CHAPITRE VIII
Grotte de Samonn. — El-Hamrah. — Syout. — Son eom* merce. — M. Massari — Révision — Déserteurs. — Marché d’esclaves. — Leur prix. — Abyssiniennes. — Nécropoles de Syout. — Zawyet-el-Deïr. — Eunuques. — Aboutig. — Kaou-el-Kebir. — Cheïkh-Haridy. — Opium. — El-Akhmym. — Son commerce. — Djirgeh. — Moutons de Djirgeh. — Le père Tomaso. — Madfouneh. — Abydos. — Ses antiquités. — Crocodiles. — Zagzag. — Samhoud. — Farchout. — Hou. — Cheïkh-Emir-Durrar. — Kéneh. — Bardaks de Kéneh. — Hassan-Bey. — Seïd-Hussein. — Oasis d’el-Ouah. — Denderah. — Ses antiquités. — Son commerce. — Combat deBenoud. — Koft.
Vers ie soir nous quittâmes Manfalout et nous traversâmes le fleuve pour aller visiter la grotte de Samoun, immense dépôt de corps momifiés, peu connu des habitans eux-mêmes et qui n’est encore indiqué sur aucune carte.
Arrivés à El-Mahabdeh, village situé à une demi-lieue du fleuve et à trois heures au-dessus de Manfalout, nous nous rendîmes chez le Kachef qui nous accueillit avec une extrême
politesse, et s’occupa cle nous procurer un guide pour notre exploration. Un fellah qui, déjà plusieurs fois , avait pénétré dans la grotte de Samoun, nous fut signalé comme le seul homme capable de nous diriger dans ce labyrinthe. Malheureusement il venait detre mis en prison et devait y rester jusqu’à l’entier paiement du miri. Sur nos sollicitations, le Kachef permit qu’il nous accompagnât, à condition toutefois qu’il serait à son retour remis en prison et qu’il lui paierait le prix de sa journée, non pas, comme nous l’avons su depuis, en à-compte de sa dette, mais à son profit personnel. Maître de faire de son prisonnier l’usage que bon lui semblait, il nous l’avait prêté, et il était bien juste que le iruit de sa complaisance lui appartint.
Le village d’El-Mahabdeh est éloigné d'un peu plus d’un quart de lieue de la chaîne arabique, et les bas-fonds qui occupent la plus grande partie de cet espace ont été, au moyen de quelques digues, convertis en étangs qui conservent de l’eau presque toute l’année. Toute la montagne est d’une affreuse aridité; nous employâmes plus d’une heure à en gravir péniblement le flanc, au pied de rochers verticaux qui nous obligeaient à de longs détours. Parvenus sur le plateau, il nous fallut nous
diriger vers le nord-est, pendant, le même espace de temps, avant d’arriver à un trou irrégulier cpi’on rencontre à fleur de terre; c’est là l’ouverture de la grotte.
Le rocher calcaire fort dur qui forme la masse de la montagne, contient, dans toute cette partie de la chaîne, des noyaux noirâtres siliceux parfaitement sphériques, du diamètre de vingt à soixante centimètres, qui, successivement détachés des flancs du rocher, se trouvent réunis en assez grand nombre au fond des ravins, et semblent autant d’énormes boulets. Sur le plateau, on trouve épars à la surface du sol, ou réunis en monceaux plus ou moins considérables, de beaux cristaux transparens rhomboïdaux, entièrement semblables au spath d’Islande, et jouissant comme lui de la double réfraction , et étincelans de mille feux aux rayons du soleil. L’abondance de ces cristaux augmente à mesure qu’on s’éloigne du fleuve.
Rien ne signale l’entrée de la grotte de Samoun, creusée dans le cœur de la montagne par les seules mains de la nature et que quelques pierres suffiraient pour boucher. L’ouverture qu’on rencontre dans le rocher peut avoir trois mètres environ de profondeur verticale. Arrivé au fond de cette espèce de puits, on se trouve dans une caverne naturelle, inex-
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tricabîe dédale de salles et de couloirs fort bas pour la plupart et qui se croisent dans tous les sens et à toutes les hauteurs. Il faut, pour pénétrer plus avant, quitter tous ses vêtemens , faute de quoi on courrait risque de demeurer accroché par quelque pointe de rocher, lorsqu’on se glisse péniblement de couloir en couloir, en rampant sur le ventre. On traverse ainsi une suite de salles irrégulières plus ou moins vastes, plus ou moins élevées, séparées par des cloisons de stalactites de la même nature que celles de la grotte d’Anti-Paros. Jadis brillantes, ces stalactites sont aujourd’hui recouvertes d’une couche épaisse de suie grasse et luisante qui suffirait pour faire penser que cette grotte a été le foyer d’un vaste incendie , si les amas d’ossemens calcinés sur lesquels on se traîne n’en fournissaient une preuve suffisanté, aussi bien que l’odeur de fumée qu’on y respire encore , mêlée à celle plus infecte que répandent des myriades de chauve-souris, habitans de ce sombre séjour.
La tradition du pays, d’accord avec ces traces, ne permet pas de douter que le feu n’ait été mis dans la grotte de Samoun ; qu’il soit le résultat de l’imprudence ou de mauvais desseins, toujours est-il incontestable qu’il y a brûlé sourdement pendant plusieurs années.
C’est à eet incendie qu’on doit de pouvoir pénétrer aujourd’hui dans ces vastes catacombes, et il en faudrait maintenant un nouveau pour qu’on pût aller plus avant , car , après un quart d’heure de marche , on voit succéder aux ossemens réduits en cendres, des restes de momies d’abord à demi consumés , puis mieux conservés à mesure qu’on s’avance davantage.
C’est un triste et bizarre spectacle que celui de ces débris altérés par le feu , de ces cadavres calcinés que vos pieds achèvent de réduire en poussière, ou qui, demeurés suspendus sur quelque anfractuosité du rocher, laissent pendre sur vos têtes leurs membres décharnés ou les lambeaux de leurs linceuls. On est frappé d’une sorte de terreur lorsqu’on voit la flamme des torches s’approcher de ces linges imprégnés de résine; lorsqu’on pense qu’une seule étincelle suffirait pour allumer à l’instant un nouvel incendie, dont l’imprudent qui l’aurait provoqué serait infailliblement la victime ; puis, lorsqu’au fond d’une étroite galerie sans issue on rencontre les cadavres de quelques malheureux que l’avidité ou peut-être le besoin de chercher un asile conduisirent dans ;ces tristes lieux, et qui, faute de pouvoir retrouver leur route, y sont morts dans les angoisses de la faim et du désespoir, le cœur se serre invoîon-
tairement. L’idée des mille détours qu’on a parcourus et dans lesquels on peut s’égarer soimême, vient se réunir à celle de cette mort affreuse. Il semble alors que ces voûtes funèbres pèsent sur vous de tout leur poids, qu’elles vous séparent de l’existence, et l’on ne se sent dégagé de cette espèce d’oppression , que lorsqu’on aperçoit les premiers rayons du jour apparaître de loin à l’entrée du souterrain.
Les momies humaines et celles des crocodiles forment la presque totalité de celles qu’on rencontre à Samcun. On en trouve cependant quelques autres, ainsi que des ossemens de divers animaux, parmi lesquels Cuvier a reconnu des vertèbres qui ont appartenu à des squales, sans qu’il soit possible d’imaginer ni à quelle époque, ni par quelle série de circonstances, les débris de ces énormes poissons ont pu être ensevelis dans cette grotte, éloignée de plus de cent lieues de la Méditerranée.
Les momies humaines sont régulièrement rangées par lits, alternativement croisés l’un sur l’autre. Toutes sont soigneusement enveloppées de linges et de bandelettes; mais sans peinture comme sans cercueil. Quelques-unes ont de petites feuilles d’or collées sur le front sur la poitrine et sur les pieds et les mains.
Quant aux crocodiles , les plus grands (et l’on
y en rencontre de dix mètres de longueur) sont de même individuellement enveloppés d’une telle quantité de linges qu’on en chargerait plusieurs bâtimens, tandis que ceux qui n’ont que de trente à cinquante centimètres sont réunis au nombre de quinze ou vingt dans de petits ballots alongcs , formés de feuilles et de branches de palmiers; enfin des ballots semblables contiennent les plus petits et jusqu’à des œufs de crocodile, réunis en masse par une sorte de résine et agglutinés avec des noyaux de dattes, des fruits inconnus, des feuilles de sycomore, des serpens de toutes les tailles, des grenouilles, des lézards, enfin des hirondelles, en nombre pour le moins égal à celui des œufs.
Le nombre de ces momies est incalculable ; les salies en sont remplies, et c’est avec la plus grande peine qu’on parvient à se glisser dans l’étroit espace qui reste entre les voûtes et ces énormes monceaux de cadavres qui finissent par obstruer entièrement le passage, et empêchent de pénétrer plus avant. On pourrait, sans risque d’être taxé d’exagération, porter à plusieurs centaines de mille le nombre des momies qu’il est permis maintenant d’apercevoir, et il a dû en périr bien davantage dans l’incendie de cette grotte dont rien ne peut encore faire présumer les limites. La partie qu’il est aujour-
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d’hui possible de parcourir peut avoir une demi-lieue de profondeur.
En retournant au village, nos guides nous racontaient l’histoire de l’origine de la grotte et celle des malheureux dont nous y avions rencontré les cadavres.
Il y a bien long-temps, nous disaient- ils, qu’un insigne magicien mogrebin vint dans le pays avec sept chameaux, et engagea six fellahs à se joindre à lui pour enlever un trésor qu’il connaissait, promettant d’abandonner à chacun d’eux un chameau chargé d’or, et de se contenter du septième. Il conduisit ses compagnons au désert, et s’étant arrêté au lieu où est aujourd’hui l’entrée du souterrain, il força par ses enchantemens le rocher à s’ouvrir, et envoya les pauvres fellahs sous la terre pour chercher de l’or. Déjà six chameaux étaient chargés; mais comme ils retournaient pour prendre la charge du septième , l’infame magicien alluma, par ses charmes, un immense incendie sous leurs pas , et les fit périr, emportant tout seul le trésor.
Depuis ce temps , on n’entendit plus parler de lui; mais pendant quatre années, une épaisse colonne de fumée sortit de la grotte, en s’élevant jusqu’au ciel; et lorsque enfin on put y pénétrer, on ne trouva plus que les corps
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desséchés des malheureuses victimes de ses maléfices.
Notre exploration terminée, nous nous hâtâmes de regagner le fleuve , pour profiter du vent favorable , à l’aide duquel nous parvînmes à gagner, dans la nuit, le village d’El-Hamrah, qui sert de port à Syout , l’antique Ljcopolis . On remarque à El-Hamrah un vaste magasin du gouvernement, récemment construit, et destiné à rassembler les produits de la Haute-Égypte , qui sont ensuite dirigés sur le Caire ou sur Alexandrie, pour satisfaire aux engagemens commerciaux contractés par le vice-roi.
Syout, capitale du Said ou Haute-Égypte, et la ville la plus importante après le Caire et Alexandrie, a cependant considérablement perdu depuis la destruction des Mamlouks. Elle était alors le séjour habituel des Beys mécontens ou chassés du Caire , auxquels elle offrait par sa position un asile sûr contre leurs rivaux plus heureux. Située au pied de la chaîne libyque et à une demi-heure du fleuve; auquel elle est jointe par une digue qui reste à sec, même dans les années de forte inondation , Syout offre de loin un aspect gracieux et varié ; les environs sont occupés par de nombreux jardins , et sa campagne y est admirable de fertilité.
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Des rues plus larges et plus propres que ne le sont ordinairement celles des villes de l’Egypte, des places publiques, des bazars, une fabrique de coton , le palais du gouverneur , et surtout deux superbes mosquées, ornent l’enceinte de Syout. Un bain public d’une beauté remarquable s’élève au milieu de la ville : il a été construit aux frais du Defterdar-Bey , et les colonnes de granit qui le décorent intérieurement ont été apportées de Denderah. Les revenus de ce bain sont affectés à l’entretien d’une mosquée, qui a été également construite aux frais de Defterdar, et qui lui est contiguë.
L’état de délabrement dans lequel sont en Égypte, et en général en Orient, la plupart des mosquées, est d’autant plus étonnant, que presque toujours les fondateurs avaient eu, comme le Defterdar , la précaution de construire à coté, soit un bain, soit un bazar, soit quelque autre établissement productif, dont le revenu était affecté à leur entretien; mais la mauvaise foi des administrateurs, ou les exactions des gouvernans, ont été telles, qu’il est bien rare que le produit de ces fondations pieuses n’ait pas été détourné, ou affecté à d’autres usages; et sur trois mosquées dont l’existence remonte à plus d’un siècle, il est
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rare de ne pas en rencontrer au moins deux écroulées ou menaçant ruine.
Le commerce de Syout a beaucoup diminué depuis que le monopole exercé par le vice-roi a détruit les avantages que trouvaient à venir en Égypte les caravanes du Dar-Four qui y arrivaient plusieurs fois l’année, et qui se dirigent maintenant le plus souvent sur les régences barbaresques ; cependant cette ville a encore conservé quelques relations avec les contrées du sud , et surtout avec le Kordofal et le Sennâr, provinces soumises au vice-roi. Les habitans musulmans ou chrétiens de Syout, se livrent presque tous à des professions industrielles, et on peut évaluer sa population à plus de vingt mille âmes.
M. Massari, médecin napolitain attaché à Chérif-Bev, Moudir du gouvernement de Syout, nous accueillit de la manière la plus affectueuse. Nous lui apportions de Stancho des nouvelles de la famille de sa femme à laquelle, en cette considération , ii voulut bien nous présenter; nous fûmes d’autant plus sensibles à cette faveur que , vieil habitant de i’Égypte, le docteur avait sur ce point toute la susceptibilité orientale et que, seuls entre tous les voyageurs de notre connaissance, nous pûmes jouir de cet avantage.
Madame Massari portait le gracieux costume des dames arabes, auquel sa jeunesse et sa beauté ajoutaient un charme nouveau. Coiffée d’un fess autour duquel un tchewrè ( mouchoir) de crêpe rose, bordé de festons d’or et roulé avec élégance, formait un léger turban, on voyait ses beaux cheveux noirs, lisses sur le front, tomber en tresses nombreuses sur ses épaules. Un large pantalon de mousseline brochée, serré autour de la cheville, se dessinait avec grâce au-dessous d’une robe étroite , mais fort longue, ouverte sur le devant , et fendue des deux côtés jusqu’au dessus du genou; les manches étroites , ouvertes jusqu’au milieu de l’avant-bras, et dont l’extrémité retombait presque jusqu’à terre, laissaient apercevoir celles d’une large chemise de soie. La robe était découverte carrément jusqu’au-dessous de la gorge, que dissimulait avec coquetterie un mouchoir de mousseline blanche brodée d’or; des babouches rouges, également brodées d’or , dans lesquelles étaient enfermés de jolis pieds nus, et un shah noué négligemment autour de la ceinture , complétaient cette toilette orientale. Ce costume séduisant qu’accompagne de la façon la plus piquante un voluptueux abandon , plaît encore davantage chez les femmes qui , comme madame Massari , savent mêler la
grâce européenne à Ja négligence orientale.
Bien que M. Massari ne fût pas attaché au service du vice-roi, il avait été chargé par son patron Chérif-Bey de la visite des conscrits de Syout. Sous le titre de médecins, cardans l’Orient, tout Européen dont la profession n’est pas connue, doit nécessairement être médecin, nous accompagnâmes M. Massari dans son inspection.
Au milieu d’une grande cour s’élevait un bâtiment, primitivement destiné à servir de magasin , et métamorphosé en prison depuis la levée des nouvelles recrues. C’est dans ce réduit obscur que les malheureux conscrits étaient renfermés; on les fit sortir un à un , les uns complètement nus, les autres à peine couverts de quelques haillons. Un de ceux qui attira le plus notre attention, était un beau jeune homme aux formes athlétiques, qui s’était arraché deux dents et avait aussi cherché à se mutiler le pouce droit, mais ce doigt n’ayant pas entièrement perdu son jeu , le conscrit fut déclaré bon pour le service; seulement, pour le punir d’avoir voulu s’estropier, on lui appliqua préalablement cinquante coups de bâton sur le dos.
La visite terminée, on relâcha ceux que des infirmités par trop graves, rendaient absolument incapables de servir, et on les chassa à
coups (le courbach. Les autres, réunis deux à deux par des menottes faites de deux pièces de bois, jointes par de grands clous soigneusement rivés, furent enfermés de nouveau pour être plus tard conduits sous bonne escorte au Caire ou à Alexandrie.
Un chef de bataillon, commandant des cinq cents hommes qui formaient la garnison de Syout , assistait avec nous à la visite de recrutement de M. Massari. On amena devant lui un déserteur que les Bédouins venaient d’arrêter. Sommé de déclarer pourquoi il avait quitté son régiment, s’il manquait de quelque chose, s’il avait été puni injustement : — « Non, repondit-il froidement , mais il était écrit que je devais déserter. — Tu savais bien que tu recevrais cinq cents coups de courbach et que tu ne pouvais échapper. — C’était écrit. Dieu est grand ! — et il fut impossible d’en tirer d’autre réponse.
La justice est sommaire en Orient, aussi l’exécuteur fut-il appelé sur-le-champ. C’était un vieux soldat de la garnison, connu par son habileté dans ces sortes d’expéditions, et dont 1 impartialité ne s’était jamais démentie en faveur de personne; en attendant que son tour pût venir, il était en possession d’exercer son adresse sur le dos de ses camarades.il s’avança
armé de l’instrument du supplice: à sa vue, un éclair terrible brilla dans les yeux du malheureux déserteur; ses traits se crispèrent convulsivement , puis ils reprirent leur expression accoutumée. Il baissa la tête sans rien dire, se dépouilla de ses vêtemens et se coucha le ventre contre terre. Un cri de douleur se fit entendre en même temps que le premier bruit du courbach; puis ce fut tout. Le patient tenait entre ses dents serrées la manche de son habit, et sans ses mains qui semblaient chercher un point d’appui, sans ses pieds qui frappaient la terre par un mouvement involontaire, on aurait pu le prendre pour un cadavre. L’exécuteur compta un, deux, trois Nous in-
tervînmes, et en notre faveur l’officier voulut bien réduire la peine à cent coups que nous voulûmes voir administrer jusqu’au bout, pour nous assurer que le nombre n’en serait pas augmenté après notre départ.
La bastonnade est ordinairement en Égypte la seule peine infligée aux déserteurs ; seulement le nombre de coups augmente chaque fois qu’ils sont repris et conduits à leur corps; et cela s’est renouvelé jusqu’à dix fois pour quelques-uns. On avait essayé dans le commencement de fusiller ceux qui étaient pris en état de récidive ; mais on s’est aperçu que ce moyen
violent n’arrêtait pas les désertions, et on y a renoncé:— «Que peut-on me faire? répondait un soldat qu’on menaçait de ia peine capitale pour avoir quitté quatre fois son régiment : me tuer ? tant mieux, je ne serai plus bâtonné... tout sera fini!... Allah Kèriml (Dieu est miséricordieux!)»
Les caravanes du Sennâr et surtout celles du Kordofal, qui, plusieurs fois l’année, arrivent à Syout , y ont fait établir un marché d’esclaves assez important. Ces malheureux à demi-nus , le corps frotté d’huile et luisans comme de l’ébène polie , étaient exposés en vente autour dune vaste place , séparés par lots comme des marchandises , suivant les maîtres auxquels ils appartenaient. Il fallait voir les chalans les examiner , soulever négligemment ia lèvre supérieure de celui-ci, pour voir ses dents et sa langue, entr’ouvrir avec ses doigts l’œil de celui-là , flairer ses oreilles ou tordre ses coudes , et sourire satisfaits ou secouer la tète d’un air mécontent, après cette dégoûtante visite. Pendant qu’on les faisait ainsi se lever, se baisser, marcher, tousser et étendre leurs membres , eux nous regardaient en souriant et ne paraissaient nullement fâchés de se voir exposés en vente comme des animaux. Le cœur se serre, à l’idée des souffrances qu’ont dû éprouver ces infortunés avant d’arriver à cet
état d’insensibilité , dernier degré de dégradation auquel puisse descendre l’espèce humaine.
Trois cas prévus par les lois musulmanes entraînent la résiliation de la vente d’un esclave: chekkher , s’il ronfle; madjnoun , s’il est somnambule; el-bowl , s’il pisse au lit. Ces vices doivent être signalés dans les trois jours qui suivent l’achat et l’acquittement du prix. Si le Djellab (marchand d’esclaves) soupçonne qu’il y a mauvaise foi de la part de l’acheteur, il peut exiger que l’esclave soit déposé dans une maison tierce, pour y subir l’épreuve pendant les trois jours, li est entendu que si on en a abusé, le marché 11e peut jamais être annulé (1).
(1) Voici le prix ordinaire des esclaves dans l’intérieur de l’Afrique et à Syout ou au Caire :