‹ L'Égypte et la NubieChapitre 15 sur 25 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Rosette. — Abou-Mandour. — Fouah. — Fabrique de bonne Is. — Canal Mahmoud iè. — Départ de Rosette. — Boghaz. — Lesbè. — Damielte. — Ibrahim-Bey. — Caserne. — Nécropole. — Riz.— Lac Menzalè. — Flamroant.

— Impôt personnel. — De la propriété en Egypte depuis les Arabes. — Méhémed-Ali s'empare de toutes les terres.

— Loi de solidarité. — Considérations sur ce système.

Bâtie à deux lieues de la mer par un des petits -fils du calife Haroun-Rachid , Rosette acquit, par Tensablement du canal d'Alexandrie, une importance qu elle a perdue depuis que Méhémed-Ali a fait creuser le Mahmoudiè, et qu elle a cessé d être le passage obligé des marchandises qui remontent au Caire ou qui arrivent du Saïd et de la Nubie. I^es comptoirs établis dans cette ville ont été transportés à Alexandrie, et on y compte maintenant peu d'Européens. La population indigène a ellemême considérablement diminué, et s'élève à peine aujourd'hui à douze mille âmes

Avec les avantages commerciaux, ont disparu cette gaîté et cette opulence qui donnaient à Rosette une physionomie plus animée que ne l'est ordinairement celle des villes égyptiennes.

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Ses environs n'ont cependant pas encore perdu l'aspect riant qui semble l'apanage du Delta. Ses jardins surtout sont remarquables, si toutefois quelques kiosques , entourés de berceaux ou ombragés de bouquets de bananiers et d'acacias, suffisent pour faire donner le nom de jardins à de vastes vergers arrosés par de petits ruisseaux, et où croissent pé]e-méle et presque sans culture les arbres fruitiers de l'Europe et ceux de l'Afrique.

A peu de distance de Eosette est le Tékïè d'Abou-Mandour , situé dans la position la plus pittoresque et sur une petite éminence d'où la vue s'étend jusqu'à la nien Ce couvent est habité par quelques derviches , charge's d'entretenir une superbe fontaine, fondation pieuse d'un musulman. Fruit de l'esprit religieux, ces institutions d'utilité publique, si communes en Orient, sont dues presque toutes à des particuliers. La fontaine d'Abou-Mandour mérite à son généreux auteur d'autant plus de reconnaissance, que l'eau est fort mauvaise à Rosette.

La mer, trop houleuse depuis quelques jours, ne nous permettant pas de franchir le Boghaz (l'embouchure), nous remontâmes la branche Bolbitine jusqu'à Fouah. Cette ville, assez peu importante aujourd'hui, a joui jusqu'au com-

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roencement du xvii* siècle, d'une prospérité qu'elle devait principalement au voisinage de l'embouchure du canal d'Alexandrie. L'avantage de la position de Fouah a engagé le vice* roi à y établir une filature de coton et une fabrique de /ess ou bonnets à l'imitation de ceux de Tunis. Ces bonnets sont tissus de laine d'Espagne apprêtée par des ouvriers mogrebins, amenés de Tunis; ils égalent en qualité ceux des fabriques de cette ville , et ne leur sont inférieurs que sous le rapport de la teinture (i).

C'est en face de Fouah qu'est placée l'embouchure du Mahmoudiè, destiné à ouvrir au commelrce une voie directe entre le Nil et Alexandrie. Le canal /ainsi appelé du nom de Sultan -Mahmoud, a environ quinze lieues de longueur ; il fut creusé en dix-huit mois par cent mille fellahs des deux sexes , grattant la terre avec leurs mains et portant les d^éblais dans des couffes. Plus de vingt mille ouvriers

(i) On confectionne à Fouah environ doaze ilouzaines debonnets par jour; ceUe manufacture» qui acqubrt une grande importance, pourra, avec le temps, nuire à celles de Tunis , dont les produits, quoique supérieurs, soutiendront difficilement la concurrence, vu la modicité du prix de la main d*œuvre en Egypte, et la proximité des lieux de consommation.

moissonnés par la faim , la fatigue ou les maladies, perdirent la vie pendant le cours des travaux : les berges recouvrent leurs ossemens. Le Mahmoudiè n est praticable qu'au moment des plus hautes eaux, et pour des barques d'un assez faible tonnage. Le mauvais choix de rembouchure de ce canal lui fait perdre la majeure partie des avantages qu on pouvait en attendre. Le limon charrié par les eaux du Nil en obstrue tous les ans l'entrée, et les machines construites en Europe pour son curage annuel, n 'ont produit d'autre résultat que d'entraîner le gouvernement dans des dépenses considérables. Il est facile de voir que , par un changement dans le point de prise d'eau, et par un système d'écluses mieux entendu , il serait possible de rendre ce canal navigable pendant toute l'année, et même de le faire servir à corriger les inégalités de la crue du Nil, de manière à ce que les inondations pussent acquérir, le long de son cours, une régularité profitable aux récoltes. Mais, outre que le gouvernement, presque entièrement absorbé par les événemens politiques, ne donne que peu d'attention aux améliorations matérielles qu'il serait facile d'introduire dans le pays , ces améliorations sont à chaque instant entravées par la routine et la mauvaise foi des agens intéressés à perpé-

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tuer un système qui les enrichit aux dépens de la population (i).

Le lendemain de notre retour à Rosette , le vent étant enfin tombé, nous nolis&mes une djenne {^)j kbord de laquelle nous accordâmes passage à quelques familles arabes, et nous mîmes à la voile pour Damiette. Cette navigation 9 qui se &it sans boussole et seulement à Faide de l'habitude, semblerait devoir présenter de grands dangers. Cependant on cite peu d'accidens causés par cette absence de connaissances nautiques. Une brise favorable nous poussait rapidement ; mais quoique notre route nous tînt constamment en vue de ta côte, dont nous n'étions éloignés que de trois à quatre milles , notre reïs ( patron ) faillit s'engager dans un golfe qu'il avait pris pour le fioghaz de Damiette. Heureusement il s'aper-

(i) Pour obvier à ces ensablemeDS annuels , on a rÀ:erament fermé l'entrée du canal par un massif de maçonnerie, dans lequel ont seulement été ménagées quelques ouvertures fermées de portes, par où on laisse arriver l'eau quand on le juge convenable. Au moyen de cette disposition nouvelle, Teau est, toute Tannée, maintenue dans le canal à un niveau assez élevé pour que la navigation ne soit jamais interrompue. De grandes rones hydrauliques, établies près du barrage , élèvent à cet effet la quantité d'eau nécessaire , quand le peu de hauteur du fleuve rend celte opération indispensable.

(i) Grand bateau non ponté, à trois mâts.

çut à temps de son erreur; mais force nous fut de louvoyer pour nous tirer de ce mauvais pas; car durant toutes ces fausses manœuvres, le vent était devenu contraire.

Enfin 9 vers les quatre heures du soir, nous reconnûmes le vrai Boghaz , si fécond en naufrages pendant la mauvaise saison , à cause du peu de profondeur du fleuve (i). Le sable, que le Nil charrie en grande quantité, est retenu à son embouchure par le mouvement des flots de la mer, et y forme une barre dangereuse.

Les pertes qui ont lieu chaque année sur cette barre sont évaluées à des sommes considérables. Une seule passe étroite, tracée par le courant au milieu des sables, permet aux barques ou aux bâtimens légers de remonter le fleuve ; mais ce n'est que par un beau temps, et avec beaucoup de circonspection,

(i) Lorsque le calme dure toule la nuit, les djermes sont forcées d'attendre pour sortir, dix ou onze heures du matin, moment où la brise du large commence à s'élever, et produit une espèce de marée montante qui permet de franchir la passe. Le fond est si peu considérable que les navires marchands qui viennent prendre du rix à Damielte, sont obligés de mouiller en dehors sur la plage, où de petites barques viennent leur apporter leur chargement. Plus d'une fois, quand le vent est trop fort, les navires, dans la crainte de quelque accident, sont obligés de prendre le large, pour revenir au mouillage quand la tempête a cessé.

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qu'on ose s'engager dans ce passage dangereux.

Nous avancions sous toutes voiles au milieu des vagues refoulées par le courant. Un profond silence régnait abord de la djerrae. 1^ reïs était au timon , attentif à suivre la direction que lui indiquait un desmariniers, qui, debout à l'avant, était armé d'une longue perche avec laquelle il sondait. Nous commencions à distinguer les deux rives du fleuve, couvertes de villages et de palmiers.... des cris de joie, auxquels se mêlait le nom d'Allah et de son prophète, nous apprirent que le danger était passé. Aussitôt chacun de nos passagers s'empressa de boire de l'eau du Nil. Quelquesuns y plongeaient leurs jambes et leurs bras. Tous semblaient retrouver dans cette «au une existence nouvelle ; car pour un Égyptien , le Nil, c'est la patrie ; et le fellah qui s'éloigne de ses ondes bienfaisantes , semble avoir perdu le seul lien qui, dans sa misère, l'attache encore k l'existence.

Nous avions franchi les deux forts qui défendent l'entrée du Boghaz. Après nous être arrêtés assez long-temps à un bureau de douanes , où notre djerme fut soumise à une visite rigoureuse, nous fumes forcés de faire une nouvelle halte au village de Lesbè, situé sur l'emplacement de Tantique Damiettesarrasine,

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détruite par les Khalifes, et justement célèbre par racharnement avec lequel les Croisés la disputèrent aux Musulmans. Rien n'égale en efiet l'importance qu'attachèrent alors les deuxpartis à la possession de ces Ueux, où le sort de l'Orient fut plus d'une fois mis en balance.

Après une navigation de plus d'une heure , nous arrivâmes à la moderne Damiette , qui se présente en demi-cercle sur la rive orientale. Des maisons élevées , élégamment bâties ^ et couvertes de terrasses que surmontent des belvédères ouverts aux vents frais du nord ; des barques nombreuses sillonnant les eaux du Nil; une population industrieuse qui se presse sur les quais ; des champs de riz toujours verts ^ des jardins brillans de végétation où croissent péle-méle l'oranger, le dattier et le sycomore ; un ciel dont aucun nuage n'altère la pureté, et sous lequel cependant la chaleur ne s'élève presque jamais plus haut que dans le midi de la France : voilà le spectacle enchanteur que présentent Damiette et ses environs au voyayeu r qui arrive de la mer.

Le charme cesse dès qu'on pénètre dans la ville, dès que l'on parcourt ces rues étroites et tortueuses occupées par des troupes immondes de chiens errans, dès que l'on se trouve au milieu de ses maisons de terre et de paille qui mena-

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cent ruine, dès que Ton retrouve enfin une bourgade turque, avec son liideux ensemble de misère et de dégradation.

M. d'Armandy, autrefois consul à Mokha, et €onnu par ses nombreux voyages en Perse et en Arabie y était chargé de l'agence consulaire de France à Damiette ( i ). Prévenu de notre arrivée, il voulut bien nous inviter à nous établir chez lui, et pendant notre séjour il n'a pas cessé de nous prodiguer les témoignages de la plus gracieuse hospitalité. La maison qu'il habitait était située sur les bords du Nil , dans une position ravissante; aussi avait-elle attiré l'attention d'Ibrahim-Bey, neveu du vice-roi, qui avait demandé au propriétaire la permission d'en occuper le rez-de-chaussée pour quelques jours. Mais lés mois s'écoulaient, et ce locataire importun ne songeait pas à partir. Le pauvre raya n'osait de son côté signifier congé à cet hôte incommode, qui pouvait lui nuire auprès de Méhémed-Ali. Il se contentait de nous exprimer ses plaintes. — «Mon père m'avait bien «prédit que cette maison m'attirerait quelque « malheur. Maudit soit mille fois le jour où la

(i) G*est le même M. d*Armandy , aujourd'hui chef d'escadron d'artillerie, qui a si puissamment contribué à la reprise de Bône en r83a.

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ce funeste pensée m'est venue de la construire et avec tant de luxe!... Que n'ai-je suivi les cona seils de mon père ! »

Nous rencontrâmes, dans une de nos promenades, cet IbraHim-Bey (r), qui se piquait de civilisation européenne : aussi quand nous passâmes près de lui , il nous adressa en turc quelques complimens, qu'il accompagna de ces mots français : Bonjour^ messieurs , qu'il prononça à merveille. C'était peut-être tout ce qu'il savait de notre langue; mais au moins pour l'apprendre il s'était adressé à de bons maîtres : mieux inspiré qu'Abbas - Pacha , petitfils de Méhémed-Ali, qui prenait ses leçons d'italien d'un pauvre seïs (palefrenier arabe), et qui, parlant un jour à un consul européen, lui dit gracieusement, en croyant lui faire un compliment : Bon gorno, porco.

On travaillait à Damiette à élever à la hâte quelques nouvelles fortifications , présage certain de la rupture qui se préparait dès-lors entre le vice-roi et le pacha de SaintJean-d'Acre. La garnison comptait un effectif de huit mille hommes, qui, trois fois par jour, faisaient l'exercice sur une vaste esplanade , autour de

(i) Ibrahim-Bey est le même qui depuis a fait la campagne de Syrie, sous le nom de Kutchuk- Ibrahim -Pacha , ( le petit Ibrahim-Pacha. )

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rirnmense caserne construite tout récemment au bord du Nil. Pour éviter que les soldats fussent incommodés par la poussière, plus de cent fellahs étaient tenus de venir arroser deux fois par jour cette esplanade : il va sans dire que ce travail devait être fait gratuitement ; et malheur à celui qui manquait à Tordre ! vingt-cinq coups de bâton appliqués sur le dos étaient l'inévitable punition de sa négligence.

Non loin de Damiette s'élève une nécropole moderne , aussi remarquable par sa simplicité que par l'élégance de ses raonumens. Ces sépultures , où reposent de riches musulmans^ sont de petits édifices carrés construits en briques , et élevés d'un étage. Dans la partie inférieure sont déposés les restes du défunt f et le dessus forme un petit appartement où ses parens viennent, à certaines époques de l'année, passer plusieurs jours et apporter le tribut de leur douleur.

Le commerce de riz, qui se fait presque exclusivement à Damiette, a conservé à cette ville une certaine importance. Ses relations suivies avec la Syrie , qui lui envoie en échange ses tabacs, la maintiennent dans un état voisin de l'aisance. Sa population ne s'élève cependant pas au-delà de vingt mille âmes. L'air qu'on respire à Damiette est beaucoup plus sain qu'on ne pour-

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rait l'espérer en voyant les rizières qui Tentourent à plusieurs lieues; et cette ville est, de toute rÉgypte, l'endroit où l'on jouit de la plus douce température.

Le lac Menzalè , qui n'en est éloigné que d'une demi-heure , est extrêmement poissonneux, et célèbre par le grand nombre d'oiseaux que l'on chasse sur ses bords. Le plus remarquable est le flammant, des langues duquel on retire maintenant de l'huile, au lieu de les manger, comme du temps des Romains, qui en étaient très friands. Sous les empereurs , 1 Egypte acquittait une partie de son tribut en langues de flammant. Les eaux du lac Menzalè ont une salure moins désagréable que celle de la mer. Le riz planté sur ses rives jouit d'une grande réputation, qu'il faut attribuer sans doute à la qualité du sol imprégné de sel, qu'on voit partout effleurir à

la surface.

Le riz rapporte dans le Delta jusqu'à quatrevingts pour un. On pouvait en évaluer le produit annuçl à Damiette à cinquante mille ardebs (i); mais la misère toujours croissante des

(i) L*ardeb de Damiette produit en poids 2 a5 oques; celui de Rosette, i56 oques. L*oquc égale un kilogramme i|4- La capacité de Tardeb du Caire, qui pèse io4 oques, peut être évaluée à un hectolitre Sao'iono.

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fellahs , le manque de bras, et enfin la difficulté de mettre les terrains en culture par suite de la diminution des bestiaux , ont peu-à-peu réduit la récolte, qui ne s'est élevée dans ces dernières années qu'à vingt-cinq mille ardebs.

D'ailleurs le gouvernement, propriétaire de tous les terrains qu'il afferme aux fellahs , a limité la quantité de feddans (i) qu'il est per* mis de consacrer à la culture du riz , afin de ne pas diminuer celle du coton, qui lui donne de bien plus grands bénéfices.

Avant de faire connaître quels sont aujourd'hui les rapports des fellahs avec le vice-roi j il nous parait indispensable d'examiner les modifications que le droit de propriété territoriale a subies depuis la conquête de l'Egypte par les Arabes, et d'indiquer par quel enchaînement de circonstances, cette contrée, sur laquelle le vainqueur ne s'était réservé que les droits régaliens, se trouve maintenant appartenir en propriété à son souverain.

Soit que le khalife Omar, en se rendant maître de l'Egypte, ait renoncé au droit que lui donnait

(i) Le feddan se composait autrefois de 400 kassahéj, mesure de 3 mètres 85 cent. Méhémed-Ali, à son avènement au pouvoir, le réduisit à 333 xjS kassabés ( de 3 mètres 64 cent.), sans rien changer à la quotité d*impôt que chaque feddan devait payer au fisc.

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une conquête faite de vive force , de partager les biens entre les vainqueurs, comme une partie du butin; soit que, conformément aux lois musulmanes , les Égyptiens , en se soumettant au paiement d'une contribution , se soient assuré la conservation de leurs propriétés , il est hors de doute que les Arabes , loin de se considérer comme légitimes possesseurs des biens conquis, se contentèrent d'imposer aux habitans des villes l'obligation de payer une capitation de deux pièces d'or par chaque homme fait , et en outre de loger et défrayer pendant trois jours les musulmans qui se présenteraient chez eux. Pour les cultivateurs, cette imposition pesa sur les propriétés , et il était permis de l'acquitter en grains ou autres denrées en nature.

Toutes les sommes provenant de ces divers impôts étaient employées à acquitter la solde des Arabes, qui formaient l'armée d'Egypte et les employés du gouvernement, ensuite à entretenir les canaux et les digues , enfin à enrichir les gotiverneurs et à grossir les trésors des khalifes.

La perception régulière de ces contributions dura peu de temps. Des impôts indirects , des taxes autorisées ou arbitraires furent bientôt établis par les agens de l'autorité , et amenèrent k leur suite des révolutions, des famines, des

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massacres y enfin une effrayante dépopulation.

Pour réparer le mal , le gouvernement provoqua rétablissement en Egypte de diverses colonies d'Arabes qui remplacèrent les habitans exterminés ou dispersés par l'action et la réaction des causes politiques. Les avantages accordés k ces nouveaux colons , attirèrent successivement de nouvelles tribus. Plusieurs provinces de l'Égyptj se trouvèrent ainsi peuplées d'une multitude d'Arabes qui s'y fixèrent, et qui y en se substituant aux cultivateurs , sous prétexte de les protéger , les réduisirent à la misère et au plus dur esclavage.

Bientôt les vexations des gouverneurs soulevèrent et le reste des anciens habitans et les nouvelles colonies. L'Egjrpte devint encore , pendant une longue suite d'années, le théâtre de guerres et de massacres sans fin ; et la paix qui succéda à tous ces déchiremens fut celle de la mort et des tombeaux.

Au milieu de tous ces bouleversemens, qui dépeuplaient des provinces entières, le gouvernement s'était trouvé maître d'une grande partie des terres; aussi après avoir commencé par donner à ferme la perception des impôts, il afferma les terres elles-mêmes. D'abord elles ne furent concédées que pour quatre ans. L'in-

tendant-général des impôts tenait une séance dans la mosquée d'Amrou, à l'époque où l'on devait renouveler l'adjudication de la ferme des terres. Là on inscrivait , avec le nom des adjudicataires, les sommes auxquelles étaient portés les districts et les cantons.

Aux époques fixées , tout individu qui avait pris une ferme venait en acquitter les droits. On lui précomptait les dépenses qu'il avait pu faire pour les chaussées, la réparation des digues, le curement des canaux, etc., le tout à certain taux fixé par l'administration. Chaque année il restait plus ou moins d'arriéré sur le montant des sommes dues. Ce reliquat était quelquefois exigé avec rigueur; souvent aussi il en était fait remise.

Au bout de trente ans, on faisait le tahivilj c'est-à-dire une nouvelle répartition de l'impôt territorial. Cette opération amena l'usage de donner les terres pour trente années; puis elles durent devenir héréditaires, et prendre l'apparence d'une véritable propriété, sans cesser pour cela de conserver les traces de leur origine domaniale.

Bien que tous les sujets chrétiens ou musulmans fussent admis à enchérir pour l'adjudication de ces fermes, on conçoit que la préférence devait appartenir aux chefs militaires ,

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entre les mains desquels résidait le pouvoir, et ;qui recevaient une paie du trésor. Cette con- . centration progressive entre leurs mains était d autant plus naturelle, que, par l'augmentation de leurs richesses, ils acquéraient une plus grande influence, tandis que les vexations qui pesaient sur les indigènes , les rendaient au contraire chaque jour plus misérables et plus avilis.

Ces baux à longues années entre les mains des gens de guerre et des hommes chargés des emplois publics, préparaient le nouveau système introduit en Egypte, à l'extinction de la dynastie des Fathimites. Saladin arrivant en Egypte avec une armée de Turcs , de Kurdes et d'autres barbares, adopta, pour entretenir cette armée , le système des bénéfices militaires, déjà établi en Syrie et en Mésopotamie par le sultan Noureddin , au nom duquel il s'emparait de la vallée du Nil. Les terres de sa nouvelle conquête furent concédées, en guise de solde, aux Émirs et aux gens de guerre à titre de bénéfice , à la charge d'un service militaire. Les règles et les formes qui présidaient au partage, ne peuvent être mieux comparées qu'aux formes et aux règles qui régissaient en Europe la propriété féodale. Chaque émir ou homme de guerre, et plus

tard chaque chef de maison des Mamlouks, eut son apanage, qui se trouvait distribué entre ses gens. Les villages réunis ou pris isolément* formaient autant de fiefs ou d'arrière - fiefs relevant directement du chef de l'apanage.

La culture des terres ne se fit plus, comme auparavant, par des gens qui s'en rendaient adjudicataires, et qui payaient au trésor public leur redevance. Elle fut confiée à des cultivateurs attachés à la glèbe {fellah kharari), qui payaient un droit , partie en nature , partie en argent. Ces fellahs devinrent serfs de l'apanagiste auquel appartint le territoire , sans pouvoir être jamais vendus ni affranchis.

Les terres de l'Egypte étaient divisées en vingt-quatre portions ou karats. Quatre karats formaient l'apanage particulier du sultan ; dix karats étaient assignés en partage aux gens de guerre, et dix autres aux émirs. Mais les usurpations successives de ces derniers, et les troubles auxquels elles donnèrent lieu, nécessitèrent l'intervention du sultan Ladjin. Après avoir restitué aux gens de guerre les biens dont les émirs les avaient dépouillés, ce prince ordonna un nouveau cadastre , dans lequel il réserva à son domaine particulier un grand nombre des plus beaux apanages; il assigna seulement onze karats aux émirs et aux gens

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de guerre , et se réserva neuf karats pour i'ar* mée qu'il se proposait de former. Mais cette opération, faite arbitrairement et presqu'au hasard, produisit un grand mécontentement parmi les troupes, qui se soulevèrent et massacrèrent le sultan.

Son successeur, le sultan Nasser-Mohammed, ne fut pas effrayé par cet exemple, et ne craignit pas de tenter une opération semblable , vers l'an i3io. Ce prince, qui occupait pour la troisième fois le trône d'Egypte , donna des ordres pour un nouveau cadastre, qui de son nom. fut appelé cadastre de Nasser. Le résultat de cette opération fut la suppression d'un grand nombre d'impôts , et une nouvelle division des vingt-quatre karats, dont dix furent réservés pour le sultan et sa maison , et quatorze composèrent les apanages des émirs et des gens de

guerre.

On avait dressé des mandats ou feuilles, contenant la désignation des divers territoires qui devaient former les apanages des émirs.

Le sultan ordonna une revue de toutes ses troupes , pour la distribution de ces mandats , et il fut défendu aux émirs de réclatner contre quoi que ce fut que le sultan jugerait à propos de faire, sous peine de la bastonnade, de la prison , du bannissement, ou enfin de la radia-

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tion du contrôle des troupes. Cette opération dura plusieurs jours; les émirs ou gens de guerre désignés se rendaient dans la salle où se trouvait le sultan , qui donnait à chacun un mandat sans même le regarder , prenant au hasard celui que la volonté de Dieu faisait tomber sous sa main. Cette répartition nouvelle fit un grand nombre de mécontens ; mais personne n'osa se plaindre , et la division établie par Nasser prévalut.

Des abus nombreux s'introduisirent successivement dans l'administration des apanages; mais principalement sous la dynastie des Mamlouks circassiens, dont le gouvernement ne fut pour ainsi dire qu'une continuelle anarchie. L'oppression que ces princes faisaieni: peser sur les apanagistes, engagea plusieurs d'entre eux à convertir leurs propriétés en fFakoufSj c'est-à-dire à en doter des mosquées ou des établissemens pieux , ou bien à fonder des pensions en faveur des mollas ou autres membres de l'ordre ecclésiastique.

Par cette cession , ou , pour parler plus exactement , par cette substitution qui ne constituait que la nue propriété sans l'usufruit, la mosquée ou l'établissement pieux auquel le propriétaire léguait ses biens , n'entrait en jouissance qu'à la mort du dernier

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mâle de la famille. Ce moyen de rendre héréditaires des concessions qui, de leur nature, ne devaient être que viagères , fut bientôt adopté par un grand nombre d'apanagistes^ qui pouvaient ainsi assurer à leurs héritiers une portion de leur fortune. Le principal privilège de ces wakoufs était de ne point payer d'impôts , au trésor public (Beiiul^Mâl).

Malgré toutes ces modifications que le gouvernement des Mamlouks toléra par faiblesse, ou par l'intérêt qu il pouvait avoir à profiter des abus qui s'introduisaient, le système des apanages se soutint jusqu'à l'époque où la conquête de Sélim V fit de l'Egypte une province ottomane.

Sélim V^ commit la grande faute de promettre aux chefs circassiens qui l'avaient aidé à codquérir l'Egypte, de leur conserver la jouissance de tout ce qu'ils possédaient. Son engagement fut enregistré dans tous les tribunaux et inscrit dans les livres du divan, avec cette imprécation : (c Que la malédiction de Dieu et de son « prophète soit sur quiconque osera contreve- « nir à cet ordre ou y faire quelques diangea mens! »

Son fils le grand Soliman comprit bientôt combien il lui importait de cjétruire celte milice circassienne , pour assurer la conquête

de rÉgypte. Mais par respect pour la promesse de son père, il la confirma en montant sur le trône. Seulement il ordonna une révision sévère des titres des apanagistes. Tous ceux qui se trouvèrent porteurs de contrats légaux émanés des sultans circassiens restèrent en possession de leurs apanages ; mais les clauses par lesquelles quelques-unes de ces concessions avaient été transmises , furent annuléesy et les apanages réunis au domaine^ Ceux qui ne purent présenter de titres authentiques/ ou qui en présentèrent de suspects de fraude et de falsification, furent également dépossédés; et les ventes faites par le domaine antérieurement au règne de Toman-Baï, le dernier des sultans circassiens, furent les seules maintenues. Le domaine rentra ainsi en possession d'un grand nombre de biens, qui furent ajoutés aux propriétés particulières des sultans, dont il s'était déjà emparé.

Pour assurer la perception de ses revenus, le gouvernement en rendit responsables les kachefs > administrateurs des principales provinces et les cheikhs arabes qui exerçaient l'autorité dans des districts moins étendus.En même temps on établit au-dessous de ces administrateurs , des agens chargés de percevoir les revenus des villages et d'en verser le produit entre

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les mains des kachefs ou dans le trésor public. Ces agens, qui n'avaient été dans l'origine que de simples percepteurs, furent tenus, par un édit de Soliman, de prendre à forfait la recette dont ils étaient chargés, et ils devinrent peu à peu de véritables fermiers. C'est dans ces agens à forfait qu'il jfeut, avec M. le baron Silvestre de Sacy, reconnaître le type et l'origine des multézims.

Les avantages de ces fonctions de multézim , qui augmentaient à proportion de la faiblesse du gouvernement, les firent rechercher par les hommes puissans qui possédaient, par cela même, les moyens d'en accroître les privilèges. C'est ainsi qu'elles se concentrèrent peu^à-peu entre les mains des milices, et plus tard entre celles des Beys mamlouks; elles devinrent bientôt héréditaires et portèrent par là le dernier coup à la prospérité du pays.

Au milieu de tous ces désordres, le miry (les droits du fisc ), qui devait être envoyé à Constantinople, se trouva réduit, soit par l'altération des monnaies , soit sous le prétexte d'entretien et de réparations extraordinaires. Un grand nombre d'établissemens publics furent ainsi privés des dotations que leur avaient assignées SélimP' et Soliman; les digues et les canaux furent mal entretenus; les fellahs se contentèrent de

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travailler pour se procurer de quoi pourvoir à leur subsistance; et la stérilité atteignit des terrains autrefois arrosés et fertiles.

Tel était l'état de la propriété en Egypte au moment de l'invasion française. Forcés de combattre chaque jour des ennemis sans cesse renaissans , et d'écrire en quelque sorte leurs ordonnances sur le tambour, Bonaparte et les généraux qui lui succédèrent n'eurent pas le temps d'apporter des modiâcations à ce système. Ils respectèrent ce qui existait et eurent beaucoup de peine à faire rentrer les impôts dans le trésor.

Cet état de choses dura encore quelques années, jusqu'au moment où Méhémed-Âli fut nommé pacha de l'Egypte. Si ce nouveau chef s'était attaché à flatter les mollas, pour s'ouvrir la routé du pouvoir, il ne craignit pas, dès qu'il y fiit arrivé, de braver leur influence et de presser, malgré leurs menaces, l'exécution du système de réformes qui devait lui livrer toutes tes terres de la vallée du Nil.

L'esipulsion des Mamlouks de la Basse- Egypte avait mis Méhémed-Ali en possession de^ villages et des teffritoires qui appartenaient aux chefe de ces milices; mais cette confisca* tion, trop lente à son gré, lui fit tenter une entreprise pl'.is audacieuse , qui peut donner

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une idée de son énergie. C'est sur les biens wakoufs, qui, par leur origine , comme par leur destination ^ ne pouvaient , sous aucun prétexte, revenir au gouvernement , qu'il porta les premiers coups ; c'est par la partie la plus difficile de soii œuvre qu'il voulut débuter.

Une baisse extraordinaire dû Nil^ à l'époque où là crue aurait dû être sensible y lui fournit le nioyen d'arriver an but qti'il se proposait. Il Venait d'établir uiie taxe nouvelle sur les denrées de pi^mière nécessité, que la crainte de la famine fit bientôt disparaître des marchés. Les fellahs consternés menacèrent de s'itisurger et d'immoler les accapareurs.

Méhémed-Ali acîcueillit avec hauteur les cheikhs qui tinrent demander l'abolition du nouvel impôt. Il ordonna seulement des prières publiques , annonçant en même temps aux envoyés que les maux du peuple ne venaient pas des taxes qu'il exigeait et que les Egyptiens savaient lui être indispensables pour assurer \a tranquillité : k 3e connais la véri« table catise du ma), reprit-il avec colère > et je ne tarderai pas k y porter remède. De quel droit, ditêfi-moi , exigeizhvous des pauvres fellahs deâ cotitributionà dont les terrefip confiées à Yotfe surveillance sotit exemptées? 3'examinerai cette affaire, et les biens de tous ceux qui

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ont illégalement perçu les impôts supprimés, demeureront confisqués. »

Peu de jours s'étaient écoulés depuis que les prières publiques ordonnées par le Pacha avaient été faites , et le Nil s'était accru de plusieurs coudées. Avec la tranquillité , la vente des denrées avait repris son cours, et les cheikhs, effrayés d'abord par les menaces de Méhémed- Ali, commençaient à se rassurer , persuadés qu'il n'oserait jamais porter la main sur des propriétés que la sainteté de leur destination mettait sous la sauvegarde de tous les musulmans. Mais des considérations de cette nature ne pouvaient l'arrêter. Le trésor était épuisé et les Albanais exigeaient impérieusement le paiement de leur solde. Malgré les avanies dont le Pacha avait frappé ses agens coptes, il n'avait pas encore la somme nécessaire pour apaiser les séditieux; un ordre fut donc expédié aux cheïkbs de payer sur-le-champ la moitié du revenu brut de tous les biens des mosquées confiés k leur administration. En même temps il ordonna une révision rigoureuse des titres qui constataient ces fondations. L'employé chargé de cette vérification, ne manqua pas d'élever des doutes sur Tauthenticité du plus grano nombre ; il signala l'irrégularité des autres, et un édit de Méhéroed-Ali vint annuler

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tous les titres y en déclarant toutefois qu'il acquitterait exactement les charges spéciales dont il reconnaîtrait la légalité. En même temps les kacbefs des provinces reçurent ordre de faire rentrer sous leur autorité tous les terrains wakoufs.

Quand il avait tenté ce coup hardi, Méhémed-Ali s'était bien attendu aux oppositions qu'il allait soulever; mais son autorité était trop bien affermie pour qu'il pût douter du succès. Aussi ne répondit-il que par une indifférence dédaigneuse aux représentations des cheikhs. Le chef du corps des Chérifs, fort de cette dignité civile et religieuse, la plus vénérée du pays, persista seul dans sa résistance. Ce cheïkh fanatique, qui avait été le principal instrument de la fortune de Méhémed-Ali , se présenta une seconde fois au divan, pour protester contre cette mesure de violence et pour rappeler au Pacha les principes qu'il lui avait vu embrasser si chaudement , avant qu'il l'eût revêtu de la pelisse du gouvernement de l'Egypte. Mais les temps étaient changés, et SeidOmar-Mahram , chassé comme factieux, fut exilé à Damiette.

Une fois engagé dads cette voie de spoliation, Méhémed-Ali ne pouvait s'arrêter. Il avait renversé les obstacles les plus difficiles; rien ne

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pouvait plus l'empêcher de poursuire sa route* De nouvelles contributions extraordinaires achevèrent d'épuiser toutes les bourses. Lesfellahs^ pressés de payer , recoururent aux multézims qui , ruinés eux-mêmes , ne purent venir à leur secours. Ce ne fut plus alors aux agens coptes, mais à ses soldats, que le Pacha confia le soin de lever l'impôt. Les plus grands désdrdres ftirent commis par cette milice brutale : des émigrations s'ensuivirent, et plusieurs villages furent abandonnés.

£n réponse aux réclamations énergiques des multézims, Méhémed-Ali les invita à déposer leur* titres de propriété, pour qu'il fût possible de vérifier si leurs demandes étaient fotidées. Confians dans leurs droits , la plupart se" conformèrent à cette invitation ; mais leurs titres furent confisqués et ils furent tous expropriés. Phisieurs obtinrent seulement une (tension viagère (i) équivalente aux revenus priHlitifs dont ils jouissaient, d'après la vérification faite sur les registres du contrôleur-général {Rouznamèdji). De ce moment toutes les terres de la vallée du Nil furent i^oncentrées entre les mains de Méhémed-Ali; de cfe mo-

(i) Ce» pensions, qui s*élevaient à a4»ooo bourses (valant alors 8,000,000 francs), sont réduites aujourd'hui, par les extinctions, P 5,000 boufses ( 760,000 fr. )

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ment il put dire avec vérité : « L'Egypte, c'est « moi (i). »

Si les fellahs avaient pu espérer un instant que ce nouveau pouvoir allait s'occuper d'améliorer leur situation 9 ils ne furent pzrs longtemps à revenir de leur erreur. Sous les gouyernemens précédens, la perception des impôts avait été brutale, capricieuse; sous celui de Méhémed-Ali, elle devint une spoliation organisée, incessante.

Tous les sujets égyptiens furent d'abord soumis à un impôt personnel {/Urdy-^l-rass) qui varia de i5 à 5oop., suivant l'état de fortune du contribuable. Le cheïkh««t-'beled fut chargé de sa répartition ; et il est presque inutile de signaler l'arbiti'aire ^ui présida^ comme il préside encoi^e aujourd'hui , à cette opération. Ce droit ne pèse pas sur les femmes; tii sur les etlfàûs y jusqu'à ce qu'ils soient présumés avoir atteint l'âge de douze ans. Faute de registres qui puissent servir à constater leur âge , le percepteur a atie petite corde qui est cetisée être

(i> Celte ^Itatidn n*a atteint qae les pfopriétés territoriales. Par cette etceplion aMez singulière » eu égard à noire orga* nistftioil sociale, la propriété lâobilière et indQ9trielle offrent eâ Egypte à la fortnbe des particuliers la basé la pins solide Les ln*isoili, les okels, les boutiques, ont été respectés par le Pa«ha, qui se contente de les grever de (èMips en temps d'impôts considérables.

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la mesure de la tête d'un enfant de douze ans. Tous ceux dont la tête ne peut pas passer dans cette mesure , sont classés au nombre des contribuables.

L'impôt personnel s'élève à 70,000 bourses ( 1 ) (environ 10,000,000 fr.). Pour qu'il n'éprouve pas de diminution , on ne fait pour ainsi dire jamais de changement aux rôles , el le gouvernement ne tient aucun compte aux provinces des hommes que leur enlèvent les épidémies et la conscription.

Les sujets rayas ^ c'est-à-dire non-musulmans, sont soumis au droi t de Mara^', indépendamment Axx furdy-el-rass. Cet impôt est peu important; il s'élève à peine à 4oo bourses et fait partie de l'apanage d'Ibrahim-Pacha.

Maître de toutes les terres de l'Egypte (a), Méhémed'Ali s'occupa avec activité d'une organisation nouvelle pour leur culture. Cette

(i) La bourse vaut 5oo piastres turques, et la piastre qui, par suite de la détérioriation successive des monnaies, diminue chaque jour, peut être évaluée à 3o centimes.

(a) Méhémed-Âli respecta les terres dites oussiïè {fibres, patrimoniaks)y qui n'ont pas encore été réunies au domaine. Ces biens constituaient la propriété personnelle et inaliénable des multézims et n'étaient chargés d'aucune autre imposition que le miry. Il n'existe pas de oussiïè d9Jï% la Haute-Egypte au-dessus de Minieh. On peut dire que dans la Basse-Egypte, elles font à peu près le dixième des terres.

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organisation qui, depuis lors y n'a éprouvé qite des modifications insignifiantes , est encore en vigueur aujourd'hui.

Tous les particuliers obtiennent la quantité de terrain qu'ils désirent pour la mettre en culture, moyennant un droit qui varie suivant la qualité du sol , sa distance du Nil , et enfin suivant différentes circonstances locales. Le maximum de l'impôt est de a8 pataquès (i), et le minimum, de 17 pataquès.

Chacun est libre de semer ce qu'il croit le plus avantageux à ses intérêts , en réservant toutefois sur le terrain qui lui a été loué, la majeure partie des feddans le mieux exposés à l'inondation > pour la culture du coton, de l'indigo, du lin, de l'opium et de la canne à sucre. Tous ces produits appartiennent de droit au gouvernement, moyennant le prix qu'il lui plaît d'établir ; et il a seul le privilège de les vendre au commerce.

Pour les terres qui ne trouvent pas de fermiers ^ le vice-roi les donne aux cheïkhs-elbeled , qui les font cultiver pour un prix qu'il détermine. Ce n'est pas un contrat volontaire de possesseur avec un fermier , c'est un ordre qu'il faut exécuter. Le prix de ces terres varie

(i) La paUque vaut deux piastres un quart ou 90 paras.

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comme toutes les autres^ suivant leur plus ou moins de proximité du Nil. Dans Tun et l'autre cas , le Pacha fournit les semences.

Il y a peu d'années que le gouvernement achetait aux fellahs leur récolte de grains en totalité , pour leur revendre ensuite à un prix plus élevé ce qui était nécessaire à leur propre consommation. Mais depuis i833, Méhémed- Ali se contente de leur faire payer des droits , en leur laissant la liberté de disposer du faible excédant qui leur reste. Malheureusement cette mesure juste et bien entendue demeure à peu près sans effet, par la réduction qu'éprouve chaque année cette culture, la seule qui puisse profiter aux fellahs. L'indigo et surtout le coton donnant de plus grands bénéfices au viceroi, les chefs de province ont ordre de ne laisser semer du grain que dans une très petite quantité de feddans.

On peut calculer, terme moyen, que les prix fixés par le vice-roi pour les denrées qu'il pjend au fellah, laissent à ce dernier un tiers du produit de son travail. Quelque inégal que soit ce partage, on ne pourrait s'empêcher de reconnaître une amélioration sensible dans la position du cultivateur, si cette convention, qui a tous les caractères d'un contrat légal de possesseur à fermier, recevait son exécution ; mais il

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s'en faut qu'il en soit ainsi, et c'est à peine si, tout compte fait , il reste au fellah de quoi ne pas mourir de faim.

En principe, Timpôt n est pas dû par le cultivateur, quand les terres ne sont point inondées; mais comme il suffit que le Pacba fasse ouvrir le Khalidj (i), pour que l'inondation soit légalement constatée, il s'ensuit que le défaut d'inondation n'affranchit jamais les terres.

A l'époque de la récolte, tous les produits sont apportés dans les magasins du gouvernement. On y établit le décompte de chaque cultivateur; et, après avoir déduit de son avoir l'impôt personnel, le miry et une foule d'autres petits droits, on lui douqe pour solde un mandat ( tezkerè ) à long terme sur le trésor. Quand vient l'échéance, on le paie en toiles ou autres produits manufacturés, qu'il ne peut rénliser qu'avec des pertes énormes. U était encore, il y a quelques années , facile de vendre ces teskerès à quarante ou cinquante pour cent de perte ^ mais les difficultés que le gouvernement ne manquait pas d'élever, quand on les lui donnait en paiement de ses marchandises,

(t) Canal qui traverse le Caire. On le ferme chaque année par une digue qui est rompue solennellement, lorsque Finqudatiop a atteipt le niveau suffisant pour fertiliser les terres.

les ont fait abandonner par le commerce.

D'ailleurs ces mandats n'existent pour ainsi dire plus , depuis que la loi de solidarité est venue dévorer les dernières ressources que le vice-roi abandonnait aux pauvres fellahs pour prix de leurs sueurs.

Ce système de solidarité , mesure la plus oppressive , la plus ruineuse qui ait jamais été inventée par un despotisme avide et ignorant, a besoin d'être expliqué. Cette loi consiste à établir tous les habitans ^ sans exception , soli«dairement responsables des dettes de chaque individu envers le trésor. Si un fellah , après avoir donné tout ce qu'il a au monde ^ reste débiteur du gouvernement, on répartit sa dette sur les autres . paysans du même village; si le village doit encore , après que chaque habitant a été complètement dépouillé, la dette pèse sur les villages voisins ; si la province , également épuisée jusque dans ses dernières ressources , n'a pas acquitté la totalité de ses contributions, la province limitrophe est contrainte de combler le déficit; enfin la solidanté étend son réseau sur toutes les provinces dont chacune doit remplir le vide qui résulterait pour le trésor de l'insolvabilité ou de la mauvaise volonté d'une ou de plusieurs d'entre elles.

Cette organisation , qu'il suffit de signaler

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pour en faire comprendre toute Fabsurdité, n'est pas sortie du cerveau de Méhémed-Ali.

C'est k un courtisan^ à l'un de ces vampires qui viennent s'attacher à tout pouvoir despotique j qu'est due une si déplorable conception. Quand on présenta au Pacha ce projet de solidarité destiné à exprimer de l'Egypte tout ce qu'elle contient de substance , un consul européen j homme digne de foi j était auprès de lui : voici comme il raconte les détails de cette séance* Le mémoire fut présenté à Méhémed-Ali pat* Mahmoud-Bey, l'inventeur de ce nouveau plan d'économie politique et depuis ministre de la guerre. Le vice-roi, après l'avoir lu deux fois, le serra fortement entre ses mains^ et s'écria^ dans un élan de joie qu'il ne pouvait maîtriser : «Voilà un homme de génie! lui seul a su ré- « soudre le problème de forcer la population de « l'Egypte à payer ses dettes passées , présentes a et futures. »

Mais cet homme habile, ce ministre d'uii génie si prodigieux, aux yeux du vice-roi , venait de frapper du même coup la paresse et le travail, l'homme laborieux et le fainéant; il venait ^ eh les enveloppant dans un sort commun j d'étouffer dans le cœur du fellah le dei^nier mobile qui pouvait encore l'exciter au travail La combinaison du ministre qui avait I. 5

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fait un si bon acte de courtisan en flattant la passion dominante de son maître , l'avidité de l'argent, a ruiné l'Egypte sans remplir les coffres du Pacha. T^ première année, on appauvrit l'homme industrieux pour payer les dettes de l'homme oisif; la seconde année, il n'y eut plus d'homme industrieux à dépouiller. Tout fut frappé de langueur; tous les cultivateurs tombèrent dans la misère et le découragement ) car ce système avait oublié qu'il y a une iûsotlvabilité devant laquelle il serait forcé de s'arrêter : c'est celle de l'Egypte tout entière.

Un Syrien intelligent et habile agriculteur, M. Cosseri, drogman du consulat d'Autriche à Damiette, se laissa persuader de prendre du gouvernement et de cultiver six cents feddans de terre. La seconde année, après avoir fait beaucoup d'améliorations et de dépenses, il trouva, tout compte fait et ses impositions payées, un bénéfice net de 18,000 piastres (environ 5,4oo fr. )• Mais à peine avait-il fini de régler avec le fisc , et calculé avec un certain contentement le produit de son travail de deux années, qu'on vint encore réclamer de lui le paiement de 26,000 piastres ( 7,600 fr.). — tf Je ne dois rien , répondit-il , j'ai quittance « de mes impositions ; c'est hier même que j'ai

1 soldé. — Ceci est une autre affaire; vous avez « payé pour vous ; mais nous denrû^ndons au- <K jourd'hui la part qui vous concerne dans la a répartition des dettes contractées envers le « trésor par les cultivateurs des terres voisines « qui n'ont pu acquitter leur quote-part. »

Force fut de payer, car tout raisonnement échoue devant des ordres qui s'exécutent à coups de bâton et parla saisie itfimédiafe. M. Cos*seri maudit la malheureuse pensée qui Fuiéfa^it venue de faire fructifier les terres du Pacha; il abandonna bœufe, brebis, semences, projets d'amélioration, rêves de fortune, et redevint inoccupé et pauvre comme devant.

Ce système de solidarité , il faut pourtant le dire, a été plutôt ressuscité que créé par Méhémed-Ali. Tombé en désuétude sous les Mam-* louks, on le retrouve à une époque plus éloignée; et déjà sous Amrou, on voit que là somme totale des capitations ou taxes individuelles dues par tous les habitans imposables d'un village, ne fit qu'une seule cote supportée par le territoire solidairement, et répartissablé entre les cultivateurs, à raison de la poftioh aliquote qu'ils cultivaient; mais cette solidarité était en quelque sorte rationnelle avec le système de propriété qu'avait adopté le lieutenant d'Omar; et d'ailleurs elle ne portait que sur

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rimpôt personnel. Il y avait même au fond de cette décision un principe d'équité si mani-* feste, que si un juif ou un chrétien se faisait musulman , ses propriétés foncières revenaient de droit à la communauté , dont il se séparait par sa conversion à l'Islamisme. — « Sans cette a condition , dit un écrivain arabe ^ le revenu a du trésor public des Musulnians aurait dimia nué^ ou la communauté juive ou chrétienne « aurait été trop imposée : injustice qui ne pou- « vait entrer dans la pensée du représentant du a chef des croyans. » — - Après ce que nous venons de dire^ pourrait-on s'étonner du peu d'intérêt que les fellahs attachent aux travaux de l'agriculture j et de l'aversion que leur inspirent les innovations dont le vice-roi a doté l'Egypte ? On a dit de Méhémed-Ali qu'il n'avait pu fairç autrement que de s'emparer de tout ^ pour forcer le fellah au travail , et enfin pour faire rendre à l'Egypte ce qu'elle était capable de produire. Sans cette obligation de travailler pour le Pacha , ce fellah, naturelle^ ment paresseux et soumis à peu de besoins , n'aurait, dit-on, remué la terre, qu'autant qu'il l'aurait fallu pour subsister. On a tiré d'un principe juste, une conséquence absurde. Il pouvait sans doute être utile de rompre brusquement les habitudes de paresse et d'in-

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discipline qu'avait fait contracter aux Egyptiens l'autorité incertaine des Mamlouks ; mais s'il était utile d'amener par la force le fellah au travail , il l'était bien plus encore de l'y habituer ^ en le laissant en possession du fruit de ses labeurs et de l'augmentation de bien-être qu'il y aurait trouvé. Méhémed-Ali , en imposant aux habitans d'une province^ l'obligation de cultiver un certain nombre de feddans, aurait usé du ressort nécessaire de la force; mais en laissant ensuite cette province jouir et disposer des fruits de la récolte , îl eât joint à l'emploi de cette force, élément toujours précaire , les élémens bien plus durables de l'émulation et de l'habitude de l'aisance^ Il eut vu, sans avoir recours à la violence, cultiver après quelques années plus de feddans que le nombre imposé par lui, et les produits auraieijLt été certainement au-delà ^e ce qu'on» a obtenu dans les années les plus abondantes. Les impôts et les douanes eussent donné , sans monopole, des revenus considérables, parce qu'une administration bien entendue aurait produit en Egypte ce qu'elle produit partout,, c'est-à-dire un accroissement des revenus publics, basé sur l'augmentation, du bien-être général. Mais pour cela il eût fallu ne point vouloir déployer des forces disproportiorinées.

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avec le chiffre de la population et les ressources territoriales ; il eût fallu élever, avec patience et non d'un seul coup, cet édifice de puissance matérielle , auquel on n'a donné Tappui d'au* cune puissance morale, domination sans fon* dément , parce qu'elle a soulevé contre elle la haine implacable d'un peuple qu'on dépouille pour la maintenir. D'ailleurs un fait dont les enseigoemens ne sont que trop énergiques vient résoudre cette question: c'est que le système de Méhémed-Ali est destructeur de l'espèce humaine. Qu'un pouvoir s'arroge le droit de xx)nduire violemment les hommes dans les voies d'un perfectionnement social , une grande pensée peut absoudre cet audacieux projet; mais le vice-roi tend à la dépopulation de l'Sgypte, et non pas à sa civilisation.

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