concurrence chinoise, disparaîtront lentement. Si ces prévisions sont justes, l'union américaine a parfaitement le droit d'arrêter tout à fait et tout d'un coup le flot de l'immigration chinoise. Si l'effet de cette immigration est considéré comme douteux, ou a au moins le droit de le limiter et par ce moyen de ralentir et de modérer l'expérience, afin de pouvoir y mettre fin avant que les effets n'en soient devenus désastreux et incorrigibles. Il serait vraiment puéril de sacrifier à un principe doctrinaire l'avenir du peuple américain tel qu'il est sorti et continuera de sortir de la colonisation européenne. — La question est d'autant plus importante que bientôt elle pourra se présenter sérieusement^) dans toute l'amérique, dans l'australie. et dans l'europe même, importaiûm Une école qui a fait un fétiche de la liberté de la circulation internationale, s'oppose toujours à toute entrave apportée à l'importation de produits étrangers. Cependant le droit d'empêcher et d'imposer cette importation ne
*) Elle a déjà été discutée théoriquement en angleterre.
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peut faire l'objet d'un doute raisonnable. Un peuple cesserait d'être maître chez soi, s'il n'avait le droit absolu de faire prévaloir son propre intérêt sur celui des autres peuples par rapport à l'introduction de tout autre objet qu'un être humain. Des considérations générales d'opportunité, d'utilité, de réciprocité, pourront le déterminer, il est vrai, à renoncer à des mesures prohibitives commandées d'ailleurs par ses intérêts économiques ou moraux; mais le droit de prohiber ne peut être mis en question. Il faut donc permettre à chaque état régulier d'user librement de ce droit. Forcer un état à ouvrir ses ports et ses marchés aux navires et aux commerçants étrangers, à recevoir chez lui l'alcool, l'opium ou toute autre marchandise dont il ne veut pas, fût-elle la plus salutaire du monde, est une tyrannie internationale de la pire espèce. La violence qu'on a faite à la chine et au japon, au nom de la civilisation, mais en effet au profit de spéculateurs européens avides de gain, ne valait pas mieux que la conquête la plus injuste. De même, entre les états de l'europe , nul n'a le droit d'exiger des autres , soit de permettre la libre entrée de ses principaux produits, soit de ne les imposer que modérément, soit de s'entendre avec lui sur des tarifs d'importation moyennant des concessions réciproques. La franco par exemple ne pourra dire à ses voisins : )!>vous n'êtes pas libres de refuser ou d!imposer lourdement mes vins ^ mon cognac , mes étoffes , tous mes articles de toilette et de mode ; nous réglerons l'imposition raisonnable de ces articles dans un traité de commerce; sinon, je vous ferai la guerre, parce que vous n'avez pas le droit de saper ces bases de ma richesse nationale." En vertu de sa souveraineté, chaque état a le droit de repousser toute convention commerciale et de n'en conclure que dans son propre intérêt, selon ses idées et sans aucune justification de sa conduite. On fera même
bien d'abandonner entièrement le système des traités de commerce, devenus de plus en plus des transactions impossibles ou ridicules. Il faut accorder à chaque état le droit d'imposer tous les articles qu'il lui plaira, et de les soumettre à une taxe plus ou moins forte en ne consultant que son propre intérêt, sans avoir aucun égard à la provenance des divers articles, sans ^favoriser" ou »privilégier" aucune nation étrangère.
Le fétiche en question brisé et jeté, on n'hésitera plus • à imposer les produits étrangers dont l'achat et la consommation par le pays ne satisfait à aucun besoin raisonnable et produit des effets désastreux pour la nation; et ce d'autant plus si la taxe subvient à un besoin impérieux du trésor public. Ainsi on imposera d'un coeui' léger les objets d'un faux luxe, d'un mauvais goût ploutocratique ou populaire, d'une folle dissipation; ceux dont l'acquisition par les enfants du pays les appauvrit dans la même mesure qu'elle enrichit l'étranger. Tels sont les articles dont la valeur d'échange est considérable , mais qui n'ont aucune JDvaleur d'utilité"^); les uns consommables , comme le tabac , les boissons alcooliques *) , les ornements absurdes et difformes de la toilette des femmes ; les autres non consommables , comme les pierres précieuses, dont la rareté fait rechercher la mince splendeur et qui sont un capital mort pour la nation qui les possède. les étrangers IL Le même faux libéralisme qui admet le principe que c ee eux ^j^^^ ^^^^ ^^^^ ^^.^^^ permis contre les étrangers, prétend
qu'en revanche tout est permis contre les étrangers chez eux. Ainsi on revendique la faculté de s'introduire en
^) ^Valeur de ce qui contribue sous quelque rapport au bien-être des hommes." Une livrée, une crinoline, un jeu de cartes, une cigarette peuvent avoir pour les grands enfants civilisés une grande valeur de .sottise et par conséquent d'échange; mais ces belles choses n'ont aucune valeur d'utilité.
^ Sauf leur valeur médicinale, fort secondaire.
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pays étranger malgré le gouvernement et la population indigène de ce pays, d'y jouir en sa qualité d'étranger de tous les droits et de toutes les libertés, même de celles qu'on ne possède pas chez soi , et d'y importer toute chose librement et sans payer aucun droit d'entrée. On prétend y jouir, sous la protection de son propre gouvernement, d'une liberté entière d'association, de réunion et de publication. On veut pouvoir y exercer toutes les professions, même les plus ignobles, même celles qui servent à exploiter impudemment les indigènes, à les dépouiller par tous les moyens. On réclame le droit d'acquérir des immeubles et des hypothèques et celui de déposséder les indigènes par l'expropriation forcée. On impose son propre droit en faveur de ses nationaux. On les protège outre mesure, on leur procure une position privilégiée par le moyen de l'intervention diplomatique ou consulaire. On force un pays étranger à subir l'immigration et l'importation qu'il repousse. On le contraint à payer les dettes que son gouvernement a contractées envers les étrangers qu'on protège; même si l'on est moralement complice de la création de ces dettes, si les indigènes n'ont tiré aucun profit de l'argent emprunté, si les emprunts ont été des spoliations, si le paiement de la rente est bien au dessus des forces du pays. En cas de difficulté, on règle même en détail le service de la (J^tte. Pour mieux contraindre l'état débiteur, on saisit ses revenus et les verse dans une caisse dont on tient la clef, et on contrôle ou on exerce les administrations qui recueillent les revenus. Tout cela s'est fait en égypte, de la manière la moins incomplète et la plus naïve, pour ne pas dire la plus effrontée, conformément au système du faux libéralisme. Ce même système a été appliqué plus ou moins largement, selon les circonstances, par les forts ^ comme l'europe et notamment la france et l'angleterre , et comme
les états-unis, contre les faibles, comme la turquie, la tunisie, les républiques américaines, la chine, le japon, madagascar, le tonquin etc.
Les deux principes du faux libéralisme s'accordent parfaitement; ce sont les principes de ceux qui désirent exploiter les étrangers et ne les redoutent pas. De même la théorie économique du libre échange absolu est née dans les cerveaux de ceux qui avaient tout à espérer et n'avaient rien à craindre de la concurrence universelle. reaponsabiH- III. Il y a, en effet, une ^responsabilité morale" entre ^m niAtio- j^g peuples comme entre les individus. Cette responsabilité n'est pas circonscrite dans les limites d'une nation ou d'un état. Cependant le sentiment n'en a pas encore trouvé son assiette, son équilibre; et des principes théoriques n'ont pas été établis. En général, on peut dire que la responsabilité morale incombe à chaque nation, comme à chaque individu dans la sphère de son influence, de son action, de sa vie, et dans les limites de son pouvoir; et qu'elle augmente ou diminue avec la distance ou la proximité de l'objet et avec notre pouvoir ou notre impuissance. Malheureusement, on semble s'inspirer souvent des principes contraires ; on néglige ce qui se trouve sous la main et ce qu'on peut accomplir, et on s'occupe de choses qui ne nous regardent pas et auxquelles nous ne pouvons rien. Evidemment nous ne sommes pas responsables de la misère que souffrent les habitants de pays lointains et inconnus par suite de leur condition économique, sociale et morale, ou par suite de quelque grande calamité que nous n'avons pu prévenir et dont nous ne pouvons atténuer sensiblement les efiets. En pareil cas, c'est aux chrétiens de dire avec les pieux musulmans: »Dieu l'a voulu ainsi, ce n'est pas notre affaire". En effet, si l'on reconnaît que dans l'ordre des choses établi et maintenu par le Créateur, le monde des hommes et de tous les
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êtres sentants est tout plein de souffrance, la mission de charité donnée par Dieu à l'homme ne peut être que fort restreinte. Ainsi, l'archevêque de Cantorbéry se trompa quand il se mit à la tète d'un mouvement philanthropique pour donner à manger à des millions de chinois souffrant de la grande famine qui frappa une grande province de la chine il y a peu d'années. L'europe ne peut avoir aucune mission de bienfaisance à remplir en chine; et l'angleterre d'autant moins qu'elle a bien des misères à soulager à Londres, dans l'irlande et dans son empire indien. Cependant un consul anglais — qui avait résidé plusieurs années en égypte, mais qui ne s'était jamais aperçu de la misère des fellahs auxquels on faisait payer les millions de livres sterling expédiés annuellement à Londres au profit des créanciers anglais du khédive et du sultan — fit un jour, en 1878 ^), l'éloge de ))rusage actuel de consacrer une partie de son revenu , de son superflu , à mitiger dans le monde entier les souffrances humaines causées par de grands désastres". Ce bon consul était tombé dans une étrange méprise. Les anglais qui dominaient en égypte avec les français, étaient parfaitement responsables de la misère des fellahs en 1878; mais ils ne le sont aucunement de toutes les misères causées dans les deux mondes par des événements désastreux. Les souffrances produites par les mauvaises moissons, les tremblements de terre, les éruptions de volcans, les inondations et les incendies, ne sont pas d'ailleurs les pires souffrances humaines. Elles sont aiguës et frappent l'imagination, mais elles sont passagères pour les survivants. Des souffrances plus profondes sont produites par des causes permanentes, naturelles ou sociales, qui menacent et frappent constamment les hommes dans ce qu'ils ont de plus cher. Il y a vraiment un peu de donquichottisme dans l'usage actuel qu'admi-
*) Dans une conversation avec l'auteur.
rait le consul anglais. Aider un peu partout, c'est n'aider nulle part. C'est se déposséder , sans avoir la moindre idée des besoins et des moyens, et sans garantie que ce qu'on donne, parvient à sa destination. C'est éparpiller sa bienfaisance et s'empêcher de porter des secours efîectifs autour de soi, en pays de connaissance. Il est parfaitement ridicule de faire des collectes pour nourrir les chinois mourants de faim, au lieu de consacrer ce qu'on leur destinait, à adoucir le sort de ses propres invalides et surtout à combattre les causes de la misère ambiante et toujours renaissante. d« Teuiope Nous ne sommes nullement responsables en europe de la triste condition de tant de millions d'êtres humains étrangers à notre race et à notre civilisation, ni de toutes les horreurs que commettent ou que souffrent ces millions. Nous ne sommes pas tenus de faire cesser sur la face du globe l'anthropophagisme , les sacrifices humains, l'esclavage et la traite des esclaves , ni de civiliser les nègres d'afrique ou les sauvages de Tocéanie, ni de convertir au christianisme tous les payens et les bouddhistes, ni d'empêcher les petites guerres incessantes que se font les sauvages et les tribus nomades, ou le brigandage périodique des montagnards aux dépens des habitants des plaines et des villes, ni de mettre un terme aux cruautés et aux exactions que les despotes et les puissants font partout subir aux gens sans défense. Nous ne sommes pas appelés à amender »rordre naturel du genre humain ou l'ordre existant en vertu de la volonté divine , en dehors de la sphère où nous sommes placés"; et cette sphère ast loin d'embrasser le monde entier. — Il peut y avoir des cas douteux. L'europe devait-elle intervenir, même par les armes et au prix de lourds sacrifices, pour arrêter la grande guerre entre les fédéraux et les confédérés des états-unis, ou la guerre qui aurait pu éclater entre la russie et la chine à propos du Kouldja, ou la guerre que