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CHAPITRE XII

Aspect général de la Nubie-Inférieure. — Sakies nubiennes. — Abou- Ilor. Dandour. — Nous sommes menacés par les naturels. — Kircheh, ou Kerch-Hussein. — Tombeaux de Santons. — Dekkeh. — Kobban. — Allaki. — Mines d’or du désert. — Leur exploitation à diverses époques. — Kortoum — Méharrakah. — Séboua. — Arabes el-Légat. — Révolte d’un Reïs. — Coude du Nil. — Navigation. — Amada. — Derr. — Un sortilège. — Produits de la contrée. — Fécondation des dattiers femelles. —

Château d’Ibrym.— Son histoire Influence desSantons.

— Ebsamboul. — Ses temples. — Djebel Addeh. — Faras.

Arrivée à Ouady Halfah.

Le Nil, une plaine étroite et le désert, et quelquefois seulement le Nil et le désert, de misérables villages de terre clair-semés , et çà et là de riches vestiges des temps antiques , tel est l’aspect constant de la contrée qui s’étend entre la première et la seconde cataracte. Des ruines, voilà presque le seul objet susceptible de description qui s’offre au voyageur, dans ces lieux où une population chétive et dispersée trouve à peine aujourd’hui sa subsistance;

et le journal d’un voyage dans la Nubie? Inférieure, se réduit presque à la fastidieuse énumération des monumens dont les Pharaons ont décoré le pays.

Ap rès El-Ralabcheli, la lisière de terre cultivable, qui s’étend sur les bords du Nil, est toujours fort rétrécie jusqu’à la cataracte d’Abou- Hor, qui n’est guère plus considérable que celle que nousavions franchie quelques lieues auparavant. En cet endroit, le fleuve extrêmement resserré et semé de rescifs, ne laisse de praticable, dans la saison des basses eaux, qu’un étroit passage où les canges peuvent naviguer sans danger en longeant la rive arabique. Ce passage était autrefois commandé par un château de construction arabe, maintenant en ruines.

Un peu au-dessous d’Abou-Hor, le grès fait de nouveau place au granit, qui forme toute la masse des montagnes , et le pays présente l’aspect le plus triste et le plus désolé. D’énormes blocs de rochers interrompent fréquemment l’étroite ligne de culture qui s’étend sur chaque rive , et de place en place on aperçoit les restes de jetées antiques, formées de grandes pierres brutes et destinées à rompre la force du courant et à empêcher que les hautes eaux n’enlèvent le peu de terre qui fournit aux na-

turels le doura nécessaire à leur subsistance.

Au-delà d’Abou-Iior, la vallée s’élargit, et les habitans, plus industrieux que leurs voisins , réussissent à fertiliser une assez vaste étendue de terrain, au moyen de salues, en forme de tours, solidement construites en pierres, et qui reçoivent l’eau par de petits canaux souterrains. Les huttes de terre qu’on aperçoit éparses au milieu des doums et des dattiers, dont la plaine est semée , sont aussi bâties avec plus d’élégance que celles que nous avions jusque-là rencontrées en Nubie.

Deux heures environ après avoir dépassé les ruines d’Abou-Hor, nous vîmes s’élever, sur la rive gauche, le petit temple de Dandour, construit sur un sol incliné, à environ trois cents pas du fleuve et adossé aux rochers de la montagne. L’architecte a su profiter habilement de cette disposition du terrain pour ajouter à l’élégance de l’édifice. Un mur d’appui , construit de grands blocs et présentant une ligne un peu concave , de cent vingt pieds de développement, soutient le terre-plein sur lequel sont assis, dans la position la plus pittoresque, le temple et le propylone qui le précède.

Mieux conservé que celui de Déboud, auquel il est un peu inférieur sous le rapport des di mensions, le temple de Dandour le rappelle à

ÉGYPTE ET NE ME

la fois par sa disposition générale , par le style de son architecture et par le fini de ses hiéroglyphes. Ce joli monument, dont la fondation ne paraît pas remonter au-delà du siècle d’Auguste , offre un des plus gracieux exemples de l’architecture égyptienne de cette époque; malheureusement il n’a pas reçu la dernière main, et une partie des riches sculptures dont ses murs devaient être partout revêtus est demeurée inachevée. Une particularité assez remarquable de sa construction , c’est qu’au fond de la troisième salle et derrière le mur adossé au rocher, est pratiqué un petit cabinet sans autre entrée apparente qu’une espèce de soupirail trop étroit pour qu’il soit possible d’y pénétrer. C’est, sans aucun doute, par ce soupirail que les prêtres firent parler l’oracle d’Osiris auquel le temple de Dandour était consacré; mais la supercherie au moyen de laquelle ils y parvenaient était si adroite, qu’il est encore aujourd’hui impossible de la découvrir. Dans le rocher de la montagne et au-dessus du temple, est une petite excavation, dont les parois sont revêtues de stuc. Cette excavation, autrefois précédée d’un vestibule d’une con struction assez élégante, a été restaurée à plu sieurs époques : elle paraît plus ancienne que le temple, et peut-être faudrait-il voir en elle

Egypte et nueïe.

un sanctuaire, dont la célébrité aurait déterminé, parla suite, sa construction. Cette conjecture paraît d’autant plus probable que ce spéos ne ressemble en rien aux nombreuses excavations sépulcrales , dont on retrouve les restes aux environs.

Une inscription grecque, qu’on lisait encore il y a quelques années sur le temple de Dandour, indiquait qu’il avait été restauré par les Romains et consacré à Hermès.

A quelque distance du monument , sont groupées quelques misérables huttes en face desquelles le village de Dandour s’étend sur la rive opposée. Attirés sur cette rive par l’espoir de découvrir des ruines, nous allâmes, après une assez longue excursion, prendre quelques instans de repos dans une cabane où nos gens nous avaient préparé le café. Bientôt un groupe nombreux se réunit autour de nous; mais les visiteurs s’étant aperçus que nous étions occupés à faire leurs portraits, une terreur superstitieuse l’emporta sur leur curiosité, et nous les vîmes s’écarter peu à peu. Deux ou trois, plus hardis que les autres, demeurèrent cependant, et la promesse d’un bakhchich finit par les déterminer à se laisser croquer.

Le docteur Holt Yates désirait vivement pouvoir mesurer avec exactitude la tète de quel-»

ques Barabrahs, pour déterminer à quelle race d’hommes ce petit peuple doit être rattaché par ses caractères physiologiques. Encouragé par le succès que nous venions d’obtenir, il crut le moment favorable et proposa à nos modèles de prêter leur tète à ses observations. Leur première réponse fut un refus formel, mais après de longs pourparlers , le docteur, ayant élevé ses offres de bakhchich jusqu’à la somme énorme d’une piastre forte (5 fr.), finit par triompher de la répugnance d’un jeune homme. Séduit par la perspective d’un pareil trésor, mais fort peu rassuré sur les conséquences de cette opération magique, le pauvre diable enleva son turban, et, marmotant dévotement quelque prière, il livra sa tête à l’observateur.

L’étrangeté de cette scène avait ramené bon nombre de curieux, qui, accroupis autour de nous, attendaient, dans un silence inquiet , le résultat des mesures du docteur. Il était temps quelles fussent terminées, car les forces du jeune homme étaient à bout, et depuis quelques instans il était pris d’une sorte de tremblement convulsif. Honteux de sa faiblesse et se soutenant à peine , il se levait sans mot dire et cherchait à échapper aux regards fixés sur lui, lorsqu'un vieillard à barbe blanche, qui se

trouvait parmi les spectateurs, vint encore augmenter ses alarmes. « Chien de mécréant , lui dit-il, penses-tu que nous te laisserons maintenant venir dans nos maisons, souillé comme tu l’es par le contact impur de ces dénions? Ne comprends-tu pas que , par la force du sort qu’ils viennent de jeter sur toi, tu es maintenant sous le pouvoir de ces chrétiens ? Arrière l’infidèle ! — Arrière l’infidèle, reprirent tous les assistans en se levant en tumulte. — Malédiction sur les magiciens, reprit le vieillard. Nous eûmes à peine le temps de tirer nos sabres et de nous mettre en défense contre des assaillans sans armes, il est vrai, mais que l’exaltation de leur fanatisme pouvait rendre dangereux.

Nous accédâmes d’abord à la demande, farte par le vieillard, du cordon qui avait servi à mesurer la tête du jeune homme et qu’il mit en pièces d’un air de triomphe ; mais cette concession n’avait eu pour résultat que d’accroître son insolence, quand l’arrivée d un sergent et de deux soldats égyptiens, cantonnés dans le village, vint changer la face des choses. Les coups de courbach commencèrent à pleuvoir sur les épaules des assaillans, et en quelques minutes ils avaient disparu , à l’exception du

vieillard, cause de la bagarre, que les soldats n’avaient pas osé frapper et qui continuait à nous charger d’imprécations.

« Vous le voyez, nous dit le sergent, c’est avec peine que je puis maintenir ici l’autorité de notre maître le Grand-Pacha , mais grâce à Dieu, je sais faire respecter les Francs qu’il protège , et j’espère que vous ne négligerez pas de le reconnaître. » Nous glissâmes quelques piastres dans la main du sergent et de ses hommes , pour payer le service qu’ils nous avaient rendu, et nous nous hâtâmes de partir, car malgré les bienveillantes intentions de nos protecteurs, les naturels s’étaient de nouveau réunis en assez grand nombre, et leurs murmures, accompagnés de quelques pierres, nous escortèrent jusqu’à notre cange.

Trois heures au-delà de Dandour, sur les limites de la plaine de Rircheh (i), dont la largeur est à peine d’un demi-mille , on rencontre un temple du plus haut intérêt.

Ce monument, de l’espèce de ceux que les Grecs désignaient sous le nom à'Hémi-Spéos , est en partie construit en avant des rochers.

Quoique peu éloigné du fleuve , le temple de Rircheh est élevé de plusieurs mètres au-dessus

(i) On donne aussi à ce lieu le nom de K.erch-Hussein.

du niveau des hautes eaux. On y arrivait par un large escalier, décoré de statues et de sphinx de grès , dont on ne retrouve plus aujourd’hui que les fragmens épars. Cet escalier conduisait à une plate-forme sur laquelle sont les mines des galeries qui entouraient trois des faces du pronaos; le rocher de la montagne, taillé à pic, formait le quatrième coté. Une large porte , taillée dans le roc , donne entrée dans la salle principale du temple. Six colosses d’environ vingt-cinq pieds de proportion , adossés à des pilastres carrés et reposant sur des dés, supportent le plafond de cette salle; sur ses parois latérales sont creusés quatre grands cadres contenant chacun trois figures en relief. Une seconde salle sans ornemens conduit dans une troisième plus petite, qui formait le sanctuaire et au fond de laquelle sont sculptées quatre divinités assises, de grandeur naturelle. Enfin , quatre petites chambres latérales, peu intéressantes, complètent l’ensemble de ce monument consacré au dieu Phta, par Ramsès-le- Grand , dont les cartouches s’y retrouvent partout répétés. Le style des colosses de la première salle est lourd et massif, tandis que les hiéroglyphes, et surtout les sculptures des huit cadi 'es latéraux, sont de 1 execution la plus remarquable. Cependant aucun autre signe

n’indique que le travail des diverses parties du temple doive être rapporté à des époques différentes.

Les dégradations commises par les Perses qui ont ruiné le monument de Kircheh , comme la plupart de ceux qui existaient alors entre la première et la seconde cataracte, et la fumée dont il est souillé, ont rendu indéchiffrable une partie des hiéroglyphes dont ses murs sont couverts; cependant, malgré cet état de délabrement , malgré les mutilations qu’il a souffertes, ce temple mérite encore un rang distingué parmi les productions si majestueuses de Part égyptien , et peut-être serait-il vrai de dire qu’il l’emporte sur toutes, parla sévérité de son style et le caractère imposant et sombre de son architecture.

Non loin du temple s’élèvent quelques tombeaux de santons, surmontés de dômes, dont l'aspect rappelle les tombeaux des Mamlouks à Syout. Chaque dôme est précédé d’une petite salle ornée de nattes, qui sert de lieu dé prière.

Dans une de ces sépultures où nous pénétrâmes, la tombe du saint, élevée de deux oii trois pieds au-dessus du sol, était recouverte d’une étoffe de damas cramoisi , ornée de galons jaunes. Au-dessus du cénotaphe, quatre cor-

dons attachés à la voûte, soutenaient une espèce de dais fait d’une légère étoffe de soie brodée

en rouge, et dans un des coins était suspendu l’étendard vert des hadjis (pèlerins) , surmonté de deux boules de fer-blanc. De nombreux versets du Coran , tracés en couleur rouge sur les murs blanchis à la chaux, et la peinture des briques des arceaux du dôme en assises, alternativement rouges et noires, achevaient la décoration de ce petit édifice pour lequel les naturels paraissaient avoir un respect particulier.

Plusieurs lieux où reposent ainsi les restes de quelques santons révérés, jouissent, en Nubie , d une grande réputation de sainteté, et il est rare que les caravanes les traversent sans y déposer quelques offrandes que recueille un Faky chargé de l’entretien de ces chapelles.

Sur la croupe de la montagne qui domine le temple de Kirelieh, sont les ruines d’une forteresse de terre, et en face, sur la rive arabique, dans un lieu appelé Semagora, celles d’un autre fort plus vaste, construit de pierres. Autour de ces ruines s’étendent les restes peu remarquables de Contra-Tzutzis, si toutefois on doit, comme le supposent quelques auteurs, voir dans Kircheh l’antique Tzutzis que d’autres croient retrouver à Dandour.

Celte division des villes anciennes en deux

parties séparées parle fleuve, est générale dans la Basse-Nubie, où l’exiguité des ressources agricoles obligeait sans doute les habitans à se diviser pour subsister, et il est bien rare qu’en face des ruines d’un monument antique on ne rencontre pas d’autres ruines sur le bord opposé.

A peu de distance au-dessus de Kircheh sont quelques écueils , dangereux seulement pendant la saison des basses eaux. La contrée qu’on traverse est aujourd’hui presque entièrement déserte. Elle fut dévastée en 1812 par les Mamlouks qui cherchaient, au-delà des cataractes , un asile contre les vengeances de Méhémed-Ali, et par les troupes envoyées à leur poursuite. Les habitans qui échappèrent à cette double invasion furent obligés de se soustraire, par l’émigration, à la famine qui les menaçait. Ils se retirèrent en Égypte, dans les villages entre Assouan et Esné , où la petite-vérole, qui ravage de temps en temps le pays , les décima cruellement. C’est seulement depuis quelques années qu’un petit nombre de familles ont, après tant de vicissitudes , revu leur terre natale où elles commencent à cultiver de nouveau une partie des champs que le Nil féconde annuellement.

Nous aperçûmes bientôt les ruines d'une

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