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CONCLUSION. AMBITIONS QUI S AGITENT AUTOUR DE LA TURQUIE

NÉCESSITÉ DE MAINTENIR L'iNTÉGRITÉ DE l'emPIRE OTTOMAN. — OBLI- GATION GÉNÉRALE POUR LES PUISSANCES DE NE PAS S 'IMMISCER DANS LES CONTESTATIONS ENTRE LE SULTAN ET LE KHÉDIVE. OBLIGATION PARTI- CULIÈRE POUR LA FRANCE DE CONSEILLER LE MAINTIEN INTÉGRAL DE l'autorité DU SULTAN SUR L'ÉGYPTE. — INTÉRÊT SPÉCIAL POUR LES

RÉSIDENTS EUROPÉENS DE MAINTENIR l'aUTORITÉ DU SULTAN. DEVOIR

POUR TOUTES LES PUISSANCES DE FAIRE DES REPRÉSENTATIONS AU SULTAN POUR QU'iL SOIT MIS UN TERME AU RÉGIME DESPOTIQUE QUI PÈSE SUR LES HABITANTS DE L'ÉGYPTE.

Et maintenant que nous venons de préciser, d'après les documents et les textes officiels, la place exacte que l'Egypte occupe dans l'Empire ottoman, et la position parfaitement définie du khédive, gouverneur héréditaire de cette province, vis-à-vis du Sultan son souverain, quelle conclusion pratique doit sortir de cet exposé, en ce qui concerne la politique que conseillent à la France les nécessités de la paix générale, les soins de sa grandeur et les intérêts de son commerce, sur ce point de nos relations extérieures?

La situation politique de l'Empire ottoman a cela de

particulier que, puissance indépendante autant qu'aucun autre État, empire, royaume, ou république, la Turquie se trouve, de fait, le point de mire des ambitions les plus diverses et les moins dissimulées.

La Russie convoite, au grand jour, le Bosphore et Gonstanlinople, qui sont les clefs de la mer Noire. Les successeurs de Pierre le Grand et de Catherine II renonceront d'autant moins à cette espérance, que l'agrandissement soudain de la Prusse menace de leur fermer l'entrée et la sortie de la Baltique.

Du côté du Danube, les Principautés roumaines, la Serbie et même le Monténégro, projettent aussi des agrandissements aux dépens de la Turquie, et lui enlèveraient volontiers tout ou partie de ses provinces d'Europe.

Enfin, il n'est pas jusqu'aux Grecs, qui, égarés par les souvenirs classiques, et oubliant que la race qui habite aujourd'hui l'Attique et la Morée n'a de commun que les débris d'un idiome corrompu avec les antiques compagnons de Miltiade et de Thémistocle, rêvent sans cesse l'extension de leurs frontières jusqu'aux Balkans et aux montagnes de Thrace dans le Nord, et l'annexion de la Crète et de l'archipel au Sud et à l'Est.

Enfacede ces aspirations ambitieuses, la province turque d'Egypte, véritable isthme jeté entre la Méditerranée et l'Océan indien, possède la position géographique la plus enviable, tandis que, par l'exiguïté de son territoire et de sa population, elle est et sera à jamais incapable de défendre son indépendance. Le jour oîi elle se séparerait de la Turquie, dont elle est une province

protégée par le principe de l'intégrité de l'Empire ottoman, elle deviendrait forcément l'objectif des grandes nations maritimes.

Plus que jamais l'Egypte est redevenue aujourd'hui la route universelle des Indes et du haut Orient. La création du canal maritime de Suez a anéanti l'importance politique des stations maritimes que l'Angleterre avait mis deux siècles à conquérir et à fonder sur la côte occidentale d'Afrique, depuis Sierra Leone et Sainte- Hélène jusqu'au cap. On entrevoit en môme temps de quel prix est le transit par l'Egypte pour les nations riveraines de la Méditerranée, la France, l'Espagne, l'Italie, l'Autriche, et môme pour les nombreux navires qui relèvent du port d'Odessa.

Dans des circonstances pour ainsi dire aussi critiques, la moindre atteinte portée à l'intégrité de l'Empire ottoman peut devenir le signal de l'entrée en campagne d'innombrables convoitises, et la cause d'une guerre formidable où se heurteraient toutes les nations européennes.

C'est la vue de ce péril certain qui émeut la diplomatie au moindre signe d'ébranlememt qui se manifeste dans l'agencement des diverses parties de l'Empire des Sultans; c'est cette crainte, si vivement ressentie à Paris, à Londres et à Vienne, qui protège la Turquie contre les mauvais vouloirs trop évidents de tel ou tel Etat, grand ou petit; c'est cette crainte qui vaut à l'Empire ottoman, quoique parfaitement indépendant, tous les bénéfices d'une neutralisation effective.

Toutes les dissertations, tous les arguments de cer-

taine école et de certains publicistes, en faveur des droits prétendus des races et des nationalités, tombent devant la nécessité de garantir et de défendre énergiquement l'intégrité de l'Empire ottoman, nécessité qui s'impose à tous les hommes d'Etat, et qui, depuis 1840 surtout, a été le principe dirigeant de la diplomatie européenne en Orient, et particulièrement celui de la France.

La première conséquence de ce principe, dans la conduite à tenir quant à la question égyptienne, c'est que les puissances n'interviennent, à aucun titre ni à aucun degré, dans les contestations qui pourront survenir entre le Sultan et le khédive. Aux termes des traités, il suffit que ce soit un membre de la famille de Méhémet-Ali qui remplisse les fonctions de vézir administrateur de l'Egypte pour que les puissances participantes aux traités de 1840 et de 4856 se tiennent pour satisfaites.

Rien n'est propre à diminuer la considération due à un grand pays, tant vis-à-vis de ses sujets que devant les autres nations, comme les ingérences continuelles de la diplomatie, qui, en fait, réduiraient le gouvernement de ce pays à une sorte d'Etat de mineur.

On comprend l'intervention étrangère en faveur d'un gouvernement faible qui a besoin d'être protégé; on ne la comprend pas imposée à un gouvernement qui a le sentiment de son droit et de sa force à l'égard d'un subordonné disposé à la révolte. On la concevait en 1840, parce qu'alors elle était provoquée par le Sultan lui-môme; elle est impossible aujourd'hui que la Porte la repousse.

Lors de l'insurrection Cretoise, lorsque les politiques d'Athènes violaient, à l'égard de la Turquie, les principes du droit des gens, les puissances ont interposé leur autorité pour empécherle Sultan de châtier la Grèce. La conduite des puissances a été, en cela, plus ou moins habile et claivoyante, mais elle a été intelligible.

Dans le conflit turco-égyptien, question purement intérieure à la Turquie, si le Sultan se croit en mesure de faire rentrer dans le devoir son subordonné , pourquoi et de quel droit l'empêcherait-on d'agir?

Mais, dit-on, si le conflit est poussé jusqu'à une lutte armée, n'y a-t-il pas à craindre qu'il ne surgisse des difficultés, peut-être des insurrections sur le Danube ou ailleurs? Ces insurrections ne seront point à redouter si les puissances sont résolues à ne pas les tolérer, et si cette résolution est authentiquement établie. La Russie, la seule puissance qui pourrait avoir intérêt à des troubles dans la Turquie d'Europe, ne s'y mêlera pas dans ce cas-là, et ses agents, certains alors d'être abandonnés, se tiendront tranquilles.

Les puissances ont garanti l'intégrité de l'Empire ottoman contre une invasion du dehors, et contre un démembrement provoqué par des ambitions qui ne sont un mystère pour personne. C'est pour obvier à ce péril qu'aété conclu le traité de 1836, parlequelles puissances s'interdisent toute immixtion dans les affaires intérieures de la Turquie. On avait à cœur de détruire jusqu'aux dernières traces du traité d'Andrinople. Mais cette interdiction s'applique tout aussi bien à la France et à l'Angleterre qu'à la Russie et à l'Autriche.

Tout se tient ainsi dans les rapports des puissances avec la Turquie, la garantie pour les affaires du dehors, l'abstention pour les affaires intérieures.

Si la Porte n'avait craint d'émouvoir les autres puissances, croit-on que le conflit turco-égyptien eût pris les proportions qui ont un instant inquiété le monde des affaires? Le jour où le khédive eût été bien assuré que ses prétentions à l'indépendance ne trouvaient d'écho nulle part, ce jour-là il se fût exécuté sans plus de façon; et s'il avait contraint son souverain à faire une démonstration armée, un firman, appuyé au besoin par la flotte ottomane et une armée , l'aurait remplacé par un autre membre de la famille de Méhémet-Ali, et tout eût été réglé au plus grand avantage de la paix européenne.

C'est parce que la situation était envisagée de la sorte à Gonstantinople que l'opinion publique y était fort excitée contre le khédive et réclamait l'emploi immédiat de mesures énergiques; mais la Porte eut la sagesse de résister à cette pression de l'opinion publique; et il faut reconnaître qu'elle n'a rien perdu de sa considération à procéder avec plus de ménagements et à montrer delà longanimité. Il sied aux forts d'avoir de la patience vis-à-vis les faibles et les subordonnés; tandis que les tergiversations du khédive récalcitrant n'ont abouti qu'à diminuer encore le peu de prestige dont ses amis avaient essayé de l'entourer. Il n'est pas jusqu'à la faute que commit Ismaïl-Pacha de recourir à l'intervention des ambassadeurs, pour se couvrir de leur patronage vis-à-vis de son souverain, qui ne lui ait fait un tort immense parmi les musulmans, dont la fierté nationale

s'indignait que celui qui devait l'exemple de l'obéissance osât recourir à l'appui des étrangers contre le Sultan.

Mais laissO'Ds là les faits accomplis, et considérons la situation à un autre point de vue. Il s'agit d'examiner ce qui peut en sortir.

Le khédive, vaincu et peu satisfait, s'est rendu. Mais le fond de sa nature n'est pas changé et ne changera pas. 11 n'y a point contradiction à craindre qu'il ne saisisse la première occasion où il verra la Porte dans l'embarras pour reprendre, d'une autre façon peut-être, mais avec sa ténacité déjà éprouvée, ses projets d'indépendance. Tout est fini de ce côté, mais tout peut recommencer.

Il y a, en Egypte, dans l'entourage du khédive, un groupe d'hommes influents qui le pousse à se rendre indépendant, et qui flatte sa vanité pour se le rendre plus favorable. Ce parti, qui aime mieux n'avoir affaire qu'au khédive et à son budget, et n'avoir point à subir le contrôle du Divan, l'encourage à la résistance dans les questions financières plus encore que dans toute autre. La brochure de M. de Lesseps n'est que l'écho de ce parti de la résistance, qui se croit assez fort pour se dévoiler, et qui peut, à certains moments, exercer une pression puissante sur une nature déjà toute disposée à obéir à ses suggestions. Il y a donc là une situation qui demande que l'on avise.

Il est évident, d'après ce que nous venons de dire, que la diplomatie française, loin d'abonder dans le sens de l'extension des privilèges concédés en 4841 au pacha d'Egypte, doit en conseiller l'exécution rigoureusement

littérale, avec les restrictions positives qui sont textuellement énoncées dans les firmans.

Telle doit être la règle de notre politique en ce qui concerne la Turquie et l'Egypte. Nous devons garder résolument la ligne qui maintient intégralement l'autorité du Sultan sur sa province d'Egypte, et résoudre, conformément à ce principe, toutes les questions qui pourront surgir, et sur lesquelles nos représentants seront appelés à donner leur avis.

C'est à la Porte, de son côté, de ne pas souffrir que les prescriptions des firmans, en ce qui concerne l'armée, la marine et les emprunts, soient oubliées et mises de côté. C'est à la Porte surtout de poser des limites sérieuses au pouvoir despotique qu'Ismaïl-Pacha fait peser sur les fellahs, et de lui demander compte de l'emploi qu'il fait des trésors de l'Egypte. En un mot, c'est à la Porte de mettre en pratique, et d'exercer en fait, les droits qu'elle a énoncés dans le dernier firman du Sultan.

Ces conditions remplies des deux côtés, bien des malheurs seront évités.

Mais on fait une objection, et on dit que les résidents européens et les voyageurs ont tout à gagner à ce que les personnes et les propriétés des étrangers soient placées sous la protection et la garantie du khédive.

C'est là une illusion.

Le khédive ne saurait être considéré comme le défenseur spécial des intérêts européens en Egypte; et tous ceux qui lui ont attribué ce caractère ne tardent pas à s'apercevoir que le soin passionné de ses intérêts à lui,

et le désir d'accroître incessamment sa fortune personnelle, sont le seul mobile de ses actions et tout le secret de ses mesures administratives.

Bien que l'administration intérieure de l'Egypte relève du gouvernement auquel les sultans ont accordé certains privilèges déterminés, il n'en reste pas moins vrai qu'il faudra toujours en appeler, pour la protection des intérêts étrangers, au pouvoir central de l'Empire, c'est-à-dire au Sultan, parce que c'est le Sultan qui est engagé directement vis-à-vis des puissances pour la protection des intérêts européens , dans sa province d'Egypte comme dans toutes les autres provinces de son empire. Quand ces intérêts se trouvent lésés, c'est au pouvoir central que les plaintes remontent toujours.

Si le khédive tenait sincèrement à défendre ces intérêts, prendrait-il cette attitude menaçante qui finira par amener une conflagration en Orient, et qui se manifeste parderécentes commandesd'armesetd'enginsde guerre, tels que canons, mitrailleuses, etc., et par des engagements d'officiers américains à son service, toutes choses qui sont postérieures au dernier firman du Sultan?

Déjà on avait remarqué l'affectation d'Ismaïl-Pacha à établir des fortifications en Egypte, sur les côtes d'Aboukir et de Damiette, au moment même où il se soumettait. Pourquoi continue-t-il aujourd'hui encore ses dispendieux préparatifs, puisqu'il est couvert par la protection et les armées du Sultan? et de quel œil les consuls des puissances, à Alexandrie, voient-ils ces armements?

Ne serait-il pas plus aisé au khédive, à l'abri de l'au-

torité du Sultan, qui vit en paix avec l'univers, de rendre l'Egypte heureuse et prospère, et de se consacrer à développer le bien-être de cette population de quatre à cinq millions d'hommes qui gémit actuellement sous son joug?

Si l'on veut sauvegarder réellement les intérêts européens en Egypte, c'est au Sultan qu'il faut demander de mettre un terme au régime de spoliation et de gaspillage qui dévore actuellement toutes les ressources de l'Egypte : car, si la situation actuelle dure encore quelque temps, les intérêts de toute sorte, qui sont déjà en souffrance, ne feront qu'empirer.

Nos représentants en Turquie s'empressent de faire des observations, plus ou moins fondées, chaque fois qu'il s'agit des intérêts chrétiens en Orient. Aujourd'hui que les agissements d'Ismaïl-Pacha jettent dans la misère et le dénûment une population mahoraélane de cinq millions d'âmes, n'est-ce pas également un devoir, pour les ministres et les ambassadeurs européens, de présentera qui de droit des observations à cet égard? Et est-ce qu'à défaut du texte formel d'un traité quelconque, les droits de l'humaniLc ne suffisent pas pour leur inspirer une demande en faveur des victimes d'un égoïsme abrutissant et spoliateur?

Il est temps d'en finir avec ce pastiche de civilisation qui s'est installé sur les bords du Nil, et qui n'a servi jusqu'ici qu'à tromper l'Europe.

La France, plus qu'aucune autre puissance, a intérêt à ce que l'Egypte reste étroitement unie à l'empire du Sultan; et lorsque tous les nuages auront disparu, lors-

que cette belle province possédera une administration équitable et intelligente, alors elle pourra jouir d'une paix profonde. Ce qui importe à l'Egypte, ce n'est pas l'autonomie, mais de l'ordre dans ses finances et de la justice dans son gouvernement.

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