‹ L'Egypte et les FranciscainsChapitre 14 sur 15 · SOUVENIRS D'EGYPTE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D'EGYPTE

La Sainte Famille : Fuite en Egypte.

e premier et le plus précieux de nos souvenirs de l'Egypte, c'est celui de la Sainte Famille, fuyant la terre de Juda, devant la persécution du cruel Hérode, et séjournant ensuite dans l'antique terre des Pharaons, alors toute remplie d'affreuses idoles.

Le Lecteur nous pardonnera, dans son indulgence, de rappeler ici ce qui est resté dans notre mémoire de ce voyage douloureux et sur les détails duquel, avec le silence absolu de l'Evangile, nous n'avons qu'une simple Tradition et cje pieuses Légendes,

Les Pères de l'Eglise, on le sait, et les Commentateurs de nos Saints Livres, ne sont pas d'accord, ni sur le lieu, ni sur l'époque du départ de la Sainte Famille, dans sa fuite en Egypte. Les uns, et ils sont nombreux, s'appuyant sur le texte de saint Luc, la font partir de Nazareth : d'autres avec saint Augustin, la font partir immédiatement de Jérusalem.

Pour nous, avec la Tradition locale, nous adoptons humblement le sentiment de ce grand Docteur et nous invitons nos pieux Lecteurs à nous accompagner en esprit à l'église de la Présentation d'où nous suivrons la Sainte Famille, dans le chemin de l'exil. Si on aimait mieux revenir à Bethléem, après la Purification, et mettre là l'apparition nocturne de l'ange à Joseph, ainsi que le représente le beau tableau, vrai chefd'œuvre de l'art, placé dans son sanctuaire, rien ne s'opposerait à cette pieuse croyance. Jérusalem et Bethléem se touchent et nous croirions toujours avec saint Augustin que c'est non de la Galilée, mais bien de la Judée, que la Sainte Famille partit en exil pour la terre d'Egypte. Le récit de l'Evangile qui doit nous sanctifier partout, puisque c'est la parole de vie, laisse dans notre âme une impression singulièrement profonde, lorsqu'en le relisant on peut dire : c'est ici, ici même que se sont accomplies ces grandes choses !

C'est donc ici, près de l'emplacement du temple détruit, sur ce rocher béni, que le Vieillard Siméon prit dans ses bras le divin Enfant qu'il reconnut pour le Consolateur après lequel il soupirait depuis longtemps, et que bénissant Dieu, il entonna le sublime cantique : Nunc dimittis. . . C'est ici que le Père et la Mère de Jésus étaient dans l'admiration des choses merveilleuses que l'on disait de lui : ici que le saint Vieillard les bénit, relevant par ses louanges la grâce que Dieu leur avait faite, et qu'il dit à Marie sa Mère : "Cet Enfant que vous voyez est pour la ruine et la résurrection d'un grand nombre dans Israël, et Dieu l'a mis en ce monde pour être en butte à la contradiction. Et vous, Mère de cet Enfant, vous aurez le cœur percé dhi7i glaive ! " Et là où les autres mères trouvent la plus douce joie* Marie ne trouva que la douleur, comme elle le révéla plus tard à sainte Mechtilde : " Toute ma vie, à ces paroles, se changea en un océan de douleur." Une douleur succédera désormais à une autre douleur. Dieu nous ayant donné Marie comme modèle de la perfection, dit un grand Docteur de l'Eglise, il était nécessaire qu'il la comblât de tribulations afin que nous puissions admirer et pratiquer son héroïque patience !

Après le départ des Mages (et la Purification au Temple) un ange, continue le Saint Evangile,

un ange du Seigneur apparut, dans son sommeil, à Joseph et lui dit : Levez-vous, prenez

l'Enfant et sa Mère et fuyez en Egypte

Admirez ici avec nous, pieux Lecteur, l'obéissance de Joseph. Quelle promptitude dans la volonté ! A la voix de l'ange, il se lève, prend l'Enfant et sa Mère. Et quelle soumission dans le jugement ! Il part, la nuit même, pour l'Egypte. Il part, sans préparatifs, sans provisions, pour un voyage long, difficile, semé de mille périls, dans la nuit, par des chemins inconnus et vers un pays idolâtre ! O bon saint Joseph, partant pour l'exil, avec cette admirable résignation à la volonté divine, soyez donc notre guide, dans cette vallée de larmes, et après cet exil de la terre, montrez-nous Jésus et Marie dans la véritable patrie, dans la Terre des Vivants !

Nos Saints Livres, avons-nous dit, gardent un silence absolu sur les détails de ce douloureux voyage. Nous n'avons que de pieuses conjectures, quelques pieuses traditions, de pieuses légendes. Le Docteur séraphique, avec son âme si tendre et si compatissante, fait la description de l'exil de la Sainte Famille, et son récit fait tant de bien à ceux qui le lisent. Comme une biche timide, dit un autre Docteur, en parlant de la sainte Vierge, frappée d'un dard acéré, porte sa blessure partout où elle va, ainsi Marie

porte dans son cœur le glaive qui l'a transpercé à la prophétie du vieillard Siméon. Oui cette Mère si jeune, si tendre, si délicate, pressant dans ses bras son Enfant qui vient à peine de naître, comprend dès lors que la prophétie de Siméon commence à se vérifier.

Quand le pèlerin suit l'ancienne voie romaine qui conduisait de Jérusalem à la plaine de Saron, et dont le tracé en plus d'un endroit est encore très visible, il arrive après une distance de soixante stades à l'antique bourgade d'Emmaùs où les deux disciples reconnurent leur divin Maître à la fraction du pain : la Sainte Famille a-t-elle passé par là, et y a-t-elle fait une première» halte ? Ni la tradition, ni la légende ne nous en disent rien. Après une marche d'une longueur sensiblement égale à la première, l'on arrive à un pauvre village musulman, nommé el-Latroun (le village du bon Larron) : il se trouve sur le bord de la nouvelle route carossable de Jérusalem à Jafta. Les archéologues modernes voudraient l'identifier, ainsi que les ruines voisines d'une antique basilique romaine, avec l'ancienne Nicopolis, ou l'Emmaùs de la plaine. Ici nos illustres exilés s'arrêtèrent : c'était à l'entrée de la nuit. Ils frappent timidement à la porte d'une pauvre maison, ou plutôt d'une caverne. C'était une caverne de voleurs : mais les voleurs étaient

absents. Une femme se présente et offre son pauvre logis aux étrangers qui l'acceptent. Cette femme était mère ; elle aussi avait un petit enfant qui attirait l'attention par sa grande blancheur : c'était la blancheur de la lèpre. Marie, Mère de Jésus, demanda un peu d'eau pour laver son Enfant, et lui donner un peu de rafraîchissement, après les grandes fatigues de cette journée. La gardienne de la caverne, entre-temps, observe attentivement ses hôtes, et elle remarque, Dieu le permettant ainsi, quelque chose d'extraordinaire dans tout leur être : le Petit exilé avait particulièrement attiré son attention, et quand sa Mère a fini de le laver et de l'essuyer, elle prend cette même eau et elle en lave son propre enfant : la lèpre disparaît à l'instant même. Cet enfant grandit et fut associé, par son père aux autres brigands dont lui-même était le chef. Le petit Enfant exilé grandit aussi, et un jour ces enfants devenus grands se rencontreront dans une circonstance, la plus solennelle qui fut jamais. Ils se rencontreront, le Vendredi Saint, tous deux cloués sur une croix ! Dismas, c'est le nom du malfaiteur, s'adressant du haut de sa croix au Sauveur du monde sur le sommet du Calvaire lui dira : " Souvenez-vous de moi, Seigneur, quand vous serez entré dans votre royaume." Et Jésus lui répondra : " En vérité, je vous le dis,

aujourd'hui même vous serez avec moi dans le Paradis ! "

Cette touchante Légende du bon Larron, nous rappelle la vérité de ce vieil adage, à savoir : qu'un bienfait n'est jamais perdu. L'hospitalité exercée par sa mère envers la Sainte Famille lui mérita la guérison du. corps, dans le temps, et ce qui est infiniment plus précieux, le salut de son àme malgré ses crimes pour toute une éternité !

La Sainte Famille continue son voyage dans le pays des Philistins : les soldats d'Hérode sont à sa poursuite et sont près de l'atteindre : dans cette extrémité, Joseph cherche un refuge, il voit un grand chêne, comme le pèlerin en rencontre aujourd'hui de çà ou de là, semés à de rares distances ; il se réfugie à son pied avec Marie et le petit Jésus, et voilà que cet arbre abaisse respectueusement ses larges rameaux jusqu'à terre, et les soustrait à la violence de ces hommes' armés.

Une autre fois, la situation était plus critique encore : nos exilés toujours poursuivis par les émissaires du cruel Hérode, se trouvent dans une plaine ouverte et entièrement nue. Joseph, par inspiration d'en Haut, prend une poignée de blé qu'il trouve dans ses très pauvres provisions, la jette en terre, en guise de semence. Le blé

prend racine, lève, grandit, monte très haut et se trouve mûr. Cependant les satellites approchent et ils voient là Joseph qu'ils prennent pour un laboureur, et l'interrogeant, ils lui disent : 11 N'as-tu pas vu passer ici un homme avec une jeune femme et un tout petit enfant ? — Oui, répond Joseph, ils arrivaient justement au moment où je semais ce blé." Déconcertés par cette réponse, ils se retirent.

Cette réponse était basée sur la plus exacte vérité, mais la Légende, toute pieuse qu'elle est, reste elle-même invraisemblable, si, d'après notre tradition Orientale, la Sainte Famille partit de Jérusalem ou de Bethléem immédiatement après la Purification : car, tout le monde sait qu'en Palestine le mois de février ne correspond en rien à l'époque de la moisson. Quoiqu'il en soit, la Sainte Famille, après avoir passé la riche plaine de Saron, le pays des Philistins, et dépassé la ville de Gaza, arrive au désert. Là Joseph, toujours d'après la Légende, se joint à une caravane qui se rendait en Egypte : nouvelles péripéties et nouveaux dangers, suivis de nouvelles merveilles. Un soir, ils s'arrêtent dans une grotte : la sainte Vierge, fatiguée, s'assied avec son divin Enfant, et en compagnie de trois petits garçons et une petite fille qui s'étaient particulièrement attachés à Jésus. Tout était tranquille

— lit —

dans ce lieu solitaire : nos voyageurs reposaient paisiblement, lorsque tout-à-coup apparaissent deux énormes serpents qui y jettent l'épouvante par leur présence accompagnée d'horribles sifflements. A cette vue, le petit Jésus se lève, quitte sa Mère et se place debout devant les deux monstres qui à leur tour sont saisis de frayeur et s'enfuient au plus vite.

Un autre jour, c'était le matin, la Sainte Farn'lle s'écarta, on ne sait pourquoi, de la même caravane, et s'égara dans le désert. Un lion qui passait là d'aventure aperçoit le petit Jésus ; il s'approche du petit Enfant avec respect, le couvre de douces caresses et lui fait signe, ainsi qu'à Joseph et à sa Mère, de le suivre : il les guide ainsi, en marchant devant eux, et ne les quitte qu'après les avoir remis dans le vrai chemin. Après avoir marché quelque temps, ils se trouvent en face d'une bande de brigands qui attaquent la caravane, la dépouillent et rendent captifs tous les hommes qu'ils chargent de chaînes. Pendant qu'ils partagent le butin, ils entendent dans le lointain le bruit comme d'une armée en marche et qui soulève un nuage de poussière. Nul doute que ce sont les soldats d'Hérode qui depuis longtemps marchaient à leur poursuite : ils s'enfuient avec précipitation, laissant là et captifs et butin : mais lorsque ces

pauvres gens essaient, dans leur reconnaissance joyeuse, de se lever sous le poids de leurs lourdes chaînes, pour saluer leurs bienfaiteurs, ils n'apperçoivent devant eux personne, si ce n'est Joseph, avec l'Enfant et sa Mère, qui les remet en liberté en brisant leurs chaînes.

Le lendemain, après les fatigues d'une longue marche, la caravane arrive auprès d'un palmier superbe. Marie, exténuée, s'assied au pied de cet arbre et dit à Joseqh : " Oh ! qui me donnerait quelques dattes de ces beaux régimes qui pendent là-haut ! '* Joseph, mourant de soif, soupirait après les belles sources de Juda, et dit : " Ah ! qui m'apporterait de leurs eaux rafraîchissantes? " Le petit Jésus, entendant ces touchants soupirs de ses bons parents, se lève sur les genoux de sa Mère, applique ses deux petites mains sur l'arbre : " Courbe la tête, fier palmier, lui dit-il, en déliant sa langue d'une manière si inattendue, et présente à ma Mère l'abondance de tes fruits qui jaunissent sous tes verts rameaux. " L'arbre obéit et la sainte Vierge cueillit de ses dattes avec joie. "Maintenant relève-toi, continue le divin Enfant, et fais jaillir à tes pieds les sources d'eau fraîche qui arrosent tes racines. " L'arbre obéit de nouveau, et Joseph put étancher sa soif brûlante. Jésus continuant de lui parler, lui dit :" Parce que tu as offert tes fruits et versé

les eaux de tes fontaines, je veux qu'une de tes branches soit plantée par les anges, dans les jardins de mon Père. Désormais quiconque aura triomphé dans les combats de Dieu sera couronné de tes palmes." En même temps l'on vit un ange détacher une belle palme de cet arbre et l'emporter dans les cieux.

Telles sont, pieux Lecteurs, quelques unes des pieuses Légendes concernant la fuite de la Sainte Famille en Egypte.

La tradition locale se rapproche davantage de la vérité historique ; surtout ici en Orient, une longue expérience nous a fait comprendre la grande valeur de la tradition orientale. Relativement au voyage de la Sainte Famille nous n'avons pas, que je sache, de tradition de ce genre jusqu'à Gaza. Le frère Liévin, connu aujourd'hui du monde entier, a fait tout récemment un voyage d'exploration et du plus haut intérêt, en compagnie de M. le Comte de Piellat, ce chrétien convaincu dont les feuilles publiques font l'éloge, qui, fils unique, héritier d'une belle fortune, en a employé une partie à bâtir de ses propres mains un splendide hôpital, aux portes mêmes de la Ville Sainte, pour les malades de tout rite et de toute nation.

Or, dans ce voyage, à neuf ou dix milles audelà de Gaza, nos intelligents et pieux explora-

teurs ont montré un arbre magnifique, dans son espèce. Cet arbre les indigènes l'appellent l'arbre de la Dame, l'arbre de la Vierge : son nom vulgaire, est si dr cite : son fruit s'appelle Dôm et ressemble assez, extérieurement, à une cerise blanche. C'est le Rhamnus nabeca des botanistes. Cet arbre épineux n'a généralement en Palestine qu'une chétive apparence, et il est de médiocre grosseur. Le Sidrate Seidate près de Gaza n'a pas moins de neuf pieds de circonférence.

Passons rapidement le désert, et arrivons à une localité célèbre. Je céderai d'abord la parole à un pèlerin qui visita ces lieux à la fin du 15e siècle et qui nous a laissé une relation longue et très curieuse de ses intéressantes périgrinations. L'ouvrage du Dominicain Félix Faber, avant sa récente réédition à Stuttgard était très rare : actuellement encore il est très peu connu du public. Cet éminent Religieux ne raconte que ce qu'il a vu lui-même, ou ce qu'on lui a appris sur les lieux.

En arrivant à Matharich, près du Grand Caire, autrefois la célèbre Héliopolis, voici ce qu'il nous raconte :

"... Nous arrivâmes enfin à une villa, nommée Matharich : elle est sur les confins du désert. Jusqu'à l'enclos de ses murs s'étend la solitude sabloneuse, région aride et stérile : à

l'intérieur, l'œil réjoui se repose sur une luxuriante verdure ; c'est un vrai paradis. Là se trouvent la fontaine de la Vierge et le jardin du Baume. La villa est assez vaste : c'est une résidence d'été du Soudan ; il a là ses bains où trois cents personnes peuvent se baigner à la fois. Il nous fut accordé de nous installer dans cette belle résidence, avant notre entrée dans la ville qui n'est distante que de deux milles germaniques ; quant à nous, mon compagnon et moi, nous choisîmes, pour passer la nuit, la fontaine même de la Ste Vierge, nous étendîmes notre petit matelas sur la margelle du puits et nous y reposâmes délicieusement .... Le septième jour, nous y dressâmes notre autel, et nous y célébrâmes la sainte Messe .... Dans ce lieu de délices, nous vîmes un énorme figuier (le sycomore d'Egypte). Son tronc est creux, et dans cette cavité sont suspendues deux lampes, comme dans un petit oratoire. Ce figuier s'appelle l'arbre de la Bienheureuse Vierge Marie. La renommée commune aux Musulmans comme aux chrétiens rapporte que la sainte Vierge, durant son séjour en ce lieu, descendit un jour de la fontaine dans la campagne, en suivant le Cours paisible de ses ondes limpides, et portant dans ses bras l'Enfant-Jésus. La Vierge, arrivée auprès de cet arbre, se préparait à s'asseoir sous son ombrage, lorsque tout q.

coup il ouvrit de lui-même son large tronc et offrit ainsi à sa Maîtresse une place plus convenable. " Ainsi parlait de X arbre de la Vierge, en 1484, ce pieux pèlerin de Terre-Sainte. J'ai vu moi-même cet arbre, dans le même lieu de délices, lors de mon séjour au Caire, comme missionnaire, et après quatre siècles, j'ai admiré, comme le Père Faber, son tronc vigoureux, ses immenses rameaux et son épais feuillage aujourd'hui encore, comme du temps du célèbre Dominicain, mais avec une facilité plus grande, les pèlerins . vont visiter cet arbre, y prient avec dévotion, et sont heureux de pouvoir détacher de ses branches quelque petit rameau qu'ils apportent avec bonheur dans leur pays, au retour de leur pèlerinage. Et à ce sujet, permettez-moi, cher Lecteur, de raconter ici une petite anecdote qui, à mon humble avis, trouve sa place dans l'histoire de cet arbre vénérable et de la source miraculeuse qui jaillit non loin de son frais ombrage. C'était au commencement d'avril de l'année 1878. Le R. P. Commissaire de Terre-Sainte de Paris nous arriva un jeudi soir, avec un notable détachement de la Caravane française, qui venait visiter le Caire, en se rendant à Jérusalem pour les solennités de Pâques. Ce bon Père, spécialement dévot à la sainte Vierge, avait cru, dans sa simplicité, que rien n'était plus facile que d'aller

prier à l'arbre de la Vierge et d'y célébrer même la sainte Messe. Sa Grandeur le Délégué d'Egypte» Mgr l'Archevêque d'Alexandrie, se trouvait alors à notre Couvent, où il vivait en commun, en grande simplicité, avec les Religieux ses Frères en S. François. Le Père Commissaire lui demanda sa Bénédiction et son autorisation pour célébrer la sainte Messe sous l'arbre de la Madonne. Grande fut sa surprise lorsqu'il entendit l'Archevêque lui dire qu'il ne pouvait accorder une semblable, autorisation ; que jamais de mémoire d'homme, on ne se souvenait qu'aucun prêtre y ait célébré les Saints Mystères (probablement depuis le P. Faber), que cependant il laissait le Père libre, mais qu'il lui laissait aussien même temps toute la responsabilité de sa périlleuse et peu prudente entreprise. Le P. Commissaire me pria de l'accompagner : nous partîmes le lendemain, de grand matin. L'arbre de la Vierge est actuellement la propriété du Vice-Roi : il se trouve, avec la source, au milieu d'un riche et vaste jardin, entretenu aux frais de la maison royale. Il y a là un Santon, à qui nous devions, nous adresser, pour obtenir la permission d'entrer, et l'avertir que nous voulions y faire publiquement une cérémonie religieuse catholique. Par disgrâce, aucun de nous ne parlait l'arabe Nous cherchâmes à nous expliquer par signes : le;

Santon intelligent comprit, surtout lorsqu'il vit arriver un peu après nous, la Caravane française : nous lui avions fait entrevoir un beau Bakchiche. La sainte Vierge veilla sur nous : tout réussit pour le mieux. Le Santon alla jusqu'à nous prêter son propre mobilier, à savoir plusieurs petits bancs en bois pour y poser notre autel. C'était insuffisant, car je dus moi-même soutenir de mes deux mains, la caisse entière de l'autel, durant tout le temps des deux messes successives ; mais cela prouvait la bonne disposition de ce ministre du culte musulman. Aucun incident ne vint nous troubler. Le temps était calme : la chaleur tempérée : les branches du sycomore et son épais feuillage nous servaient de tente. Les pèlerins assistèrent au saint Sacrifice avec un profond recueillement et y firent la sainte Communion. Les nombreux ouvriers du jardin, apercevant de loin des lumières, et les ornements sacerdotaux, enfin, toute une cérémonie religieuse, accoururent avec curiosité pour contempler de plus près ce spectacle insolite : un moment nous eûmes peur ; mais ces braves gens ne nous firent aucune démonstration hostile. Ce fut un vrai triomphe ; tout le monde au Caire en fut émerveillé ; et nous, nous bénîmes la divine Providence qui nous affermissait ainsi dans la douce espérance que l'ère de liberté religieuse inaugu-

rée dans ces derniers temps pour cet infortunépays deviendrait de plus en plus féconde en fruits de salut pour tant de milliers d'âmes confiées à notre ministère dans ces contrées exceptionnelles, peuplées aux premiers siècles de l'Eglise par des légions de saints !

Fontaine de la Vierge. -Le P.Faber, en parlant de cette fontaine miraculeuse, rapporte la petite Légende qui suit : " Les histoires nous disent que cette source n'a pas toujours existé ici, mais, qu'elle jaillit un jour miraculeusement. Voici le fait. Joseph fuyant de la terre d'Israël par le désert avec Marie et l'Enfant Jésus, arriva ici à Matharich ; épuisé de fatigue et brûlé par la soif, il alla frapper à toutes les portes, demandant unpeu d'eau pour l'Enfant et sa Mère, et personne ne lui en offrit, bien que le Nil passe non loin d'ici et que les Egyptiens ont coutume d'y aller puiser de l'eau qu'ils conservent chez eux dans des hydres et des amphores. Joseph revint donc triste et affligé d'un si dur refus : la Vierge, pleine de compassion pour son Enfant, se mit en prière ; et pendant qu'elle priait voilà qu'une source d'eau vive jaillit de terre à ses côtés, de manière qu'elle put en puiser pour elle et pour son Enfant. Joseph en puisa à son tour pour préparer le petit repas de famille. Après quoi la sainte Vierge baigna le divin Enfant dans cette onde bienfai-

santé qui servit également à laver ses langes. Dans la suite, les habitants du lieu, désirant augmenter le volume de cette petite source, y creusèrent un large puits et l'eau en sortit en abondance. Aujourd'hui trente paires de bœufs sont successivement attachés à un manège (Noria) pour tirer l'eau qui suffit pour arroser l'enclos du Baume et tous les autres jardins environnants . . . 'r Cette source donne encore, comme du temps du P. Faber, une eau abondante et douce, tandis que de tous les autres puits voisins il ne sort qu'une eau saumâtre. L'eau de la fontaine de la Vierge, si limpide et si salubre, doit posséder aussi quelque vertu particulière. Le jeune Père B. qui accompagnait le P. Commissaire voulut en faire l'expérience : il souffrait depuis quelquetemps des yeux : sa vue allait chaque jour s'affaiblissant et il était menacé de la perdre entièrement. Plein de confiance en la Vierge qu'il; appelle sa Mère, il boit de cette eau avec une grande dévotion, et s'y lave les yeux avec une grande confiance. Après l'action de grâces, à notre retour vers le Caire, il nous dit, plein de joie: "Mes Pères, je vois! " Mais nous, pour nous assurer que ce n'était pas une illusion, nous lui montrâmes dans le lointain une maison peinte de diverses couleurs, comme on a coutume de peindre les maisons de campagne, et nous lui

dîmes : Eh bien ! dites-nous quelles sont ces couleurs et comment elles sont disposées. Il nous ie dit avec exactitude et assez de facilité : nous remerciâmes ensemble la sainte Vierge de ce nouveau bienfait, et nous continuâmes notre voyage pleins de joie et tout fiers d'une si heureuse journée.

Le jardin du Baume. — Il convient de dire ici un mot de ce jardin. Les écrivains les plus sérieux ont traité de cette plante merveilleuse qui produit le Baume. Le grand Docteur saint Augustin en parle entre autres dans son grand ouvrage : La Cité de Dieu. Toutefois il est très difficile de dégager l'histoire de la fable ; on a raconté tant de merveilles de cette plante que les auteurs même les plus judicieux ont pu donner dans l'exagération. Ici encore nous laissons le P. Faber nous communiquer ses propres impressions et nous raconter ce que lui-même a vu à Matharich.

"-.... L'enclos du Baume est entouré d'une muraille et percé d'une petite porte : cette porte est gardée par des hommes armés de bâtons. Nous attendîmes là celui qui devait nous introduire : il arriva enfin et nous divisa en quatre groupes, cinq par cinq, ne nous permettant pas d'entrer tous ensemble. Les cinq premiers entrés, il ferma la porte sur ^eux et leur montra la pré-

•cieuse plante : il fit ainsi successivement pou/les trois autres groupes. Il nous conduisit donc •à l'endroit du Baume, disant : ces arbustes sont les arbustes du Bau??ie : voyez, palpez, sentez."

Après cela, à la vue de tous, il prit un rameau d'un de ces arbustes et y fit avec beaucoup -d'adresse une légère incision, avec un petit couteau d'ivoire, et présentant la blessure aux rayons du soleil, il en sortit une grosse goutte, limpide -et onctueuse, qui embauma toute l'atmosphère

environnante Les plants ou arbustes de

Baume dans ce jardin ne montent pas au-delà

•du nombre de cinq cents Je vais raconter

maintenant ce que j'ai lu touchant le Baume : (nous abrégeons la narration du Père Faber.) Il fut importé d'abord de l'Inde : parmi les pré •cieux trésors offerts par la Reine de Saba au Roi Salomon, il y avait un plant de Baume. Salomon le planta sur la montagne d'Engaddi, ■où il se multiplia. Il fut plus tard transplanté dans les jardins de Jéricho. Il n'y avait au monde que •ces deux jardins, qui existèrent ainsi jusqu'au règne d'Hérode le Grand. Cléopâtre Reine d'Egypte, ennemie de ce Prince, monta en Judée y exerça de notables ravages, et en haine spéciale d'Hérode, courut à Engaddi et à Jéricho où «lie détruisit tellement les jardins du Baume qu'elle n'y laissa pas une seule plante vivante.

En retour, elle emporta avec elle quelques plants qu'elle fit placer en terre, à l'endroit où se trouve le jardin actuel. Ainsi disent certains auteurs et avec eux les Juifs, les ennemis déclarés de la très Sainte Vierge. Quant à nous, nous tenons que Cléopâtre apporta en effet des plants de Baume en Egypte, mais qu'ils se desséchèrent •aussitôt sans pouvoir prendre racine. Tandis •qu'en réalité c'est aux prières de la Sainte Vierge -que nous devons le Jardin actuel et la belle

source qui l'arrose "

Grotte de la Sainte Fa?nille au Vieux Caire. — Cette grotte où la tradition constante place la demeure de la Sainte Famille durant son exil en Egypte est aujourd'hui la propriété des Cophtes schismatiques. Jusqu'à ces dernières années, les Latins avaient conservé sinon le droit au moins la facilité d'y célébrer la sainte messe. A la suite •d'une imprudence personnelle et dont reste seul responsable celui qui l'a commise, nous n'avons même plus cette consolation ; les Cophtes nous permettent seulement de visiter ce lieu vénérable, permission qu'ils accordent du reste à tout le monde indistinctement, moyennant, si mon souvenir m'est fidèle, le Bakchiche en usage dans tout l'Orient. Les interprètes de la Sainte Ecriture, comme on le sait, ainsi que les Saints Pères ne conviennent pas entre eux sur la durée de cet

'exil si injuste et si douloureux ; ils sont plus unanimes pour affirmer qu'à l'arrivée de nos illustres Exilés les idoles des fausses divinités qui remplissaient l'Egypte, branlant sur leurs bases s'écroulèrent. La Sainte Famille, avertie de nouveau par un messager céleste, quittera son exil pour aller vivre de longues années dans la secrète et paisible solitude de Nazareth, comme nous le lisons dans le Saint Evangile, mais son séjour en Egypte y aura laissé un germe fécond de sainteté, qui poussera en son temps, couvrira les déserts des plus brillantes fleurs, suivant l'expression du prophète et qui embaumeront ces vastes solitudes de leurs parfums les plus suaves.

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