‹ L'Egypte et les FranciscainsChapitre 2 sur 15 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Considérations générales sur l'Egypte.

— Placés dans une position géographique des plus tranchées, les Egyptiens peuvent offrir un exemple concluant des lois de la physique générale du globe. Si les anciens habitants de l'Egypte n'avaient pas trouvé sur le rivage du Nil des carrières inépuisables de grès et de pierre calcaire, le goût de l'architecture n'aurait pas été un des traits marquants de leur caractère, le sol n'aurait pas été couvert de monuments gigantesques. Où le culte attesta-t-il mieux les besoins et les désirs de l'homme ? Les animaux, et jusqu'aux végétaux utiles ou nuisibles furent divinisés, et les mouvements du Nil furent consacrés par les rites de la religion (i). La nature avait refusé des forêts

(i) Pauvres Egyptiens, avec toute leur science, ce sont eux qui adoraient jusqu'aux oignons de leur jardin ; et c'est chez eux que, selon la saisissante expression de Bossuet, tout était Dieu excepté Dieu lui-même. — Aujourd'hui encore, comme nous en avons été témoin, ils font, à ia croissance du Nil, à la ville royale du Caire, des cérémonies extravagantes !

et des mines à l'Egypte ; elle fut agricole, pastorale, savante et artiste ; elle ne fut ni conquérante ni commerçante. Les expéditions guerrières qu'elle fit, à diverses époques, n'eurent aucun résultat durable, parce qu'elles n'étaient point dues aux instincts de la nation. En vain les Ptolémées réunirent par des routes magnifiques les bords du Nil et le rivage de la mer Rouge, le commerce resta entre les mains des étrangers, et les Egyptiens s'engagèrent rarement eux-mêmes dans cette nouvelle voie. L'Egypte demeura, quant au commerce, un pays de transit et le grenier des nations voisines ; en raison même de leur civilisation avancée, les Egyptiens méprisaient trop les peuples étrangers pour aller chercher chez eux les moyens de s'enrichir.

Situation, eornës et divisions de l'Egypte. — L'Egypte occupe la partie nord-est de l'Afrique; enclavée entre deux mers et deux déserts, elle a pour limites au nord la Méditerranée, à l'est la mer Rouge, au sud, la Nubie à l'ouest la Libye. Elle se dirige du nord au sud, en inclinant un peu vers l'ouest ; c'est une longue bande de terrain traversée par le Nil, qui, arrivée à trente lieues de la mer, se divise en plusieurs branches dans une plaine parfaitement unie et dont la pente est presque insensible. L'Egypte entière, depuis la dernière cataracte jusqu'à la pointe de Bourlos,

présente une superficie d'environ deux millions cent mille hectares(i) de terrains cultivables.

On la divise en haute, moyenne et basse Egypte ; la ETau te- Egypte ou Setïd s'étend de la Nubie jusque vers la province du Caire ; la Moyenne- Egypte renferme la province du Caire et les provinces latérales ; la Basse Egypte se compose de tout le pays situé entre le Territoire du Caire, la Méditerranée, l'isthme de Suez (2) et la Libye. Le Saïd est une longue vallée entre deux chaînes de montagnes ; c'est ce qu'on appelle la vallée du Nil : sa longueur est d'environ cent cinquante lieues ; sa largeur est peu considérable, rarement elle dépasse cinq lieues, et dans quelques endroits elle n'est pas même de moitié. A la hauteur du Caire (3), les montagnes s'affaissent, et le pays se nivelle presque complètement; la chaîne orientale forme alors, au bord de la vallée, une sorte de haute muraille coupée en quelques endroits par des ravins ; la chaîne occidentale se termine en pente douce. Depuis le Caire jusqu'à la mer, et entre les deux bras du Nil qui descendent dans la mer, l'un à Rosette et l'autre à Damiette, le pays forme un triangle presque équilatéral dont la base a environ soixante-dix lieues ; cette plaine

(1) Un peu moins de sept millions d'arpents.

(2) Où passe aujourd'hui le grand Canal maritime.

(3) La Capitale de l'Egypte.

a recule nom de Delta, à cause de la ressemblance de sa configuration avec celle d'un des caractères de l'alphabet grec.

Nature du sol. — L'Egypte, à proprement parler, n'est qu'une grande oasis dans un immense désert. Ses proportions sont en rapport avec celles du cours d'eau qui l'a créée. Le Nil, rompant la montagne granitique, vint creuser son lit sur la pierre calcaire du Saïd, mêler son limon fécondateur à la poussière stérile apportée par l'impétueux Khamsin (i), et préparer ainsi une nouvelle terre pour l'habitation des hommes.

Voyageurs, savants ou poètes, curieux ou aventuriers, tous sont frappés de l'aspect original et grandiose de l'Egypte, quel que soit le côté par où ils l'abordent ; rien n'est plus intéressant,plus majestueux, plus riche que ce long ravin sillonné de mille canaux, tapissé d'une végétation sans cesse verdoyante et fleurie, et rempli d'une moisson perpétuelle, que deux chaînes de montagnes nues et arides défendent contre l'haleine dévorante du désert.

A mesure qu'on pénètre dans le pays, et qu'on en observe minutieusement les détails, l'étonnement et l'intérêt s'accroissent au lieu de diminuer. Ici la terre se suffit à elle-même, et les régions

(i) Vent brûlant du désert. Nous décrirons ailleurs ce phénomène curieux.

supérieures de l'atmosphère ne lui envoient point leurs ondées bienfaisantes ; point de pluie pour alimenter ces végétaux que le sol engendre sans relâche. Un seul fleuve suffit pour arroser cette plaine limoneuse et réparer annuellement la perte des sucs nourriciers. Tout s'accomplit avec une régularité solennelle : aux mêmes jours le Nil s'élève, aux mêmes jours il s'abaisse, pour recommencer à des périodes régulières ; et cependant, au sein de cette contrée privilégiée, où la nature se charge elle-même d'une partie des travaux de l'homme, au milieu de ces sables que le vent seul agite, les yeux surpris reconnaissent les vestiges d'une catastrophe violente. Le sel des mers couvre de ses è fluorescences cristallines le sable desséché du désert, les coquilles gisent sur les hauteurs, les vallons sont labourés par le passage des torrents, les pierres sont polies et façonnées par le roulement des flots, et des scories volcaniques encombrent quelques endroits des gorges, loin de tout cratère. On a essayé d'expliquer, avec plus ou moins de vraisemblance, ces singularités naturelles ....

La forêt pétrifiée. — En effet, il est digne de remarque que dans les plaines sablonneuses, où l'eau manque aujourd'hui si complètement, on rencontre ces jaspes bruns qu'on appelle cailloux d'Egypte, etdontl;} forme arrondie, la surface lisse,

indiquent assez qu'ils ont été longtemps le jouet des eaux avant de reposer dans un sol aride. Une autre anomalie de ces contrées est de présenter dans ces sables, tranquilles au pied de ces montagnes dont les couches parallèles se continuent avec une régularité presque parfaite, des pierres ponces, des cailloux encroûtés de scories, et d'autres produits volcaniques, preuves irréfutables des révolutions naturelles dont l'histoire la plus reculée n'a pas gardé le souvenir. D'autres traces non moins évidentes de ces convulsions du globe sont encore imprimées à la surface de l'Egypte.

A deux lieues et demie à l'est du Caire, il existe une forêt pétrifiée qui s'étend sur un espace de plus d'une lieue carrée. Ce curieux monument de quelque grande catastrophe physique, est perdu dans le désert entre les deux routes qui vont de Suez au Caire, l'une au nord et l'autre au sud.

La plaine où se trouve ce bois pétrifié semble avoir subi l'action du feu. Elle est couverte de monticules de calcaire, d'argile ou de grès vitrifié. Le terrain présente à sa superficie du sable calcaire mêlé de graviers roulés et quartzeux, puis des couches d'argile et de calcaire, dans lesquelles sont enfouis beaucoup d'ossements fossiles et de coquillages de différentes époques. Les parties les plus basses de cette plaine sont celles où les arbres sont le mieux conservés ; au milieu ils

présentent encore la couleur du bois et même l'écorce. Il y a des morceaux qui, à la première vue (i), semblent être des arbres que l'on vient de fendre et de couper. Tous les fragments sont à la surface du sol ou à moitié ensablés : les parties ensevelies sont mal conservées et se pulvérisent lorsqu'on les touche. Ces arbres sont couchés dans tous les sens, et le terrain en est parsemé de distance en distance. Les grands troncs ont plus de soixante pieds de long ; la plupart sont droits, et quelques-uns présentent de fortes branches, où l'on distingue encore des nœuds. Dans les parties cassées perpendiculairement à l'axe de la tige, on reconnaît très distinctement les différentes zones de tissu ligneux qui peuvent donner l'âge du végétal. La forme générale, l'écorce, l'embranchement semblent indiquer des sapins, des chênes et des sycomores. Les dattiers sont assez nombreux, mais quelques morceaux, filandreux comme le bois de palmier, et coupés par nœuds comme les bambous, ressemblent à l'intérieur d'un tronc de bananier. Beaucoup de morceaux qui sont creux et qui ont environ deux pieds de diamètre offrent l'apparence de bambous d'une espèce colossale.

(i) A première vue il y a réellement à s'y méprendre. C'est l'effet produit sur tous ceux qui, comme nous, ont pu voir de près ce remarquable phénomène,

Le limon du Nil. — Le limon du Nil forme presque exclusivement la terre végétale de ce pays. La base de ce limon est un silicate d'alumine composé à peu près de 2 atomes de silice et de 1 atome d'alumine. L'acide ulmique et la matière organisée contribuent à faire de ces alluvions annuelles un engrais précieux.

Lorsque le limon est sec, il prend une consistance très ferme ; sa cassure présente un grain très fin ; il est brun (terre d'Egypte), et son aspect est celui d'une terre fine argilo-ferrugineuse. Au contact d'un acide il produit un peu d'effervescence, et se désagrège facilement dans l'eau ; au toucher, il est doux et un peu savonneux, cependant il happe légèrement la langue.

La poussière du désert forme l'autre élément qui constitue la terre végétale dans la vallée du Nil ; cette poussière est un sable quartzeux, dont l'alliance est indispensable au limon pour former le sol cultivable, dans lequel on a fait germer presque tous les végétaux du globe (1).

Tel est le coup d'œil rapide et bien incomplet, jeté sur cette antique terre des Pharaons, terre de merveilles, où nous verrons accourir François d'Assise, à une époque solennelle, avec son ardeur séraphique, le cœur brûlant du désir de la conver-

(j) y Univers Pittoresque; Egypte Moderne.

sion des Infidèles et avec l'espérance d'y cueillir la palme du martyre ; et où nous trouverons, après lui, les dignes disciples, fidèles imitateurs d'un tel Père, et prêts, eux aussi, comme plusieurs de leurs devanciers, à verser leur sang pour le Nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans les graves événements que nous allons exposer et qui feront tout le sujet de cette longue et intime narration.

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