LXXXIX
») XIH. 22.
*) Ck)mp. S. Matthieu Y. 8: «Bienheureux sont les purs de coeur, car ils verront Dieu".
') Hauri prétend que dans les anciennes souras le paradis de Mohammed présente encore des traits spirituels, mais que plus tard le prophète n'a promis que des plaisirs sensuels. C'est plutôt le contraire qui est Trai. Les descriptions poétiques des anciennes souras mentionnent des beautés matérielles et des plaisirs des sens, dont la prose des souras postérieures ne dit rien ou presque rien. En revanche, ces souras que le prophète rédta
Il importe de comparer les expressions du koran sur le paradis et l'enfer avec les paroles de Jésus dans les trois premiers évangiles. L'enfer y est représenté , tantôt comme un lieu ténébreux, ou comme les dehors de la salle d'un festin nocturne où ceux qui ont été exclus ou jetés dehors, ne feront que pleurer et grincer les dents, tantôt et plus fréquemment comme un feu immense -- une géhenne ou une fournaise de feu — qui ne s'éteint point. Le ciel ou le royaume de Dieu dans les cieux est figuré au contraire comme un festin étemel^ où les convives seront à table avec Abraham, Isaac et Jacob, et où ils boiront du vin véritable et mangeront du pain ou de la viande^). Dans la parabole saisissante du riche et de Lazare*) il est dit que le pauvre fut porté par les anges au sein d'Abraham, et que le riche, étant en enfer dans les tourments de la flamme , vit de loin , à travers l'abime infranchissable , le patriarche Abraham et Lazare dans son sein ; qu'alors le riche pria en vain l'impitoyable Abraham de lui, envoyer Lazare pour lui rafraîchir la langue en la touchant du bout de son doigt humecté, et d'envoyer Lazare sur la terre pour avertir ses cinq frères et les sauver de l'enfer. Tout cela est très fort. Ce sont des images, vont s'écrier les chrétiens de petite foi, épouvantés! Exactement. Mais si le feu et le festin de l'évan-
à Médine oa vers la fin de son séjour à la Mecque , contiennent les principaux traits spirituels précités. (XL. 8, VU. 23. 41, Xm 22—24, IV. 71, IX. 73, V. 119).
^) S. Luc. Xni 28/9 > (Outre Abraham, Isaâc et Jacob, et tous les prophètes) il en viendra aussi d'orient et d'occident et du septentrion et du midi qui seront à table dans le royaume de Dieu" (XXII. 14 — ^18). Je vous dis que je n'en mangerai plus (de Tagneau de pâques). . . . que je ne boirai plus du fruit de la vigne avant que le royaume de Dieu ne soit venu (29. 30). . . . pour que vous mangiez et buviez à ma table dans Mon royaume^*. S. Marc. XIV. 25 et S. Matthieu XXVI. 29. »Je ne boirai plus du fruit (de ce fruit) de la vigne jusqu'au jour où Je le boirai nouveau (avec vous) dans le royaume de Dieu (de Mon Père)".
«) S. Luc XVL
gile sont des images, pourquoi le feu et le jardin du koran ne le sont-ils pas? Il faut reconnaître d'ailleurs qu'image pour image, celle du jardin plein de délices est moins grossière, ou plutôt moins sensuelle, que celle de la salle de festin i).
On a encore reproché au koran d'annoncer le paradis et l'enfer moins aux bons et aux méchants qu'aux musulmans et aux non-musulmans. Ce reproche, comme d'autres analogues, émane de certains chrétiens qui ont peu lu le koran et mal lu la bible, et qui accusent le koran de contenir des choses qui ne s'y trouvent pas, ou qu'on rencontre également dans la bible. Il est permis de les renvoyer au koran et aux trois premiers évangiles pour «e convaincre que Mohammed et Jésus menacent également et sévèrement les méchants ou les pécheurs des peines de l'enfer, et qu'en revanche ils accueillent largement les bonnes oeuvres comme conduisant au paradis. De même ils accueillent la conversion religieuse, la foi au koran ou à l'évangile; et ils annoncent sévèrement aux incrédules la perdition éternelle. Mais il n'est pas vrai que le prophète menace de l'enfer tous les nonmusulmans, même tous les juifs et tous les chrétiens. Le fait est qu'il ne menace de l'enfer que ceux qui refusent de croire , soit à Allah , seul Dieu et Créateur souverain , soit au jugement dernier, à la résurrection, au paradis et à l'enfer. La foi nécessaire au salut ne contient pour
0 L'image du jardin n'est elle pas préférable aussi à Timage apocalyptique de la Jérusalem céleste, de la ville lumineuse, étincelante d*or et de pierreries, et remplie des trésors terrestres accumulés par les hommes? Du reste, cette ville descendue du ciel a aussi un fleuve d'eau de vie (vivifiante), luisant comme du cristal; et de chaque côté du fleuve il y a un arbre de vie portant des fruits mensuels et des feuilles destinées à la guérison des gentils (Apoc. XXn. 1.2).
L'image du jardin se trouve une seule fois dans les évangiles, dans la réponse faite au bon larron: )»En vérité, Je te dis: aujourd'hui tu seras avec Moi en paradis". S. Luc. XXIU. 43.
l'islam. 431
lui que ces deux articles. Ainsi, les arabes polythéistes et tous autres idolâtres qui ont rejeté la révélation sont passibles du châtiment de l'enfer; non les juifs et les chrétiens qui sont restés fidèles à leurs révélations respectives, lesquelles sont au fond identiques avec celles qu'il annonce et contiennent également les deux dogmes essentiels. Il n'y a que les juifs devenus infidèles et les chrétiens devenus polythéistes qui s'attirent selon lui le feu éterneP).
Il n'y a pas lieu de s'étonner du reste que la lutte et la polémique assidues que Mohammed a dû soutenir contre les juifs, les chrétiens et les arabes polythéistes ou sceptiques, contre les ennemis de sa prédication en général, se soient réfléchies dans le koran. N'observe-t-on pas le même phénomène dans les trois premiers évangiles ? Qu'on se rappelle, par exemple, les menaces prononcées contre les villes rebelles à la prédication de Jésus; et notamment contre Capernaûm , qui pour ne pas s'être convertie à Sa voix, malgré les miracles faits en elle par Lui, serait traitée au jour du jugement plus rigoureusement que ceux de Sodome, lesquels n'avaient pas été incrédules mais pécheurs au plus haut degré. — Il ne faut donc pas accuser Mohammed de s'être fait de l'enfer une arme spéciale contre ceux qui ne Técoutaient pas et méconnaissaient sa dignité personnelle de prophète.
Le koran mitigé les peines infernales en enseignant qu'elles ne dureront pas éternellement, ou plutôt qu'elles cesseront pour chacun quand Dieu le voudra*). Selon le koran ces peines et la félicité des bienheureux ne seront pas uniformes pour tous mais différentes suivant les mérites et les oeuvres^).
*) V. ci-dessous, et provisoirement H. 59, V. 73.
0 V. ci-dessous (VI. i 28, XI. 109, Cp. XCIX. 7, m. 193.)
») V. ci-desBOUS. (LVI. 10, XLVI.18, VL 129. 132, lU. 157, IV. 144.)
432 CHAF. X.
Quant au jour et à l'heure de la fin du monde, Dieu seul connaît ce jour et cette heure. Mohammed déclare à ceux qui l'interrogent, qu'il n'en sait pas plus que les autres hommes^). Il ignore également si l'heure est prochaine ou lointaine*). Il suppose qu'elle peut être proche 5) ; mais il n'affirme , ni qu'elle n'est pas éloignée , ni qu'elle viendra avant que la génération contemporaine soit passée^).
Malheureusement, le culte rendu à la lettre du koran qui s'introduisit bientôt dans l'orthodoxie musulmane, enseigna qu'il fallait accepter sans commentaire, comme des faits, toutes les images nombreuses et variées du livre sacré qui se rapportent à la fin du monde et à l'éternité. De leur côté l'imagination populaire et la spéculation théologique se donnèrent carrière et inventèrent une foule de détails sur le paradis et l'enfer, sur la résurrection, le jugement et les événements précurseurs. Ces détails ont en général une valeur très inférieure aux images koraniques; et comme toujours, pour les étayer, on puisa librement dans la source commode de la tradition (sonna) du prophète , lorsque le koran n'offrait aucun
>) LXXIX. 42—46, Lffl. 58, LXXH. 26, LXVU. 25—27. Comp.S.Marc Xra. 32, S. Matth. XXIV. 36.
^) LXXVU. 7 et LU. 7 disent que le châtiment futur est certain, non qu*il est imminent (Rodwell). — LXX. 6 — 8 dit seulement que le jour de la fin du monde semble éloigné aux hommes (et leur &it peu d'impression), mais qu'il semble pi*oche à Dieu (qui a une autre mesure du temps que V homme). — LXXXVIU. 40. dit clairement : «Dis : je ne sais pas si l'événement dont vous êtes menacé, est proche^ ou si le Seigneur lui a fixé un terme (éloigné). C'est le secret de Dieu." — LXXVU. 40: iNous t'avertissons d'un châtiment imminent" doit donc signifier: Nous te mettons en garde contre un châtiment peut-être imminent. LUL 58 dit »L*heure qui viendra, s'approche'\ c-à-d. elle viendra certainement, elle se rapproche toujours, et non, elle est proche. LIV. 1: iL'heure s'approche et la lune est fendue" mentionne un signe précurseur de la fin du monde. Ce signe annonce que la fin 'est proche.
•) LXXIX. 42-46, LXVI. 25-27, XLH. 16—17.
^) S. Marc Xm. 30, S. Matthieu XXIY. 34, S. Luc XXI. 32.
L*ISŒ.AM. 483
appui satisfaisant 1). On comprend que l'orthodoxie n'attribue pas une valeur égale à chacune de ces fantaisies, n y en a qu'il faut admettre comme articles de foi selon les auteurs orthodoxes. Mais ils ne sont nullement d'accord sur le choix').
Avec la grande réforme de l'islam dont il sera parlé ci-après, celle du ^retour au koran", le dogme eschatologique sera réduit à sa simplicité koranique ; et on reconnaîtra sans peine qu'il faut considérer comme image ce qui dans le koran n'a évidemment qu'un sens métaphorique.
Démonologie.
La démonologie du koran est loin d'être simple et précise.
Le koran parle souvent des anges qui sont les messagers de Dieu. »Ces messagers ont deux, trois ou quatre paires d'ailes*). Dieu les envoie au secours des fidèles au. nombre de 1.000 ou de 3.000 ou de 5.000*). Un jour Dieu envoya à Mohammed des légions invisibles (d'anges) pour le fortifier*). Plusieurs anges veillent sur chaque homme, le précédant et le suivant «). Deux anges, assis l'un à la droite , l'autre à la gauche de l'homme (expirant), noteront (l'un ses bonnes, l'autre ses mauvaises actions)
*) Ainsi le koran ne pairie pas du pont délié comme un fil et suspendu au dessus de Tablme infernal, que les ressuscites devront franchir pour eptrer dans le paradis.
^) Un ancien catéchisme orthodoxe rapporté par Â. von Eremer (herrachende Ideen des Islams, p. 40) mentionne seulement la balance et le pont.
«) Vni. 9, XXXV. 1.
^ m. 120/1, ou des légions XXXm. 9.
*) Xm. 12. n est dit ailleurs dans une très ancienne soura (LXXXVI. 14) que ^chaque âme a un gardien", ce qui doit signifier un ange gardien. Voyez encore YI. 61 : »Dieu envoie des anges qui vous surveillent", n. 28
sans qu'il profère une parole^). Ils recueillent les âmes des mourants»). Au. dernier jour, le ciel s'étant écroulé, huit anges porteront le trône du Seigneur'). Dix-neuf anges *), ou des anges forts et sévères •'), sont les gardiens du feu infernal. Les anges entreront au paradis par toutes les portes pour saluer les bienheureux*). Ils viendront fortifier les justes 7). Les anges qui portent le trône de Dieu et l'entourent, célèbrent les louanges de Dieu, imploreat Son pardon pour les habitants de la terre. Lui demandent de sauver les croyants des peines de l'enfer et de les garder (de la tentation) du mal»). Du reste, l'intercession de tous les anges qui sont au ciel , reste sans effet à moins que Dieu ne veuille l'agréer spécialement (ou qu'elle ne soit d'accord avec la volonté de Dieu); car Dieu gouverne personnellement, et l'homme n'a aucun patron, aucun avocat auprès de Lui*)."
Aucune distinction de classes ou de rangs n'est faite parmi les anges. Le koran ne parle pas d'archanges. Cependant Gabriel, le ^messager illustre" qui communique
1) L. 16/7. Cette interprétation s'accorde avec le verset précédent et avec la circonstance que les deux anges sont assis k droite et à gauche de chaque homme, au lieu de Vticcompagner. Elle est donc préférable à une autre interprétation qui fait dire au koran que l'homme ne prononce pas une parole que les deux anges ne soient prêts à noter. Il s'agirait ainsi d'un procès-verbal des actions connues de Thomme dressé à l'heure de sa mort par deux anges sans qu'il profère une parole, non d'un examen du décédé. En tout cas il y a loin de cette vague image à la fantaisie des deux anges Nakir et Monkir qui font subir un interrogatoire formel à chaque homme dans le tombeau. Ces deux anges ne sont pas koraniquee.