‹ L'Egypte et les FranciscainsChapitre 3 sur 15 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

S. François en Egypte. — Héritage légué a ses Disciples (i).

£|]E serait une erreur de croire que les *) saints demeurent étrangers aux événements politiques de leur siècle. Ils les suivent d'un œil attentif; mais ils ont leur manière à eux de les envisager. Au fond des débats de l'humanité, ils discernent une cause qui domine tout, qui les passionne et à laquelle ils s'identifient ; c'est la cause

(1) Nous empruntons, et avec bonheur, tout ce Chapitre à la Vie de Saint François d'Assise, écrite par un de nos Frères en Religion, le R. P. Léopold de Chérancé, 0. M. C. ; Vie, où l'élévation des pensées égale la noblesse du style, et qui, par sa grande diffusion, continue à faire aimer toujours davantage notre séraphique Patriarche, en même temps qu'elle attache un nombre immense d'âmes à Jésus-Christ, notre divin Maître !

de l'Eglise. On comprend dès lors avec* quel intérêt l'héroïque chevalier du Christ suivait les progrès et les vicissitudes de cette grande question d'Orient que le Concile de Clermont avait ouverte, et où la vie de l'Eglise, non moins que la liberté des peuples, était fortement engagée.

Depuis la prise de Jérusalem par Godefroy de Bouillon, l'Europe était un camp toujours armé ; et depuis plus d'un siècle, l'histoire militaire de la chrétienté n'était guère autre chose que le récit de l'interminable bataille livrée par les soldats du Christ aux farouches disciples de Mahomet. Au lieu de s'arrêter à la surface des événements, le serviteur de Dieu allait au fond des choses. Derrière les combats chevaleresques où brillait le courage des preux de l'Occident, il découvrait une lutte plus haute, la lutte de la Croix contre le Croissant, du vrai Dieu contre le faux prophète, de la civilisation chrétienne contre la barbarie musulmane ; et sa foi, d'accord avec son patriotisme, lui inspirait des vœux ardents pour le succès d'une entreprise colossale qui suffirait, à elle seule, à faire l'honneur des

Papes et la gloire du moyen-âge, même â n'en juger que parles résultats. Ne réussitelle pas, en effet, à sauver l'Europe et à refouler dans les sables du désert les sectateurs de l'Islamisme, avec leurs doctrines abrutissantes, résumé de toutes les erreurs et de toutes les corruptions, fatalisme, triomphe de la chair, avilissement de la femme, esclavage et tyrannie ?

Quatre fois déjà l'Occident s'était levé en masse pour voler à la conquête des Lieux- Saints ; mais, malgré la bravoure et les efforts héroïques des successeurs de Godefroy de Bouillon, la Ville Sainte n'avait été soumise que par intervalles à leur sceptre ; et à l'heure où nous en sommes, elle venait de retomber sous le joug odieux des Abbassides. A cette nouvelle, qui fut regardée comme une calamité publique, l'Europe tressaillit de douleur. Bientôt elle reprit les armes à la voix du pape Honorius III, et plus de quatre cent mille hommes se réunirent sous la bannière d'André II, roi de Hongrie, et de Jean de Bricnne, frère de Gauthier de Brienne et roi nominal de Jérusalem. Mais cette fois, au lieu d'atta-

quer directement la Palestine, les Croisés, voulant frapper au cœur l'empire musulman, fondirent sur l'Egypte, et mirent le siège devant Damiette. Ils ne faisaient du reste qu'exécuter le plan stratégique d'Innocent III. Le plan était hardi, mais difficile ; aussi tous les peuples avaient-ils les regards fixés sur l'Orient, attendant avec anxiété l'issue de cette lointaine expédition.

Le Patriarche d'Assise pensa que le moment était favorable pour planter la CROIX sur ces plages infidèles, ou pour les féconder de son sang. Il se rendit à Ancône, sans autre arme que la croix, et s'embarqua pour le Levant avec les Frères Barbaro, Léonard d'Assise, Illuminé de Riéti et peutêtre plusieurs autres. C'était au mois de juin 1219; le vaisseau qui portait les missionnaires mouilla d'abord à Salamine dans l'île de Chypre, puis à Saint-Jean d'Acre, ville importante de Syrie, où François laissa quelques uns de ses disciples pour soutenir le courage et la foi des catholiques, durement opprimés par les Sarrasins. Pour lui, il fit voile pour l'Egypte avec le Frère Illu-

miné, et débarqua en vue de Damiette. La discorde et la confusion régnaient alors au camp des Croisés. Les chevaliers et les fantassins, réunis depuis plus d'un an sous les murs de cette place, s'accusaient réciproquement de trahison et de lâcheté ; les têtes s'échauffèrent de part et d'autre, comme dans une émeute populaire, et les deux partis, pour donner la mesure de leur valeur, demandèrent à grands cris la bataille. Pour éviter l'effusion du sang, Jean de Bricnne céda à leurs folles instances, et la bataille fut décidée pour le lendemain (29 août 1 2 1 9). C'est sur ces entrefaites que le saint arriva au camp des Croisés. Averti d'en haut qu'en punition de leur orgueil et de leurs divisions intestines, ils allaient essuyer une défaite sanglante, il chercha, chemin faisant, le moyen de prévenir un tel malheur : " Mon Frère, dit-il à son compagnon, le Seigneur m'a fait connaître que si l'on en vient aux mains, les chrétiens seront battus. Si je le dis hautement, je passerai pour un insensé ; si je ne le dis pas, ce secret me pèsera comme un remords. Qu'en penses-tu ? — Mon Père, répondit le Frère Illuminé, ne vous arrêtez

point au jugement des hommes ; ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on vous regarde comme un insensé. Déchargez votre conscience, et craignez plus Dieu que les hommes. " Fortifié par ce conseil, le héraut du Christ pénètre sous la tente du général ; il conjure les chefs de l'armée de résister aux funestes inspirations de la jalousie, et leur annonce de grands revers s'ils persistent dans le dessein de livrer le combat. Prières, menaces, tout est inutile. La passion aveugle et trouble les esprits ; on prend pour des rêveries les prédictions de notre saint, et le combat s'engage par une chaleur torride. On sait le reste. " En cette journée fatale, dit saint Bonaventure, les chrétiens perdirent six mille hommes tués ou faits prisonniers. A la lueur de ce désastre, ils comprirent qu'ils avaient eu tort de mépriser la sagesse du Pauvre de Jésus-Christ ; car l'œil du juste découvre quelquefois mieux la vérité que sept soldats posés en sentinelles sur la crête de la montagne. "

L'intrépide missionnaire, sans se laisser décourager par ce revers momentané, résolut de poursuivre son entreprise. Vainement

on lui représenta que sa vie était en jeu, et que le Soudan avait promis un Besant d'or à quiconque lui apporterait la tête d'un chrétien ; rien ne put ralentir son zèle. Persuadé avec l'Apôtre que la mort est un gain et que le martyre est la plus désirable des couronnes de ce monde, il s'avança vers le camp des Sarrasins, en chantant ce cantique du Prophète royal : " Le Seigneur me conduit. Lors même que je marcherais au milieu des ombres de la mort, je ne craindrais aucun mal, ô mon Dieu, parce que vous êtes avec moi." Chemin faisant, il aperçut deux brebis ; cette vue le réjouit grandement, et il dit à son compagnon : "Ayons confiance dans le Seigneur ; car nous voyons l'accomplissement de cette parole de l'Evangile : Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. " Quelques pas plus loin, en effet, une bande de Sarrasins se précipitant sur les deux serviteurs de Dieu, comme des loups sur des brebis, les accabla d'injures et de coups, puis les chargea de chaînes. " Je suis chrétien, s'écria François d'une voix ferme ; menez-moi à votre maître, " Les soldats obéirent et tra>

nèrent les deux prisonniers devant le Soudan Mélek-el-kamel ou Mélédin.

Dès que celui-ci les aperçut : " Oui vous envoie ? demanda -t-il brusquement. Et qu'êtes-vous venus faire ici ? " Le saint lui répondit sans s'émouvoir : " Ce n'est pas un homme, c'est le Très-Haut qui m'envoie vous annoncer, à vous et à votre peuple, la bonne nouvelle de l'Evangile et les vérités du salut. " Aussitôt il se mit à lui expliquer les mystères de la religion chrétienne, et il le fit avec tant de force, qu'en lui se vérifiait une fois de plus cette parole du divin Maître : " Je vous donnerai une éloquence et une sagesse auxquelles vos adversaires ne sauront ni résister, ni contredire. " Le prince barbare était suspendu aux èvres du saint et saisi d'une émotion dont 1 ne se rendait pas compte. Cette mâle ntrépidité, ce dévouement surhumain dont c spectacle s'offrait pour la première fois à ses yeux, subjuguaient son âme et l'inclinaient à la clémence. Il écouta ainsi François pendant quelques jours, au grand étonnement de tous, et l'invita même à demeurer près de lui. " Si vous et votre peuple, répon-

dit l'homme de Dieu, vous voulez vous convertir au Christ, je resterai volontiers parmi vous. Si vous balancez entre la loi chrétienne et la loi de Mahomet, faites allumer un grand feu, j'y entrerai avec vos prêtres, et vous jugerez par les effets de quel côté se trouve la vérité. — Je ne crois pas, répliqua Mélédin, qu'aucun de nos imans consente à affronter les flammes et les tourments pour la défense de sa foi. " Il parlait ainsi, parce qu'il avait remarqué qu'à la seule proposition de François, l'un d'eux, des plus âgés et des plus considérables, s'était prudemment esquivé.

Notre Bienheureux alla plus loin ; il dit au SOUDAN : " Si vous me promettez en votre nom et au nom de votre peuple, d'embrasser la religion catholique, j'entrerai seul dans le bûcher. Si les flammes me dévorent, vous l'imputerez à mes péchés ; mais si j'en sors sain et sauf, vous reconnaîtrez Jésus-Christ pour le seul vrai Dieu et pour le Sauveur des hommes. " Le Soudan, faible comme le sont tous les despotes, et tremblant devant ceux qui tremblaient à ses pieds, n'osa pas accepter cette épreuve

du feu, dans la crainte d'u/ie sédition populaire. En revanche, il offrit au saint de riches présents ; mais il eut beau faire des instances, François, uniquement avide du salut des âmes et ne voyant pas poindre dans le cœur du prince infidèle le désir de s'appliquer à la recherche de la vérité, repoussa d'un geste dédaigneux l'or et les étoffes précieuses. Mélédin, loin de s'offenser de ce refus, sut apprécier la noblesse d'un si parfait détachement, et sentit croître en lui le respect et l'admiration qu'il avait voués, dès la première entrevue, au serviteur de Dieu. Et après lui avoir dit en secret : "Priez pour moi, afin que le Très- Haut me fasse connaître quelle est la vraie religion, " il le fit reconduire avec honneur au camp des chrétiens.

François, voyant ses espérances brisées et ne sachant quelle ligne de conduite adopter, eut recours, selon son habitude, à la prière ; et le Docteur séraphique, de qui nous tenons tous ces détails, ajoute que ce ne fut point en vain. Une vision céleste vint, en effet, lui apporter lumière, paix et consolation. Dans cette vision, le Fils de Dieu lui intima

Tordre de retourner en Italie, en l'assurant que ce n'était point en Egypte, ni sous le tranchant du glaive qu'il devait cueillir cette palme du martyre tant ambitionnée. . .

Cependant (i) l'entrevue du saint avec le Soudan eut les conséquences les plus heureuses pour les Croisés. Mélek-el-kamel, ayant repris Damiette deux ans après, montra dans sa victoire une clémence inaccoutumée : il laissa aux prisonniers la liberté de retourner dans leur pays, s'occupa des chevaliers pauvres ou malades, et rendit la vraie CROIX enlevée par Saladin.

D'après une tradition immémoriale, consignée dans les principaux écrivains de l'Ordre, François, à son retour d'Egypte, visita Ptolémaïs, Antioche et Jérusalem . . . Vers la fin de l'année 12 19, il reprit le chemin de l'Europe, où le rappelaient les affaires de l'Ordre. Il s'embarqua sur un de ces navires vénitiens qui étaient alors les rois de la mer Méditerranée, et qui la sillonnaient sans relâche pour porter des secours aux Croisés.

(1) Au témoignage de plusieurs écrivains, comme Albert de Stade, Mathieu Paris et Saint Antonin de Florence.

Ainsi se termina la pacifique croisade de saint François en Orient. Qu'elle ait été féconde en résultats, l'histoire est là pour l'attester. Qui pourrait nier aujourd'hui que la courte apparition du Saint dans la Palestine n'ait été comme une prise de possession de la Terre-Sainte? Dieu ne semble-t-il pas l'y avoir conduit pour lui dire, comme autrefois à son serviteur Abraham : " Parcours présentement toute l'étendue de cette contrée, parce que je te la donnerai un jour " ? François venait, en effet, de fonder un royaume plus durable que celui de Godefroy de Bouillon. A partir de cette époque, nous trouvons les Frères-Mineurs solidement établis dans le Levant. Robert, roi de Sicile, et Sanche, sa femme, achetèrent du Sultan d'Egypte les Sanctuaires de la Palestine et les cédèrent à Clément VI, qui en confia la garde aux Franciscains ( i ). Les Sultans du Caire et de Constantinople ont plusieurs fois sanctionné par leurs Firmans la légitimité des possessions dévolues au Saint-Siège et aux Pères de Terre-Sainte.

Les fils du Patriarche d'Assise sont là

(1) Bulle du 21 novembre 1342.

depuis le règne de Jean de Brienne, et ils y remplissent une fonction aussi sublime que difficile. Après la Résurrection du Sauveur, c'était un Ange qui défendait l'entrée de son Tombeau ; depuis le treizième siècle, ce sont les enfants du séraphique Patriarche qui veillent sur ce glorieux Monument, pour le mettre à l'abri de toute profanation. Deux fois massacrés jusqu'au dernier, en 1244 et en 1368, et aussitôt remplacés par leurs Frères, bravant tour à tour le cimeterre des Mahométans et la haine fratricide des sectaires de Photius, sentinelles infatigables, ils sont toujours prêts à répandre leur sang plutôt que de déserter le poste d'honneur que leur a mérité l'incomparable amour de François pour Jésus crucifié.

Grâce à leur constance héroïque, l'action des Croisades persévère ; Sion, le mont des Oliviers, le Thabor, Bethléem, Nazareth, sont encore respectés, et Jérusalem toujours accessible à la piété des pèlerins de l'Occident (1)!

La Mission d'Egypte fait partie de la vaste Mission ou Custodie de Terre-Sainte.

(1) Saint François d'Assise ; rihap. XI,

Les Franciscains de l'Observance, appartenant tous à la sainte Custodie, y possèdent actuellement seize Missions ou Stations de Missionnaires et desservent toutes les Paroisses Latines de la Basse et de la Moyenne Egypte ; à Alexandrie ; au grand Caire ; à Port-Saïd, sur la Méditerranée, à l'entrée du grand Canal Maritime ; à Ismaïlia, au centre du Canal ; à Suez, près de son embouchure dans la Mer Rouge ; à Kafr-Zaïat, sur une des deux grandes Branches du Nil (i). . . Et c'est dans cette large Mission que se sont déroulés les événements lugubres dont nous allons rapporter ici quelques-uns des épisodes touchants.

(1) Les Franciscains de l'Etroite Observance, ou Pères de la Réforme, desservent les Missions du Saïd ou de la Haute-Egypte.

Page 1