LATITUDE BORÉALE
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nous admirions ce désordre plein d’harmonie, cette destruction gracieuse à laquelle les brusques oppositions d’ombre et de lumière semblaient donner des formes et une existence nouvelle. Jadis, dans la ville des Césars, nous avions admiré les effets des rayons de la lune se jouant au travers des arcades du Colisée; mais à Rome , les fabriques modernes qui bornent l’horizon de toutes parts, le son des cloches , les bruits de la ville, viennent sans cesse distraire votre attention et vous rappeler que quelque chose a succédé aux monumens dont vous admirez les restes. APhilæ , tout est grave et immobile, autour des débris de la grandeur des Pharaons. Le silence du désert rend encore plus solennel le silence qui a succédé, sous ces voûtes, aux hymnes sacrés du culte. Rien ne trouble la majesté sublime de cette solitude , et si parfois le bruit lointain des cataractes, parvient affaibli jusqu’à votre oreille , c’est comme pour vous avertir qu’elles élèvent leur barrière entre le monde et vous, et que rien ne pourra venir altérer le calme délicieux dont vous jouissez.
La nuit était déjà bien avancée quand nous pûmes nous arracher à ce spectacle magique, pour retourner à nos ranges et donner le signal du départ.
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Après Philæ, le lit du fleuve est pendant quelques lieues entièrement dégagé d’îles et de rochers; mais les montagnes de granit qui bornent la vallée se rapprochent bientôt au point de laisser à peine sur chaque rive un demhmille de terre cultivable. De petits villages ombragés de palmiers, et entourés de champs de doura et de cannes à sucre , forment des deux côtés une lisière de verdure entre le Nil et le désert. A l’aspect nouveau que nous offraient les bords du fleuve ainsi resserrés par les montagnes, venait se joindre celui d’une population nouvelle : nous étions dans le pays des Barabrahs (i), pauvre race abâtardie, mélange du sang de tous les conquérans qui se sont succédé dans ces contrées.
Les Barabrahs ou Renous qu’on rencontre pour la première fois à Éléphantine, forment une nation à part ; leurs mœurs , leurs traits , leur langage, les distinguent à la fois des Arabes du désert, des Fellahs avec lesquels ils sont en contact à Assouan , et des Noubas avec lesquels ils se mêlent sans se confondre , depuis Ibrym jusqu’à Ouady-Halfah. Les Barabrahs occupent la plus grande partie du pays qui s’étend le long des rives du fleuve , entre la première
(i) Ou Barbarins indifféremment.
et la seconde cataracte , ainsi qu’une assez vaste contrée du désert occidental, connue sous le nom de Dar-el-Kourkour (pays des tourterelles), et qui s’étend depuis Assouan jusqu’au-delà d’El-Kalabcheh. Sur quelques points de la Nubie Inférieure , la population sédentaire est composée d’Arabes qui ne se mêlent pas avec les Barabrahs, qu’ils affectent de mépriser; et malgré des siècles d’habitation commune dans les mêmes cantons, les usages comme la nourriture de ces deux races offrent de grandes différences. Bien que les Barabrahs soient presque noirs , leurs lèvres petites, leur nez fin , leurs cheveux longs et légèrement crépus sans être laineux, en un mot, toute l’habitude de leu B corps les rapprochent plus des races arabesque des races nègres. Les Barabrahs ne font aucune difficulté de manger les lézards, les serpens, les sauterelles, les œufs et la chair du crocodile, que les Arabes au contraire affectent de repousser avec horreur. Leurs coutumes , dans les mariages , ne diffèrent pas moins de celles de leurs voisins. Chez les Barabrahs , le mari achète sa prétendue à son père , et celui-ci abandonne à sa fille une partie du prix qu’il a reçu. Cette somme devient ainsi, pour elle, une sorte de dot et lui appartient en propre. En cas de divorce, le père rend au mari la moitié de la
somme qu’il s’était réservée, mais la femme conserve en entier celle qui lui a été assignée pour sa part.
Les enfans des deux sexes restent nus jusqu’à l’àge de puberté; on laisse, le plus souvent, croître les cheveux des jeunes filles; ceux des garçons sont rasés , mais il leur en reste sur le front un bandeau large de deux doigts et une touffe au sommet de la tête. Les hommes faits sont, comme les fellahs, vêtus d’une chemise bleue. Quant aux femmes, elles se drapent en outre avec une ample pièce de toile ( malajeh ), le plus souvent bleue, et, contrairement à l’usage mahométan, elles ne se couvrent point la figure et laissent voir leurs cheveux.
La population Barbarine peut être estimée en totalité de trente-cinq à quarante mille âmes; elle ne s’étend pas au-delà de la seconde cataracte, après laquelle on commence à rencontrer presque exclusivement la race Nubienne ou Nouba.
Un grand nombre de Barabrahs partent fort jeunes de leur pays, pour aller en Égypte, se mettre au service des Turcs, et surtout des Francs qui les préfèrent aux Arabes, à cause de leur vieille réputation de probité , et qui les emploient généralement comme portiers ou palefreniers. Dès qu’ils ont amassé quelque pe-
tite somme, ils se hâtent de revenir an milieu de leur famille, consumer doucement le fruit de leur travail et de leur économie , puis partent pour gagner de nouveau quelque argent , et on les voit renouveler leurs voyages jusqu’à ce que l âge et les infirmités les retiennent dans leur patrie.
Les moyens d’existence de ceux qui ne quittent pas leur pays sont assez bornés, et consistent, en grande partie, dans la culture des terrains fertiles qui s’étendent le long du fleuve. Ils tirent en outre, du pays de Kourkour, du sel, du henné (i) et une assez grande quantité de charbon de bois d’acacia qu’ils expédient au Caire et qu’ils échangent contre des céréales. La lisière du désert leur fournit aussi deux variétés de séné très communes dans ces parages; mais l’exportation de ce dernier produit a beaucoup diminué depuis quelques années.
La langue des Barabrahs est douce et n’a aucun des sons gutturaux de l’arabe. Leur littérature est d’une pauvreté extrême, et ne se compose que de quelques chansons. Leurs nombres ne vont que jusqu’à vingt, et pour
(i) Henné ( lawsonia inermis ). Les femmes emploient les feuilles de cet arbusle séchées et réduites en poudre fine, pour se teindre en rouge orangé, les ongles des pieds et des mains, et quelquefois les cheveux.
compter au-delà ils sont obligés d’avoir recours à l’arabe.
Les Barabrahs ne sont ni aussi féroces ni aussi obstinés que l’ont prétendu quelques voyageurs , et leurs vices paraissent être moins , chez eux , l’effet de leur caractère que celui de l’état de guerre et d’anarchie dans laquelle leur pays fut long-temps plongé. Ceux qui viennent servir en Égypte sont en général dociles, maniables et faciles à dresser à tous les arts de la civilisation. Leur fidélité, leur attachement, leur légèreté, la douceur de leur caractère sont proverbiales et indiquent chez eux les dispositions les plus favorables; mais ces qualités sont altérées par l’esclavage , chez la masse de la nation ; et la crainte est encore le seul sentiment auquel on doive de pouvoir aujourd’hui parcourir leur pays en sûreté.
Nous avons dit que les Barabrahs étaient un mélange du sang de tous les peuples conquérans qui se sont succédé dans ces contrées, nous allons maintenant essayer de tracer en peu de mots l’histoire de leur pays et d’indiquer leur origine.
En remontant seulement jusqu’à l’époque de l’occupation de l’Égypte parles Romains, nous trouvons la Basse-Nubie divisée en deux parties dont l’une seulement reconnaissait leurs
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lois. Cette partie, qui s’étendait de Syène à lliéra Sycaminos ( d Assouan à Méharrakah ) , était un pays mixte , peuplé de Grecs et d’Égyptiens; elle dépendait du Nome d’Ombos, et était défendue par des garnisons romaines. La partie supérieure appartenait aux souverains de l’Ethiopie. Cet état de choses dura jusqu’au IVe siècle , époque à laquelle l’histoire fait , pour la première fois , mention des Blémyes , peuple nomade et farouche, le même que les Bedjah des historiens musulmans. Ces Blémyes, habitans du désert situé au sud d’Assouan , entre le Nil et la mer Rouge, commencèrent dèslors à menacer les Égyptiens et les Grecs , établis dans la Nubie-Inférieure. Bientôt, supérieurs en force aux garnisons romaines, ils les obligèrent, sous le règne de Dioclétien , à évacuer la Basse-Nubie, et réduisirent les gouverneurs de l’Égypte à acheter leur inaction par le paiement d’un tribut. Maîtres des bords du fleuve, depuis Talmis jusqu’à Primis (d El-Kalabcheh à lbrym ) , les Blémyes se rendirent long-temps redoutables en inquiétant , par des incursions continuelles, leurs voisins que le paiement d’un tribut ne mettait pas toujours à l’abri de leurs audacieuses entreprises. L’abaissement de leur puissance paraît dater de la fin du VIe siècle, époque à laquelle Silco, roi de
Nubie, s’empara de Talmis , leur principal établissement, qu’il détruisit après les avoir chassés des bords du fleuve.
Le pays compris entre la première et la seconde cataracte, devint alors, sous le nom de province de Maris, une dépendance du royaume de Nubie.
Aprèsl’établissement de l’islamisme en Égypte, la différence de religion s’opposa long-temps à ce que les musulmans pussent pénétrer dans la Nubie alors chrétienne; mais la province de Maris demeura une sorte de pays neutre que les sectateurs du prophète pouvaient librement, parcourir pour y commercer sous la protection des rois nubiens. Cependant , bien que relégués au désert, les Blémyes étaient encore à craindre, et les premiers souverains musulmans de l’Égypte eurent à soutenir contre eux de longues et sanglantes luttes auxquelles donnèrent lieu, d’une part, d’interminables brigandages, et de l’autre, le désir d’exploiter librement les mines d’or du désert.
Enfin, l’an 85q , le khalife Moutawakel parvint à réduire les Bcdjahs (Blémyes) et à les soumettre à un tribut.
Presque à la même époque , parurent sur la scène de nouveaux occupans. Les enfans de Kenz ( Kenz-Oulad ou Kenous) , tribu belli-
queuse de l' Yémen, passèrent sur les terres des Bedjahs auxquels ils firent la guerre pendant quelque temps, puis s’allièrent avec eux et réussirent un siècle après à s’emparer de nouveau des rives du fleuve, et à faire d’El-Kalabcheh (Talmis) le point central d’établissemens qu'ils étendirent sur la rive gauche du Nil jusque dans le pays de Kourkour.
La puissance des Kenous était parvenue à son plus haut point vers l’an 1 38 1 . Cessant alors de se borner à des excursions sur le territoire égyptien, ils osèrent attaquer et prirent Assouan qui, dans l’espace de quarante ans, fut cinq fois ravagé par eux, et finit par demeurer ruiné pendant plusieurs années , laissant ainsi tout le Saïd exposé sans défense à leurs dévastations.
L’ordre qui succéda à l’état d’anarchie dans lequel l’extinction de la dynastie des Fathi mites avait, pendant quelques années, laissé l’Égypte, rendit an gouvernement une force suffisante pour lui permettre de relever les débris d’Assouan et de repousser les Kenous. Leur voisinage n’exposait plus les Égyptiens qu’à quelques excursions de brigandages , lorsque Sultan Sélim ï, en enlevant l’Égypte aux Mamlouks Baharites , vint changer encore une fois la face des choses.
Jaloux d’étendre sa puissance, le conquérant ottoman en trouva bientôt l’occasion dans une lutte survenue entre les Arabes El-Gharbyeh et Djowabere. Trop faibles pour résister à leurs ennemis, les premiers implorèrent l’assistance des Turcs. Sultan Sélim envoya à leur secours un corps d’ Albanais et de Bosniaques , sous la conduite d’un certain Hassan - Cousy ; mais comme il arrive le plus souvent en pareil cas , le résultat de l’expédition fut l’expulsion des deux parties contestantes , et l’occupation des bords du fleuve par les auxiliaires qu’ils avaient eu l’imprudence de mêler à leur querelle.
Les principaux établissemens de ces nouveaux venus étaient Derr, Ibrym et l’île de Says d’où leurs chefs gouvernaient tout le pays avec le titre de Kachefs. Ces kachefs d’abord exempts de tout impôt, furent laissés, par Sultan Sélim, maîtres absolus du pays pour lequel ils furent seulement ensuite assujettis au paiement d’un tribut. L’autorité de ces étrangers devint héréditaire, et se perpétua avec des chances diverses jusqu’à nos jours.
Tel était l’état de la Nubie-Inférieure lorsqu’on 1812 l’occupation passagère des Mamlouks, et bientôt après l’invasion de Méhémed- Ali , vinrent accabler les habitans de charges nouvelles , et leur faire regretter l’administra-
tion de leurs ka chefs , dont la tyrannie leur paraît douce, quand ils la comparent aux vexations systématiques auxquelles ils sont exposés aujourd’hui. Toutefois les Barabrahs ont encore conservé, surtout pour le paiement des impôts (i), quelques privilèges dont les besoins sans cesse croissans du vice-roi ne leur permettront pas sans doute de jouir long-temps. Déjà la résidence au Caire qui était libre pour tous autrefois , ne leur est permise qu’autant qu’ils peuvent justifier d’un maître au service duquel ils sont employés, et on commence à exiger d’eux un impôt personnel de dix piastres.
Les Barabrahs se sont jusqu’à présent refusés avec persévérance à entrer dans l’armée , et le gouvernement n’a encore pris aucune mesure sévère pour les y contraindre, ce qui ne peut manquer d’arriver prochainement si l’exécution du système de recrutement est toujours poussée avec la même vigueur.
On peut évaluer à quarante mille piastres, les revenus annuels que le vice-roi retire de toute la contrée située entre Assouan et Ouady Halfah; mais les frais d’entretien des troupes et des kachefs absorbent plus des deux tiers de cette somme.
(1) La presque totalité de l’impôt porte sur les Sakies dont on compte environ 800 entre les deux premières cataractes.
Après une courte navigation nous arrivâmes au temple de Déboud ( Tèbot ), situé sur la rive occidentale du Nil , à peu de distance du village de ce nom. La façade de l’édifice regarde le fleuve à cinq ou six cents pas duquel il est placé. Il est précédé par trois portes isolées et éloignées de cinquante pas environ l’une de l’autre, qui rappellent sur de moindres dimensions les portiques de Karnak. La première de ces portes donnait entrée dans une vaste enceinte dont on retrouve encore des traces. Trois salles successives et quelques petites salles latérales fort obscures composent le temple auquel a été annexée , vers le sud , une autre construction.
L’origine du monument de Déboud est fort ancienne, et remonte au règne de l’Ethiopien Àtharramon, qui le dédia à la déesse Hathôr, mais la cella est la seule partie de l’édifice qui appartienne à cette époque reculée , et c’est aux règnes d’Auguste et de Tibère que doit être rapportée l’érection des autres salles du temple et sa dédicace, ainsi que celles des portes, à Isis et à Osiris.
L’etat de dégradation de quelques parties de l’intérieur permet aujourd’hui d’apercevoir l’entrée des passages secrets qui régnent dans l’épaisseur des murs et qui furent sans doute destinés à dérober aux regards des profanes ,
les fraudes pieuses des prêtres chargés de rendre les oracles. L’effet général de l’édifice est gracieux, mais les décorations de la partie moderne n’ont jamais été entièrement achevées.
Le cartouche de Tibère , gravé plusieurs fois sur les murs de ce temple, y offre cette singularité que les signes phonétiques synonymes sont indifféremment employés l’un pour l’autre, de sorte que le nom de ce prince y présente un grand nombre de variétés.
Nous avions à peine quitté Déboud depuis cinq heures quand nous aperçûmes les ruines de Gartass. A peu de distance du fleuve, sur une colline de grès s’élève un petit temple de la plus gracieuse architecture, et presque entièrement semblable au petit temple de Philæ. Il est sur de moindres dimensions et moins bien conservé que ce dernier sur lequel il l’emporte par le goût de ses chapiteaux et le fini de son travail. Des douze colonnes qui soutenaient ce petit édifice carré, six seulement sont encore debout. A partir de ce point tout le rocher de grès de la colline qu’on suit en remontant le fleuve, porte des traces dévastés exploitations , et c’est sans doute de ces carrières que sont sortis les monumens de Philæ et de Déboud.
A un quart d’heure environ du petit temple , au milieu de travaux confus et de rochers tail-
lés à pic par la main de l’homme, 011 remarque, dans un endroit écarté, une porte profilée sur le flanc du rocher. Cette porte, d’époque romaine comme le temple , est décorée de deux colonnes et surmontée d’une console d’un goût remarquable qui décore l’entrée d’une petite excavation en forme de niche. Les parois de cette niche sont encore revêtues d’un beau stuc jaune, mais on n’y distingue point d’hiéroglyphes. Sans pouvoir préciser à quel culte fut consacré dans l’origine ce petit sanctuaire, il est permis de présumer qu'il devint célèbre par la suite , car tout le rocher voisin est couvert d’inscriptions grecques ou latines, entourées, pour la plupart, d’un cadre à oreillons. Elles font connaître que tous les visiteurs qui ont inscrit leurs noms sont venus faire leurs dévotions et déposer des offrandes pour eux, leurs femmes, leurs enfans ou leurs amis (1).
Non loin de là on rencontre une vaste enceinte formée de murs épais, construits de pierres peu volumineuses , mais revêtus de grands blocs; deux portes sans ornemens donnaient entrée dans cette enceinte qui se prolonge
(1) M. Niebuhr pense que ees inscriptions curieuses et de plusieurs époques, mais toutes coïncidant avec celle de l’occupation romaine, ne peuvent pas être rapportées au-delà du règne de Philippe.
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depuis le bord du fleuve jusqu’à un assez grand espace dans le désert sur une étendue d’environ deux milles. L’une de ces portes est presque entièrement ruinée, mais l’autre est d’une conservation à peu près intacte.
A mesure qu’on s’éloigne de Philæ, le granit qui formait d’abord toute la masse des montagnes devient insensiblement moins commun, et finit par céder entièrement la place au grès.
Deux heures après avoir quitté Gartass , nous arrivâmes à Teffah (Taphys) , autrefois partagée en deux parties par le Nil, dont les rives n’offrent pas, en cet endroit, plus d’un quart de mille de largeur de terre cultivable de chaque côté. Le village de Teffah, s’élève sur la rive gauche au milieu de ruines coupées de la manière la plus pittoresque par des bouquets de dattiers et de doums. Les habitans, qui se donnent le nom de Oulad-el-Nasra (fils du Nazaréen) , se disent descendans des chrétiens de Taphys, qui furent contraints de se convertir à l’islamisme lors de la conquête de leur pays, par les sectateurs du prophète.
Placée entre l’Égypte devenue chrétienne, et l’Abyssinie, convertie à la foi par saint Frumentius , dès le règne de Constantin , la Nubie ne reçut que tardivement les lumières du christianisme. Le paganisme refoulé vers le sud par
les chrétiens d’Égypte, el les guerres continuelles causées parla rivalité des rois de Nubie et d’Abyssinie, entourèrent la Nubie d’une barrière que les apôtres du culte nouveau furent long-temps à franchir.
Suivant le témoignage d’Eutîchès d’Alexandrie, c’est après l’envahissement de l’Égypte par les Arabes, que les habitans de la Nubie abjurèrent l’idolâtrie pour la religion du Christ. Mais s’il faut en croire la chronique plus probable des jacobiles syriens, ce fut sous l’empereur Justinien , et par les soins d’un certain Julianus, que cette conversion eut lieu.
La religion chrétienne fut florissante dans la Basse-Nubie pendant trois siècles, mais elle dut bientôt faire place à celle des vainqueurs. Le dernier roi chrétien de Nubie dont il soit question dans les auteurs anciens, est Basile qui régnait vers l’an 1080; les chroniques musulmanes nous apprennent , il est vrai, que des rois chrétiens régnaient encore à Dongolah vers l’an 1 2 5ô , mais trois siècles avant cette époque , les invasions des enfans de Kenz avaient anéanti la religion chrétienne dans la plus grande partie de la Nubie-Inférieure; et les expéditions continuelles des musulmans d’Égypte contre le Dongolah, y avaient tellement avili le christianisme que les évêques étaient obligés d’élever
eux-mêmes des temples au culte mahométan. Peu à peu le christianisme s’éteignit chez les Nubiens sédentaires, et bientôt il ne subsista plus que parmi quelques tribus qui menaient une vie errante dans le désert, et qui, un peu plus tard, embrassèrent elles-mêmes l’islamisme.
Les principales antiquités de Teffah consistent en deux petits temples égyptiens d’époque romaine, presque de la même grandeur et du même modèle. L’un est situé sur le bord du fleuve et presque ruiné; l’autre, placé au milieu du village et surmonté de murs de terre, paraît avoir autrefois servi de forteresse aux naturels : il est dans un bel état de conservation.
Aux deux extrémités de la plaine on rencontre les ruines d’un grand nombre de constructions de différentes dimensions et du style le plus bizarre. Elles sont formées de pierres qui ont appartenu à des monumens plus anciens, mais dans lesquels nous n’avons reconnu aucun débris qui parût remonter au-delà de l’époque des Ptolémées. L'architecte qui a élevé ces édifices, au lieu d’en placer les assises horizontalement comme à l’ordinaire, a imaginé de les disposer en creux , de telle sorte que les quatre angles du bâtiment sont plus élevés que les milieux de ses faces. U est difficile de rien concevoir de moins gracieux que ces construc-
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tions dont la plupart ne s’élèvent plus aujourd’hui que de quelques pieds au-dessus du sol.
C’est sans aucun doute aux premiers temps de l’établissement du christianisme à Taphys qu’il faut rapporter l’érection de ces grossiers monumens, et c’est parmi eux qu’il faudrait chercher les ruines du monastère d’Ansoun , l’un des plus renommés de la Nubie-Inférieure.
En face de Teffah , sur la rive orientale , s’étendent les débris peu intéressans de Contra- Taphys, dans lesquels on ne retrouve ni colonnes ni fragmens de sculpture d’aucune espèce.
A peu de distance au-dessus de ces ruines, le grès est de nouveau remplacé par le granit, et les montagnes se resserrent des deux côtés du fleuve, au point de ne laisser aucun passage le long de ses rives. Des rochers semés dans le lit même du Nil , pendant l’espace de plus d’une lieue, en rendent la navigation dangereuse et forment les rapides d’El-Kalabcheh. La montagne prend dans cet endroit le nom de Djebel- Bahili. Cette montagne abrupte, ces rochers de granit à la surface rude et brune, jetés par la nature au milieu du Nil dont ils coupent le cours, donnent à cette partie du pays, aujourd’hui à peu près déserte , une physionomie pittoresque et toute particulière. Cependant un
château de terre , construit sur la rive orientale , et les ruines d’un autre château entouré de quelques habitations, qui s’élève sur une petite île, attestent que cette contrée n’était pas autrefois sans quelque importance, au moins sous le rapport militaire.
Le village d’El-Kalabcheh , au-delà duquel la plaine commence à s’ouvrir, est composé d’une soixantaine de huttes de terre, construites autour des ruines d’un des temples les plus vastes de la Nubie. Cette bourgade, la plus importante que Ton rencontre entre Assouan et Derr, s’élève sur l’emplacement de l’antique Talmis. Jusqu’en 1 8 1 6 , Ei-Kalabclieh se gouvernait par elle-même et n’était que tributaire du divan du Caire. Ses habitans, dont le nombre peut à peine être évalué à quatre cents, passent poulies plus médians de la Nubie-Inférieure. « Vous ne vivriez pas une heure, et bien certainement nous ne vous laisserions pas emporter les trésors que vous venez prendre chez nous, si nous n’avions à redouter la colère du Grand- Pacha, nous disait l’un d’eux en nous servant de guide dans nos explorations, mais maintenant nous ne sommes libres de rien et nous ne pouvons pas nous faire justice. Dieu seul sait s’il viendra un temps meilleur. »
L’idée commune à tous les peuples de l’Orient
que les voyageurs européens ne recherchent les ruines antiques que pour y découvrir des trésors, est encore fortifiée chez les habitans d’El-Kalabcheli , par la découverte faite en 1 8 16. dans les ruines du grand temple, d’une lampe d’or à laquelle était attaché un fragment de chaîne du même métal. Ce précieux reste d’anîiquité, dont Ibrahim -Pacha s’empara, fut fondu au Caire et converti en monnaie.
Le grand temple d’El-Kalabeheh, s’élève sur la rive gauche à peu de distance du Nil. L’édifice, construit sur de vastes dimensions, est assis sur un roc de grès, autrefois incliné, mais nivelé aujourd’hui par l’enlèvement d’une partie des pierres qui ont servi à sa construction et à celle des temples qui l’avaient précédé; car ce monument, élevé sous Auguste, Néron et Caligula , l’a été sur les ruines d’un autre, fondé par les Ptolémées sur celles d’un troisième, dont la construction remontait au règne d’A ménophis IL Une large terrasse et une jetée qui s’étend jusqu’au fleuve précèdent les pylônes derrière lesquels s’étend le pronaos. Les murs de ce péristyle se prolongent autour du temple qu’ils entourent complètement. Leur épaisseur a permis d’y pratiquer une suite de petites cellules séparées qui servirent sans doute d’habitation aux prèlres.
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Une vaste salle ouverte, soutenue par douze colonnes et suivie de trois autres de moindres dimensions, forme l’intérieur du temple. De beaux escaliers conduisent dans les pylônes et sur les combles de l’édifice, formés de pierres énormes, lancées comme des poutres d’un mur à l’autre, et qui sont en partie écroulés. On remarque , dans l’épaisseur des murailles, de nombreux passages secrets , pratiqués pour les prêtres, et sur les combles un cabinet décoré d’hiéroglyphes avec un soin tout particulier, qui semble avoir servi d’habitation à leur chef ou de sanctuaire privé pour les initiés.
Une seconde et une troisième enceinte de murs, qui partent toutes deux des pylônes, achèvent d’entourer l’édifice d’une triple barrière dont on suit encore aujourd’hui les contours presque entiers. Les chapiteaux des colonnes de ce temple sont d’un fini précieux, aussi bien que le travail des hiéroglyphes qui, cependant, y sont en petit nombre, plusieurs parties n’ayant pas été entièrement achevées. La conservation des peintures est aussi très remarquable, dans les endroits où elles n’ont pas été altérées par d’autres peintures d’époque chrétienne dont elles furent revêtues quand le temple fut transformé en église. Malheureusement le style de l’édifice et celui des décora-
lions sont loin de répondre à la richesse de son travail , et le grand temple d’El-Kalabcheh offre un des exemples de l’art égyptien parvenu à son dernier degré de décadence.
Les ruines de ce vaste édifice ne sont pas les seuls restes de la magnificence de l’antique Talmis. A un peu moins d’un mille de distance, dans l’intérieur des terres, on rencontre un autre monument connu dans le pays sous le nom de Beït-el-Oualj (maison de justice) et creusé dans le roc vif. Ce spcos , qui consiste en une seule salle , remonte au règne de Ramsès-le-Grand ; il est moins remarquable par ses dimensions que par la pureté de son style , et surtout par la beauté des bas-reliefs qui décorent les flancs du rocher coupés à pic pour former le pronaos qui le précède. Ces bas-reliefs représentent, d’un côté, les peuples de l’Asie, et de l’autre , ceux de l’Ethiopie apportant en offrande divers objets parmi lesquels on distingue des singes, des léopards, des lions, des autruches , une giraffe, des dents d’éléphant, etc.
La montagne qui domine le grand temple d’El-Kalabcheh est couverte des ruines d’une vaste forteresse construite en pierres sèches et de quantité de tombeaux, d’époque récente, grossièrement formés de quelques éclats de grès joints avec de la terre. Dans d’autres en-
droits , le sol semble avoir été remué pour chercher des tombeaux anciens. Partout on rencontre une énorme quantité de fragmens de poterie , signe certain de l’existence d’une grande ville, dans ces mêmes lieux qui n’offrent plus aujourd’hui qu’un roc noirâtre dépouillé de terre et d’une affreuse stérilité. La plupart des poteries qu’on trouve à El-Kalabcheh sont de fabrique grecque.
L’antique Talmis conserva, long-temps encore après les Ptolémées, une importance qu’elle ne perdit qu’à la fin du sixième siècle, lors de la conquête de Silco et de l’expulsion des Blémyes. Cette ville jouissait d’une grande réputation de sainteté avant la chute du paganisme , dont elle fut un des derniers boulevarts, et elle est appelée bourg sacré dans un édit du Stratège d’Ombos qui date de l’an 248 de l’ère chrétienne.
Talmis fut le chef-lieu religieux des Blémyes, qui paraissent avoir attaché une grande importance à tout ce qui tenait au culte , comme l’atteste un traité rapporté par l’historien Priscus et conclu en 4 3a entre les chefs des Blémyes et Maximin, général de l’empereur. Il y est stipulé que les Blémyes pourront, chaque année, venir prendre, pour un certain temps, à Philæ la statue d’Isis. Le culte de cette déesse fut aboli
à Philæ un siècle environ après cette époque , sous le règne de Justinien , sans pour cela avoir été abandonné par les Blérnyes , et l’inscription grecque, déposée cinquante ans plus tard dans le temple de Talmis, par le chrétien Silco , en témoignage de ses victoires sur les Blémyes les qualifie encore d’idolâtres.
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