id. d’orge auxquels il faut ajouter
1 5.000 ardebs que les fellahs détournent pour leur nourriture ou pour être vendus en cachette.
(1) Le rôtie équivaut à i44 drachme*.
Egypte et hübie.
relies, des oies, des canards, une espèce de vanneau (i) el une quantité d’oiseaux aquatiques. Nous eûmes aussi plusieurs fois occasion de tuer des perdrix du désert, pins petites que celles d’Europe et appelées dans le pays kata(î). Mais malgré la précaution que nous prenions de leur arracher la peau, leur chair était si dure, que nous dûmes renoncera ce gibier.
Nous parcourions alors la partie de l’Égypte la plus pauvre on rnonumens, et rien ne variait pour nous la monotonie fin paysage, si ce n’est de temps en temps la configuration des rochers de la chaîne arabique simulant, dans leur forme bizarre, des débris de quai ou de tour; ou bien quelques tombeaux de santon, qui s’élevaient de temps en temps sur le sommet de la montagne et devant lesquels notre équipage ne manquait pas de réciter de> prières.
Forcés de nous arrêter à El-Djarabia pour renouveler nos provisions, nous reçûmes à bord la visite du cheïkli Seïd-Ahou-Omar, Nazir de ce canton, dont il faisait la tournée pour percevoir les impôts. Serrariah, près du monastère de la Poulie, était la résidence ordinaire du cheikh; mais un ordre pressant, venu du
(i) Le vanneau armé.
(a) Le Utiao-alkata de Lin niée.
l'GYPTF ET NUBIE. 227
Caire, l’avait obligé de venir lui-même, et sous sa responsabilité, hâter les rentrées qui, malgré tous ses soins, allaient encore bien lentement. Ce n’est pas aux individus que le gouvernement égyptien s’adresse pour l’acquittement des taxes, mais aux Nazies, vis-à-vis desquels il emploie la force brutaie jusqu’à ce qu’ils aient versé dans la caisse du receveur de la province la cote entière des villages qu’ils commandent. Les Nazirs ne manquent pas de reporter sur les Cheikhs- el-beled les mauvais traitemens qu’on leur fait éprouver, et ceux-ci les reportent à leur tour sur les malheureux fellahs. Le gouvernement ne s’enquiert ni comment, ni sur qui l’impôt a été perçu; il faut que le Nazir paie, peu importe comment il a réussi à se procurer de l’argent. On sent à combien de vexations odieuses doit donner lieu ce mode violent de perception , dont le moindre inconvénient est de for cer celui qui a, a payer pour ceux qui n’ont pas. Déjà accablés sous le poids des impôts, les fellahs sont placés sans contrôle, sans aucun moyen de recours, sous le bâton de chefs subalternes qui, pressés de satisfaire le gouvernement , ont pour eux moins de pitié que n’en aurait le gouvernement luimème s’il se rendait compte, par ses propres yeux, de la misère de chaque individu.
« J’ai vainement essayé, nous dit Cheïkh-Seïd, « de me défaire de ma charge de Nazir ; le Pacha, « qui me croit riche, exige queje la conserve, et « je me vois forcé d’exercer envers les fellahs de « mon district des actes de violence qui répu- « gnent à mes principes; mais je ne puis faire « autrement sans courir risque d’étre dépouillé « et bâtonné moi-même. Combien, ajoutait-il, « la conduite de Méhémed-Ali est différente de « celle des anciens Sultans ! Ceux-là suivaient « la voie de Dieu; ils supprimaient les bran- « ches de revenu qui sont une honte et une « abomination ; ils ne laissaient pas leurs sujets « mourir de faim, et ils donnaient, par leurs mé- « nagemens envers les malheureux, une preuve « de leur profonde sagesse et de la sincérité de « leur religion. Je voudrais bien savoir si. la « coutume qui sert de prétexte aux taxes qui « nous écrasent doit son origine au Coran ou « à la Sunna ; ou si des musulmans doivent « obéir à une autre loi qu’à celle de notre saint « Prophète? Dieu est grand! ajoutait Cheïkh- « Seïd ; sa providence a voulu que cette diversité « de conduite servît à distinguer les hommes « sages des insensés. » Sur la demande de notre visiteur, nous nous empressâmes de lui donner une petite provision de poudre et de tabac; mais il refusa la pipe et le café. INous
Egypte et nubie.
étions dans le mois de ramadan , et le soleil était encore élevé à l’horizon. « Si quelques-uns « des nôtres oublient de se conformer à leurs « devoirs religieux, nous dit-il, il faut au moins « que les chefs leur donnent le bon exemple; « et avec l’aide de Dieu et de son Prophète, ils « rentreront dans la voie de la vérité. Inch- « Allahi^ plaise à Dieu)! »
En général , le ramadan s’observe avec beaucoup moins de rigueur en Égypte que dans les autres parties de l’empire ottoman ; et sur les douze personnes qui composaient l’équipage de notre cange, il 11’y en avait que trois qui se conformassent scrupuleusement au précepte de la loi.
La vue de nos fusils à piston avait particulièrement excité l’étonnement du Cheikh: il les examinait avec l’attention la plus curieuse, et les louait avec une exagération dont nous eûmes l’air de ne pas comprendre le motif; puis il se prenait gravement la barbe, et la détonation de chaque capsule provoquait de sa part d’interminables Mach- Allah (1). Un de ses gens vint le prévenir que le soleil allait se coucher, et il se hâta de nous quitter pour aller joindre
(1) Expression de la plus vive admiration.
son dîner, mais non sans nous avoir fait promettre d’aller passer chez lui une journée, à notre retour, jaloux qu’il était , dit-il , rie faire voir nos fusils à toute sa famille; ce qu'il faut toujours traduire en pareil cas, par, jaloux de s’eu approprier un s’il en trouvait honnêtement 1 occasion.
Le 9 mars, le soleil, qui s’était levé brillant, cessa, après quelques heures, de répandre sur la vallée du Nil sa lumière accoutumée. Une lueur blafarde éclaira bientôt seule l'atmosphère obscurcie et comme chargée d’un épais brouillard. L’air embrasé semblait se refuser à la respiration; une poussière subtile et suffocante pénétrait partout; notre peau était aride, nos poumons desséchés. Tantôt de brusques rafales courbaient, pour ainsi dire jusqu’à terre, la cime touffue des palmiers, en faisant voltiger dans l’espace des tourbillons de sable; tantôt le vent tombait tout à coup et pas un souffle d’air ne se faisait sentir; momens cruels pendant lesquels la chaleur était vraiment insupportable. Bientôt l’agitation du fleuve, dont les vagues soulevées rejaillissaient jusque dans notre cange, nous obligea île gagner le rivage et de nous y amarier fortement. C’est de là que nous punies contempler sans dangers réels, mais non sans en être accablés, le redoutable
khamsin (i) dans toute la grandeur et IVffra\ ante sublimité de ton spectacle. Environnés d’épais nuages de poussière, nous demeurions souvent pendant plusieurs heures comme plongés dans l’obscurité jusqu’à ce qu’un nouveau tourbillon , déchirant tout à coup le voile, vînt rendre, pour quelques instans, à l’atmosphère une transparence rougeâtre et sinistre* alors nous voyions se former à l'horizon d’énonnes trombes de sable qui s’élevaient en tournoyant jusqu’au ciel, tantôt demeurant immobiles, tantôt glissant avec la rapidité de la flèche sur les plaines rases du désert, pour venir de nouveau fondre sur nous et nous replonger dans les ténèbres.
La tourmente dura deux jours entiers, après lesquels le ciel reprit cet azur éclatant, cette parfaite sérénité qui distinguent l’admirable climat de l’Égypte.
Nous profitâmes du retour du beau temps pour gagner le hameau voisin de Beïl-Méhémedel-K.oufour, afin d’y réparer nos avaries et de reconstruire notre tente qui avait été enlevée
(i) Ce vent est appelé khamsin (cinquante), parce qu’il ne souffle presque jamais que pendant les cinquante jours qui avoisinent l’équinoxe du printemps.
La durée de chaque ouragan est le plue ordinairement de trois jours.
ÉGYPTE ET NVBÏE.
par la tempête. Nous visitâmes dans ce village une fabrique de sucre à laquelle on apportait, de plusieurs lieues à la ronde, les cannes destinées à être converties en cassonade et à alimenter ensuite la raffinerie de Raramoun. Il est difficile de rien imaginer au-dessous du triste état de ce misérable établissement; deux cylindres de bois déformés, mis en mouvement par un buffle, y écrasaient à demi les cannes dont le suc était reçu dans les restes d’une barrique enfoncée en terre. Il passait de là dans deux ou trois chaudières de cuivre, établies, comme tout le mécanisme, dans une hutte en feuilles de palmier, où nous avions peine à nous tenir debout, et dont nous nous hâtâmes de sortir, à demi suffoqués par la fumée.
Le 1 1 , nous découvrîmes la montagne des Oiseaux (Djebel -cl - Teïr) , ainsi nommée à cause des nuées d’oiseaux qui ont choisi pour demeures les crevasses de ses flancs escarpés. Au sommet de cette montagne, qui s’élève à pic sur la rive orientale, est construit le couvent de la Poulie (Deïr-el-BakkaraK). Quelques religieux , ayant aperçu de loin notre cange , descendirent au bord du fleuve pour foire un appel à notre charité. Jadis opulent, le monastère de la Poulie n’est plus occupé que par quelques pauvres moines coptes qui ne se soutiennent
que par les aumônes des passans. La misère a réduit, depuis peu d’années, leur nombre de vingt-deux à huit, presque tous borgnes ou aveugles. Une chapelle sur les murs de laquelle sont peintes des figures de saints de la plus grossière exécution, et où se trouvent à peine les accessoires nécessaires aux cérémonies du culte; une cellule étroite et n’ayant pour meubles qu’une natte, pour ustensiles qu’une jarre et un goulé ; voilà la triste retraite où ces moines concentrent leur vie, trouvant peutêtre dans le désert qui les entoure et dans les campagnes riantes que leur offre l’autre rive du Nil, un contraste allégorique entre leur existence dans ce monde et celle qu’ils attendent dans l’autre.
Cependant, quelque affreux que soit ce séjour, il ne paraissait pas encore aux premiers solitaires chrétiens digne des rigueurs de leur vie ascétique, et le seigneur d’Anglure, pèlerin champenois, qui visita ce couvent vers la fin du quatorzième siècle , nous apprend que «c’est « là qu’avait d’abord habité saint Antoine quand « il fut premièrement ermite; mais que ce lieu « était trop délectable pour faire pénitence ; qu’il « était trop près du fleuve et des lieux fréquen- « tés, et que Dieu manda par un ange à son
,'GYPTE ET NUBIE.
« serviteur d’aller liabiter un autre lieu dans « le désert, à trois journées du Nil. »
Un tombeau de santon et des p'aines couvertes de riches moissons nous annoncèrent Tapproche de Minyeh, une drs principales villesdela provincequi porteson nom. Bâti avec quelque élégance, Minyeb (Jbiuni) offre des rues bien coupées, plusieurs mosquées assez belles et des bazars où règne encore quelque activité. Une filature de coton, construite sur le même plan que celle de Beny-Souef, y a été nouvellement établie. Les colonnes de granit et de porphyre qu’on voir dans une des mosquées de Minyeb ont fait supposer à quelques voyageurs que cette ville était l'antique Cyno polis ; mais l’opinion générale admet C.herri, comme répondant d’une manière plus précise à l’emplacement de celle ci.
Au moment de notre arrivée, le Mèmour, entouré de ses Marnlouks richement vêtus, venait de faire dresser lin divan sur les bords du fleuve; il art ivait d’une tournée dans sa province, et, conformément à l'usage universellement adopté en Orient, il faisait promener ses chevaux à petits pas, précaution sans laquelle on assure qu’ils seraient infailliblement attaqués de tranchées, alors même qu’ils ne sont pas échauffés par leur course. Tous ces
ÉGYPTF. ET NUBIE.
chevaux avaient les quatre pieds blancs, ce qui rehaussait. singulièrement leur valeur aux yeux de leur maître.
On sait en effet toute l’importance que les musulmans attachent aux pieds de leurs chevaux. S’ils ont seulement du même côté un pied de derrière et un pied de devant blancs,
ils sont très peu estimés, car, dans ce cas, ils
ne doutent pas que ce soit un vice de nature qui indique de mauvais jarrets. Du reste toutes les variétés de couleur dans le manteau de cit animal, sont pour les Orientaux l'objet d’une étude particulière d’autant plus importante, qu’ils croient y trouver le pronostic «les évèiiemcns que le sort réserve au cheval et à son maître.
Impatiens d’arriver aux premiers monumens Pharaoniques , si raies depuis le Caire, nous nous hâtâmes de quitter Minyeh,et le lendemain nous vîmes enfin se développer sur les flancs de la chaîne arabique la ligne des hypogées de Bt ny-Hassan.
Ce bourg, qui dut être autrefois une ville considérable, comptait, au temps desMamlouks, une population de trois mille âmes environ ; il fut détruit par Ibrahim, qui se vengea ,lu piilage de quelques-unes de ses barques par les habitans, en faisant massacrer les hommes
et en dispersant le reste de Ja population.
La place de Beny-Hassan est aujourd’hui inarquée par une trentaine de tombeaux antiques taillés dans le roc à mi-côte de la montagne qui, en cet endroit, arrive jusqu’au fleuve. Des portiques élégans, puis des portes chargées d’inscriptions hiéroglyphiques, enfin des salles soutenues par plusieurs rangs de colonnes et qui donnent entrée , tantôt par des puits, tantôt par des galeries inclinées, dans les salles inférieures où reposaient les corps embaumés: voilà de quoi se composent la plupart de ces demeures funéraires. Au fond de quelques-unes sont, dans une niche, trois statues assises, taillées dans le roc. Toutes sont ornées de peintures représentant divers sujets et dont les couleurs ont en quelques endroits conservé une admirable fraîcheur. Deux de ces salles sont remarquables par des colonnes qui offrent le véritable type du vieux dorique grec, et appartiennent au règne d’Osortesen II, Pharaon de la xxme dynastie (Tanite), et remontent dès lors au neuvième siècle avant Jésus-Christ. Malheureusement la main de la barbarie a épargné un bien petit nombre de ces monumens , et à peine en est-il deux ou trois qui n’aient à reprocher qu’au temps les dégradations qu’ils ont éprouvées.
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On distingue parmi eux, à l’élégance du portique qui le précède, l’hypogée d’un chef administrateur des terres orientales de l’Heptanomide, nommé Néotph; sur les tableaux du plus haut intérêt qui le décorent, on remarque plusieurs captifs pris par un des fils de ce Néotph, et qui offrent tous les caractères des Grecs ioniens. On les voit présentés à ce chef par un scribe royal qui tient en même temps une feuille de papyrus sur laquelle est relatée la date de la prise et le nombre des captifs, qui était de trente-sept.
Des escaliers construits de pierres noires et compactes, qu’on trouve fréquemment englobées par d’assez grosses masses sphériques dans les rochers calcaires de Beny-Hassan, conduisaient du fleuve aux principaux de ces hypogées, mais ils sont aujourd’hui presque entièrement détruits.
Au-dessus et vers le milieu de la ligne des hypogées, est une caverne dont l’entrée seule est travaillée de main d’homme. Après s’être glissé quelque temps à plat ventre, on arrive,, à travers des couloirs étroits, à une salle assez, vaste dont les parois sont formées de stalactites* fort dures. Le sol est dans cet endroit couvert,, aune grande épaisseur, de substances momifiées réduites en poussière, qui semblent pro-
venir de salles supérieures d’où elles se seraient échappées à travers les tissures du rocher. Mais là le passage se rétrécit au point de rendre impossible une exploration plus lointaine. Il existe aussi dans la grotte et à quelques pas de l’entrée un autre passage étroit à demi obstitié par des ossemens de bœufs et de chameaux, blanchis et dépouillés.
11 est probable que lexistence de cette grotte se rai tache à la découverte faite près de là par Champollion, dans la montagne Arabique, d’un petit temple creusé dans le roc, commencé sous Tothinosis IV et continué par Mandoueï, Pharaons de la xvmc dynastie. Ce temple, dédié à la déesse Pascht (la Rubaslis ou Artémis des Giecs et la Diane des Romains), < st entouré de plusieurs sépultures de chats sacrés (i).
Devant h* temple, aussi bien que dans la plaine entre la montagne et le Nil, sont d'immenses dépôts de momies de chats, pliées dans des nattes, entremêlées dequelques chiens, et à peine recouvertes de quelques pieds de sable. Ainsi, à côté des temples, à côté des cadavres desséchés dn prince, du prêtre, du guerrier, reposent les restes des animaux qu ils ont chéris ou adorés; et des ibis, des chiens, des
(i) On sait que le chat était consacré à Diane.
chats, partagent avec les monumens et avec
l’homme, ce simulacre d’immortalité que les »
anciens Egyptiens savaient donner à tout ce qui se rattachait à leur vie ou à leurs croyances.
Les cris de joie de notre Mahmoud nous apprirent que nous approchions de Raramoun , sa patrie. Il nous demanda la permission de tirer, en signe de réjouissance, nos fusils ét nos pistolets, et une décharge de mousqueterie, accompagnée d; s houras de tout l’équipage, annonça aux hahit ans de ce bourg qu’il leur arrivait un compatriote.
Pendant que les nombreux amis de notre interprète s’occupaient à le fêter, nous allâmes visiter la raffinerie de sucre qui, depuis quelques années, est établie à Raramoun. Un Maltais, M. Antonini, auquel la direction en était confiée, nous la fit examiner dans tous ses détails.
Cet établissement, le seul de ce genre qui existe en Égypte, est bien disposé, et cependant l’infériorité de ses produits est telle, que le commerce du Caire préfère aux sucres de Raramoun, les dernières qualités des raffineries d'Europe.
La défense expresse, faite parle Pacha, d’employer pour le raffinage, le sang et les matières animales, comme impures et proscrites par le
Prophète, est la cause de cette infériorité. La raffinerie de Raramoun avait, dans l’origine , donné de beaux produits; mais le fanatisme se souleva contre la méthode par laquelle ils étaient obtenus, et arrêta pour toujours l’essor de cette branche d’industrie.
Nul doute que sans cette ridicule opposition les raffineries se fussent multipliées, et que lapprovisionnement de sucre de tout le Levant n’eût été dévolu à l’Égypte, par le fait seul du voisinage du lieu de production.
On doit s’étonner que, tourmenté comme il ï’est par la manie des fabriques , Méhémed-Ali, qui a osé heurter de front les préjugés religieux pour la fondation d’une foule d’établissemens , et principalement pour celui de l’école d’anatomie d’Abou-Zabel , n’ait pas eu le courage de défendre contre eux les raffineries, l’une de ses plus utiles introductions. Cette condescendance est d’autant plus singulière, que, tout en cédant sur un point aux exigences du fanatisme , le Pacha n’a pas craint de leur résister en attachant à la raffinerie de Raramoun une distillerie de rhum. Cette fabrication, à laquelle on n’a pas apporté d’entraves, donne de meilleurs résultats que celle du sucre; seulement on est très souvent forcé de changer les ouvriers qui y sont employés; l’usage immodéré qu’ils font du
rhum anéantit en peu de temps toutes leurs facultés.
A une demi-lieue environ de Raramoun est Mélaouy, l’antique Hermopo i il ica -P h il ace, qui a , pendant long-temps, succédé pour l’imporlance à Achmouneyn ( Hermopolis Magna ).
Mélaouy se trouve maintenant isolé dans les terres, par suite d’un changement de direction dans le cours du Nil , et cette position peu favorable lui a fait préférer Minyeh pour cheflieu de la province.
On chercherait vainement à Achmouneyn quelques vestiges des mon u mens qui décoraient la ville superbe, sur les ruines de laquelle a été élevé ce bourg, ruiné lui-même aujourd’hui. Ce que le temps et le fanatisme avaient respecté, l’ignorance et la cupidité l’ont détruit, et les magnifiques débris d’Hermopolis Magna ont servi à construire une fabrique de salpêtre.
FueM. Sait, consul-général d’Angleterre, apprenant qu’on allait porter le marteau sur les ruines de la ville d’Hermès, demanda grâce pour elles au vice-roi , qui, par considération pour le représentant britannique, promit que des ordres allaient être expédiés pour arrêter sa destruction. Mais, vain espoir! tout fut abattu; et il ne reste plus rien maintenant du portique admirable regardé comme le plus beau modèle
EGYPTE ET MJBIE.
de l’architecture égyptienne. A peine peut-on distinguer, au milieu des buttes de décombres qui signalent la place de l’antique cité , quelques-uns des soubassemens de ces colonnes rasées au niveau du sol, autour desquels gisent çà et là des débris de style grec d’un riche travail, échappés par hasard au gouffre dévorant du four à chaux. Si le despotisme brutal des Mamloucks interdisait à la science la connaissance des monumens que le temps avait épargnés, il les respectait du moins, et les conservait pour la postérité. Mais qui pourrait dire le nombre de ceux qu’ont vus disparaître à jamais les courtes années du règne de Mébémed-Ali? Singulière manie que celle d’un homme qui fait faire, pour son compte, des recherches d'antiquités, qui entasse des momies dans un magasin, et ne trouve d’autre moyen de soulager les malheureux fellahs du redoublement de charges dont il les accable, que de leur donner à exploiter comme carrières, les monumens, au lieu de montagnes, seulement parce que cela est plus commode! Achmouneyn, Cheïkh-Abadé, Koft, Syout, Eléphantine, et tant d’autres cités, sont aujourd’hui veuves des monumens que l’armée française y admira encore, il y a moins d’un demi-siècle. Honneur au moins à la France, à cette patrie des arts, qui peut se glorifier d’en
avoir conservé les modèles! Et si l’impéritie ou la fatalité ont fait évanouir pour nous, en Égypte, les espérances de la politique, la science au moins a conservé son trophée, et la Description de l’Égypte , pour être la seule conquête qui soit restée à notre patrie, 11’en est pas moins immortelle.
Nouvellement établie , la fabrication du salpêtre par évaporation à l’air libre , est devenue pour le Pacha une branche importante de revenu. M. Baffi, chimiste romain, introduisit en 1824 cette industrie, possible seulement sous le ciel toujours serein de l’Égypte, etàlaquelie les buttes de décombres, dont le pays est couvert , offrent un aliment inépuisable. En quelques années, des salpétrières furent établies d’après sa méthode, à Hermopolis, au Vieux-Kaire, à Bedrechin , près de Sakkarah , et dans plusieurs autres endroits.
Ces salpétrières consistent en plusieurs rangs de bassins de maçonnerie disposés sur un terrain incliné ; les terres sur lesquelles on veut opérer, sont déposées dans le rang supérieur, puis agitées avec de l’eau qui , chargée de salpêtre, passe successivement dans chaque rang de bassins en s’épurant peu à peu , et finit par donner en s’évaporant, sans autre secours que
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celui des rayons du soleil , des cristaux déjà à un assez grand état de pureté.
On compte aujourd’hui en Égypte six grands établissemens destinés à cette exploitation; ils produisent annuellement plus de vingt mille quintaux de salpêtre, dont il se fait en Europe d’importantes expéditions (i).
C’est à Hermopolis que, suivant Hérodote, se trouvaient réunis les ibis embaumés. Cependant, on n’a encore rien découvert jusqu’ici qui vienne confirmer cette assertion. Mais à quelques lieues de là, près du village de Tou neh-el-Djebel ( Tanis) , existent des sépultures telles que les décrit cet historien.
Pendant la journée que nous avions passée à visiter les ruines d’Achmouneyn , M. Antonini avait eu la complaisance d’envoyer prévenir des Arabes deTouneh-el-Djebel,et le lendemain, en arrivant au pied de la montagne, nous trouvâmes l’entrée des catacombes déblayée. Une belle et grande table hiéroglyphique, taillée dans le rocher, et devant laquelle étaient quatre colosses récemment mutilés , servait de portique à cette nécropole, que le sable du désert envahit chaque jour davantage, et qui finira bientôt par y disparaître ensevelie.
(i) La seule salpétrière de Bedrechin a fourni, en i83i,. 8,5oo quintaux.
Des galeries spacieuses, élevées, régulières et d’une longueur de plusieurs lieues, au dire des habitans, s’étendent sous la montagne; leurs parois sont creusées de niches de diverses grandeurs, dans lesquelles sont des tombeaux de pierre, scellés en plâtre, où gisent des momies de singes. En d’autres endroits, des portes larges et élégamment taillées au ciseau, donnent entrée dans des chambres de toutes les grandeurs, remplies de jarres de terre cuite , également scellées en plâtre. Chacune de ces jarres contient quatre ou cinq ibis , ou une trentaine d’œufs, et leur nombre est incalculable. Elles encombrent, soit entières, soit par fragmens , le sol des galeries à une hauteur considérable. Nous passâmes plusieurs heures à parcourir les routes souterraines de Tounehel-Djebel ; enfin lassés du monotone spectacle de ces chambres remplies de jarres, nous nous décidâmes à revenir sur nos pas^ sans en avoir atteint l’extrémité.
Quelques heures d’une navigation favorable nous conduisirent de Raramoun à Nasli-Beny- Hernrad, où nous ne pûmes, à notre grand regret, trouver à faire des provisions. Le cheïkhel-beled , chargé par le gouvernement de percevoir les impôts arriérés, s’emparait du montant des moindres objets réalisés par les fellahs qui
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cachaient tout ce qu’ils pouvaient avoir. Ce percepteur était d’autant plus rigoureux dans l’exercice de ses fonctions, qu’un de ses confrères venait de recevoir cent coups de bâton pour avoir osé écrire au Mèinour que son village avait été trop fortement imposé. Aussi les fellahs avaient beau user de ruses et de protestations pour se soustraire à ses exécutions , il ne leur laissait de repos que lorsqu’il leur avait tout enlevé. Du reste, il faut le dire, la mauvaise volonté des cultivateurs force souvent les chefs de village, de recourir à la violence pour obtenir le miri, même de ceux qui sont en état de l’acquitter, et ce qu’il n’est pas sans intérêt de remarquer, c’est que le caractère de ces peuples était le même dèsles temps les plus anciens. — « Un Egyptien rougirait, dit Ammien Marcellin , s’il ne pouvait montrer sur son corps de nombreuses marques qui témoignent de ses tentatives pour frauder les droits». Les Français, qui s’étaient également aperçus de cette répugnance, avaient pris le parti d’emmener les cheikhs ou de camper devant le village et à ses dépens, jusqu a ce qu’il eût payé l’impôt; et l’un de ces deux moyens ne manquait jamais son effet.
Il se fait à Nasli-Beny-Hemrad un grand commerce de ghillé , sortes de galettes composées
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de matières fécales , pétries et séchées au soleil ; la rareté de bois en Égypte fait employer ce combustible pour le feu de Fâtre ou du four. Cette pauvre industrie n’a pas été négligée par le fisc , à qui n’échappe rien de ce qui peut rapporter de l’argent; il n’est si petits profits, si minces avantages , qu’il n’ait enviés et ravis aux malheureux fellahs, et la fabrication des ghillé a elle-même été érigée en monopole.
C’est partout un temps heureux pour les matelots, que celui où souffle un vent favorable, mais pour les matelots du Nil, c’est le signal d’une joie particulière. Les manœuvres nécessaires pour profiter de la brise sont à peine terminées, que le bouffon en titre de la cange, coiffé d’un bonnet en poil de chakal avec plusieurs queues pendantes, s’arme, en guise de tambourin, d’un grand vase de terre cuite, sans fond , recouvert d’un seul côté par une peau fortement tendue, sur laquelle il frappe avec les mains en chantant un air monotone. Un autre musicien l’accompagne avec une double flûte, faite de deux roseaux réunis , et remarquable par ses sons aigres et criards. Cette discordante harmonie captive pendant de longues heures l’attention de l’auditoire , qui témoigne sa satisfaction en faisant saffé, c’est-à-dire en frappant des mains en cadence.
ÉOYL’TE ET NliBIE.
Les sons de cette musique nationale attiraient souvent leshabitansde quelques villages, qui venaient le soir danser au clair de lune sur le rivage , auprès de la cange, et nous rappelaient par leurs groupes pittoresques, les scènes antiques de la vie pastorale.
Le sommet deDjébel-Abou-Feddah, qui domine la rive droite du Nil, signale de loin Manfalout, dont il n’est éloigné que de quelques lieues. Notre navigation avait été heureuse jusque là; mais en arrivant sous la montagne, une rafale subite fit tout à coup pencher notre cange qu’elle emplit d’eau à moitié. Nos matelots se hâtaient de serrer les voiles quand une seconde rafale, fondant sur nous pendant cette manœuvre, nous enleva un homme qui travaillait au haut de la grande vergue : nous le crûmes perdu; heureusement il eut la présence d’esprit de serrer fortement un cordage qu’il tenait à la main , et après avoir été quelques instans baîotté au-dessus de l’abîme, il réussit à saisir de nouveau la vergue et à regagner le bord sans accident.
Quant à nous, heureux d’ètre échappés sains et sauts à un danger qui occasionne chaque année, au même endroit, la perte de nombreux bateaux, nous nous empressâmes de gagner à la rame, la rive opposée, où nous eûmes tout le
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temps de vider l’eau de la cange, et de faire sécher 110s provisions au soleil.
Des aimés saluèrent notre arrivée à Manfalout; elles accoururent au rivage dès qu’elles aperçurent notre barque , et nous donnèrent , au bruit d’une musique bien peu supérieure à celle de nos gens, le spectacle de leurs danses licencieuses. L’institution des aimés, dont l’origine se perd dans la nuit des temps, a traversé toutes les révolutions de l’Orient ; elle a résisté
aux rigueurs de l’islamisme envers les femmes,
et une fête ne serait pas complète en Egypte, chez les chrétiens comme chez les musulmans, si les aimés n’y étaient appelées. Elles sont divisées en chanteuses et en danseuses. Les premières apprennent, avec les règles du chant, celles de la poésie, et improvisent des chansons quelquefois fort remarquables. Les plus distinguées des aimés fréquentent les harems où on les paie chèrement; les autres sont appelées chez les particuliers, dansent dans les rues, ou enfin parcourent les villages, et il est rare que les voyageurs ne soient pas accueillis par les chants et les danses de ces artistes nomades.
Manfalout (Manbaloî) forme vers le sud la limite de l’Egypte moyenne {El Ouestany\ connue des anciens sous le nom d’Heptanomide, et composée, comme l’indique son nom, de sept
nomes ou préfectures. Les rues de cette ville sont étroites et tortueuses, ses maisons mal construites et ses bazars misérables; sa population peut être évaluée à cinq mille âmes, parmi lesquelles on compte deux cents familles coptes, et un évêque de cette ieligion; on distingue la maison des habitans qui ont fait le pèlerinage de la Mecque, à quelques sentences du Coran qui entourent limage de la sainte Kiabé, peinte en vert ou en rouge au-dessus de la porte.
Manfalout, située sur la rive gauche du fleuve, perd chaque année de son importance. Le Nil, en changeant de lit, a miné le sol élevé et friable sur lequel reposaient ses maisons de terre, dont plus d’un tiers a été emporté par l’inondation de 1829. Les crues suivantes, moins élevées, ont occasioné de moindres ravages, mais les fondemens d’un grand nombre de maisons sont mis à nu à trente pieds au-dessus du fleuve, et elles ne devront pas tarder à être entraînées à leur tour. Il est facile de reconnaître que, vis-à-vis Manfalout, le Nil baignait autrefois le pied de la chaîne arabique (Djebel-Abou- Feddah ), et que les terrains cultivables, larges de plus d’une demi-lieue, qui s’étendent maintenant sur cette rive, ont été abandonnés par lui, dans sa marche progressive vers l’ouest. Ces
terrains, tTalluvion nouvelle, sont faciles à distinguer en Egypte, à leur peu d’élévation audessus du niveau des basses eaux, et ne devront, par la suite des siècles, leur exhaussement qu’aux couches successives du limon que le Nil dépose à chaque crue.
C’est à Manfalout que nous nous décidâmes pour la première fois à endosser le costume musulman, à la grande satisfaction de nos gens, et surtout de Mahmoud, dont l’amour-propre souffrait infiniment de notre mise étriquée etsouvent plus que négligée. Nous n’eûmes qu’à nous applaudir de cette détermination ; car notre nouveau costume produisit encore plus d’effet que n’attendait notre interprète. Partout, dans nos promenades, dans les villes, les fellahs se hâtaient de descendre de leurs montures, et s’écartaient pour laisser passer Sélim-Effendi et Ismaïl-Effendi , noms qui nous avaient été donnés par nos matelots en échange des nôtres qu’ils avaient trop de difficulté à prononcer. A la curiosité fatigante et indiscrète qui poursuivait notre habit européen, avait succédé le respect le plus humble, la plus parfaite soumission. Il n’était pas jusqu’aux chiens, hôtes aussi nombreux qu’incommodes des moindres bourgades de l’Orient, qui, au lieu de poursuivre de leurs
aboiemens notre costume étranger, ne semblassent joindre JeurhommageàTliommage général.
Notre reïs vint nous prévenir qu’il y avait chez le Nazir un médecin français, et nous nous hâtâmes de nous y rendre. Il faut avoir été long-temps absent de son pays ; il faut avoir senti combien est triste l’isolement du voyageur depuis long-temps séparé de ses compatriotes , pour comprendre le plaisir que nous causa la rencontre de M. Chédufaut.
Attaché à l’armée de Méhémed-Ali en qualité de médecin, M. Chédufaut était venu à Manfalout pour les opérations de la conscription, et il composait à lui seul tout le conseil de révision. Les hommes, enlevés pour le service militaire, étaient dans l’origine conduits au Caire, et c’est là seulement qu’avaient lieu la révision et les réformes. M. Chédufaut aurait, s’il faut l’en croire, fait comprendre le premier au Pacha, la nécessité d’envoyer dans chaque département un médecin européen chargé de congédier immédiatement les hommes incapables de servir, afin d’éviter aux malheureux fellahs un voyage long et pénible, et au gouvernement des frais considérables.
Malgré cette amélioration réelle, le mode de conscription est encore en Egypte à peu près
aussi défectueux que possible: une superstition jusqu’ici invincible s’est , dit-on, opposée à ce qu’il soit établi des registres de naissance, seul moyen d’établir pour le recrutement un contrôle fixe. Il est inconcevable que Méhémed-Ali n’ait pas cherché à détruire ce funeste préjugé, qui ne tient du reste en rien aux principes de l’islamisme, et à rétablir une institution aussi utile, et qui a déjà existé dans le pays. Makrizy nous apprend en effet que le khalife Moawia , fils d’Abou-Sofyan, avait établi près de chacune des tribus arabes domiciliées en Egypte, un homme chargé de prendre note de la naissance de tous les enfans de l’un et de l’autre sexe et des divers hôtes qui venaient s’établir avec leur famille dans chaque tribu. Cet employé communiquait jour par jour ses renseignemens au divan ou bureau militaire, et l’on inscrivait dans le bureau le nom des nouveau-nés et des nouveaux hôtes. Faute de registres de naissance, tout est aujourd’hui, pour la conscription, laissé au hasard et à l’arbitraire. Une levée est-elle ordonnée, les gouverneurs s’occupent de répartir à peu près entre les villages la quantité de conscrits à fournir; puis, pour rendre la mesure exécutoire, ils envoient le plus secrètement possible les Albanais irréguliers attachés à leur service , pour enlever le nombre
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d’hommes exigé. Dès que la présence de ces agens est signalée sur quelque point, les cultivateurs prennent la fuite, et les soldats les poursuivent au travers des champs cultivés qui sont foulés aux pieds des chevaux, et ruinés dans toutes les directions. Enfin, après une ou plusieurs battues, les Albanais obtiennent le nombre de prisonniers déterminé par l’autorité. Mais malgré les ordres précis qui sont donnés, et souvent même répétés à coups de bâton, la plupart des malheureux dont on s’est emparé , sont toujours des enfans, des vieillards ou des hommes peu propres au service qui, moins agiles à fuir, doivent nécessairement être pris les premiers.
Tous les hommes que les irréguliers ont capturés, sont conduits enchaînés à la ville la plus voisine, et là emprisonnés jusqu’à ce que le médecin les ait examinés. La visite terminée, ceux qui sont jugés impropres au service sont renvoyés chez eux, mais ils n’y sont pas sitôt arrivés qu’il s’agit de les remplacer; une nouvelle battue a lieu, ils sont repris et reconduits à la ville pour subir une nouvelle visite, et par conséquent une nouvelle réforme, et cette cérémonie se réitère souvent plus de vingt fois avant que le nombre soit complet. Pendant tout ce temps les récoltes sont ravagées, les champs
restent sans culture, et souvent, quand les travaux commencent à reprendre, la saison de la moisson ou celle des semailles sont passées, et les produits d’une année entière sont perdus. Qu’on juge par là quelle somme énorme un soldat coûte au Pacha avant même d’être rendu sous les drapeaux. Yainement les fellahs se refuseraient-ils , sous prétexte de réformes précédentes, à suivre les agens du recrutement. Le bâton et au besoin le sabre sont là pour les y contraindre; et il faut en convenir, le moyen de remédier à ce grave inconvénient est bien difficile à trouver. On a dans le principe essayé de donner des certificats de réforme; mais indépendamment des erreurs auxquelles ce mode donnait lieu, la plupart des agens ne sachant pas lire, il arrivait que les fellahs qui, par leur âge ou leurs infirmités, étaient certains d’être réformés de nouveau, donnaient leurs certificats à leurs parens ou à leurs amis, et on ne trouvait plus de conscrits.
L’âge et les infirmités graves sont les seuls motifs d’exemption. Ni le mariage ni une famille nombreuse à soutenir ne sont admis comme excuse, et on a vu dans une levée six frères mariés, laissant plus de trente personnes sans ressources, déclarés bons pour le service, et arrachés tous les six à leurs familles.
Tel est l'amour des fellahs pour les champs qui les ont vus naître, qu’ils préfèrent leur misérable retraite de boue où ils meurent de faim, au métier de soldat et aux promesses d’ètre bien habillés et bien nourris; et l’horreur qu’ils éprouvent pour la nouvelle organisation militaire est si grande, qu’il est très commun de les voir s’arracher les dents de la mâchoire supérieure et même s’injecter de la chaux dans les yeux, pour se soustraire à la conscription à laquelle ils préfèrent même la cécité, misère si commune en Egypte, qu’ils sont comme familiarisés avec elle. Vainement a-t-on mis à mort plusieurs de ceux qui étaient reconnus coupables de s’être volontairement mutilés. Ces moyens préservatifs ne continuent pas moins d’ètre mis en usage.
Le recrutement venait alors d’avoir lieu aux environs de Manfalout, et l’intérieur de cette ville offrait l’aspect le plus déchirant. Les femmes des malheureux pris pour le service parcouraient les rues tout le long du jour, la figure et les vêtemens souillés de boue, s’arrachant les cheveux, se frappant la poitrine et poussant des cris aigus. Soutenues par leurs amies qui criaient elles-mêmes, elles s’arrêtaient devant les maisons où elles connaissaient quelques femmes, et celles-ci s’empressaient de les
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rejoindre pour former ensemble de lugubres concerts de lamentation. Le moment du départ arriva.
Environ trois cents conscrits, enchaînés deux à deux , furent tirés de la prison ; les coups de bâton des gardes les eurent bientôt forcés à prendre leurs rangs, et la caravane commença à se diriger vers le fleuve. On ne saurait mieux comparer ce triste cortège qu’à une chaîne de condamnés se mettant en route pour les bagnes. Un silence profond, une résignation admirable, étaient la seule réponse de ces infortunés aux barbares traitemens dont on les accablait; les femmes, se précipitant sur leurs
pas, poussaient d’affreux hurlemens, elles vomissaient mille imprécations contre le Pacha, et se jetaient avec fureur sur les gardes pour embrasser encore une fois ceux qu’elles ne devaient plus revoir. Pendant ce temps , les chefs de l’escorte , impassibles au milieu du tumulte, faisaient gravement défiler leur troupe, sans paraître seulement s’apercevoir de ce qui se passait autour d’eux. Bientôt on atteignit le bord du Nil, et pendant qu’on entassait les conscrits dans les barques pour les diriger sur le Caire, le rivage offrait une scène de confusion et de désespoir inexprimable. Enfin, les barques mi-
rent à la voile; alors, pendant que la plupart des femmes, hors d’elles-mèmes, se livraient aux actes d’une douleur insensée, quelques-unes, plus fortes ou plus courageuses que les autres , se réunirent pour suivre à pied, sur le bord du fleuve, le triste convoi, et chargées de leurs enfans, se mirent en route seules, sans vivres, saris ressources, décimées en route par la fatigue et la faim. Ces femmes arrivent ainsi à ia suite de chaque troupe de conscrits au camp , vers lequel leurs maris sont dirigés, et construisent près de là des huttes de terre où elles vivent de la part que le soldat peut retrancher de sa ration pour les nourrir. Chacun des camps du vice-roi est ainsi entouré d’un autre camp plus nombreux peuplé de femmes et d’enfans où la misère et bientôt la prostitution qui en est la suite, viennent étaler ce qu’elles ont de plus hideux.
Profondément indignés de l’affreux spectacle que nous avions sous les yeux , nous nous demandions comment l’Europe avait pu décorer du nom de civilisation un pareil régime, et comment elle pouvait se faire illusion sur sa durée éphémère; comment elle pouvait croire à la stabilité de cette administration dévoratrice qui attaque jusque dans leur source tous les
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élémens de prospérité du pays, et dissipe en une semaine le produit de toute une année. Sans doute les fellahs sont aujourd’hui trop abrutis pour que Méhémed-Àli puisse craindre? pour le moment, une révolte sérieuse; d’ailleurs, ils sont sans armes, mais les villages se dépeuplent, et le sable envahit chaque année des champs naguère fertiles. En enlevant à la terre les derniers bras qui lui restaient pour les armer d’un mousquet, le vice-roi voit déjà cette terre devenir à son tour avare envers lui, et lui refuser son secours. Les produits de l’Egypte diminuent tous les ans , car, que peuvent faire les femmes, les vieillards et les enfans qui restent seuls pour la culture des terres? Que; feront-ils surtout sous un gouvernement qui leur enlève le fruit de leur travail, et les condamne à mourir de faim auprès des moissons recueillies pour lui seul. Non, tant que ce système d’égoïsme compact et dévorant sera continué; tant que le souverain persistera à exploiter dans son intérêt seul, et sans songer à son peuple, toutes les ressources du pays, il n’aura pas commencé l’œuvre de la civilisation de l’Egypte, et les princes, dont l’imprudente politique aura cru voir dans les Egyptiens unenation , dans l’alliance de son gouvernement une alliance durable , s’apercevront trop tard
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qu’ils ont fondé sur le sable, et placé leur espoir dans un édifice miné de toutes parts, et dont chaque jour avance la ruine.
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