‹ L'Egypte et les FranciscainsChapitre 5 sur 15 · RÉCIT AUTHENTIQUE DES MASSACRES · texte numérisé non relu

RÉCIT AUTHENTIQUE DES MASSACRES

W A vraie cause de la dernière guerre liii d'Egypte est restée jusqu'ici le secret T de la diplomatie. Nous en avons subi les funestes effets. Les massacres du dimanche il juin 1882, ont révélé à la société moderne, combien, dans une insurrection, la lâcheté d'un peuple avili devient cruelle ! Les atrocités commises à Alexandrie dans cette journée de lugubre mémoire nous ont averti de ce qui pourra arriver demain, si le peuple musulman réveillé de son apathie, par le fanatisme de ses chefs Religieux, se jette sur les Européens en masse, dans toutes les parties de son vaste Empire.

Ceux de nos Lecteurs qui n'ont point suivi, à l'époque, dans les feuilles publiques le récit de ces événements sinistres, nous sauront gré peut-être de leur donner ici un aperçu rapide de cette page de l'histoire égyptienne, encore toute souillée de sang !

Dès mon arrivée donc à Alexandrie, le troisième jour après les massacres, alors que nous marchions encore, en pleine rue, sur les débris de porcelaine, d'objets d'art, de vases précieux, brisés par les hordes farouches de pillards qui voulurent détruire, dans leur haine contre les étrangers, tout ce que dans leur rapacité, elles n'étaient pas capables d'entraîner avec elles, je m'informai des faits, afin de pouvoir en consigner au moins une notion exacte dans nos annales. Ce n'était point chose aisée : tout le monde était d'accord sur le fait des massacres : le sang des victimes était encore fumant dans les rues ; mais personne ne sut m'indiquer le point de départ de ce drame sanglant, me signaler l'étincelle qui avait produit ce vaste embrasement : la Providence me vint en aide.

J'étais allé visiter avec le R. Père M. toujours intrépide, et au besoin bravant le danger, nos Pères de notre petite résidence de Ramleh ; car, au retour, nous eûmes à traverser des quartiers isolés, où les moins timides auraient senti le frisson de la peur.

Ramleh est un site délicieux, à quelques milles du centre de la ville, tout semé de villas, de gracieuses habitations, embaumées par les rieurs, les plantes aromatiques aux mille couleurs et aux espèces les plus variées ; un vrai paradis terrestre. Assise sur le bord de la mer, une brise rafraîchissante s'échappe du sein des ondes, dans l'ardeur du jour, et accourt pour la couvrir, l'envelopper et tempérer ainsi la chaleur de l'atmosphère en passant à travers le frais ombrage de ces parterres enchanteurs. La séduisante Ramleh était, hélas ! le rendezvous, chaque dimanche, du monde élégant : une jeunesse trop folâtre se plaisait surtout à ces rendez-vous sensuels, et le bon Dieu y était grandement offensé.

Ramleh offre au moment où nous la visitons, le spectacle de la plus affreuse désolation. Un morne silence règne dans ses

allées ombragées et autour de ses résidences luxueuses. Leurs maîtres, dans la fuite, les ont abandonnées. Toutes ces belles maisons, nous les trouvâmes ouvertes, pleines de beaux meubles et telles que les propriétaires les avaient laissées à leur départ précipité. Excepté les valeurs les plus précieuses, tout le reste était abandonné au pillage : nous en restâmes ébahis d'étonnement.

Après une visite à nos Pères et à leur petite église, nous nous rendîmes à la délicieuse résidence des Religieuses fondées par le célèbre Père Ratisbonne. Nous traversâmes une véritable forêt de Lauriers- Roses, tout en fleurs, avec une atmosphère embaumée.

Les, portes de cet asile de la paix nous étaient largement ouvertes : j'y retrouvai l'ancienne Supérieure de la Ville Sainte, un peu étonnée de me voir arriver chez elle, dans de telles circonstances : on n'eut donc point peur : nous étions bien reconnus.

J'y rencontrai aussi, assis sur un des sièges du parloir ou salon de réception, un homme à la stature élevée et à la physjonomie sympathique, vêtu à l'européenne,

mais rigoureusement coiffé du Tarbouche l'indispensable coiffure de l'Orient. Monsieur X. me fut présenté par la Supérieure qui me dit : " Monsieur X. est un ami et un Bienfaiteur de notre établissement : et vous avez devant vous, mon Père, le témoin oculaire de la première victime des horribles massacres de la journée du onze ! '

Cette parole, en réveillant un sentiment pénible, réveilla aussi notre curiosité, et Monsieur X., avec une courtoisie pleine d'une aimable obligeance, nous parla ainsi : "C'était dans l'après-midi, environ vers les deux heures ! Deux hommes se querellèrent dans la grande rbe dite des Sœurs. C'était un Européen et un Arabe : un coup de couteau avait été donné, dans la querelle, par l'un d'eux à son adversaire. En ma qualité de chef de la police égyptienne, j'intervins aussitôt, car je me trouvais là d'aventure. Malheureusement je ne portais, à ce moment, sur moi, aucun insigne de ma profession : on me méconnut. Le fît-on à dessein ou par méprise, c'est ce que je ne saurais affirmer. La foule, en un instant, devint compacte ; l'élément arabe y dominait lar-

— Si —

gement. Je fus assailli moi-même et renversé à terre. Un de mes hommes qui se tenait près de moi, se dévoua pour son chef: cela lui coûta la vie. Il me fit un rempart de son corps : il fut frappé sur place : on 1 étendit raide mort. Ce fut la première victime !

" Pour moi, je parvins à me relever dans l'horrible bagarre, Dieu seul qui me protégeait, sait comment, et je m'échappai de là par un vrai miracle. Je m'enfuis au Caracol (Corps-de-Garde), voisin du lieu delà scène. Les soldats qui certainement me reconnurent, au lieu de me protéger, me reçurent à coups de crosse. J'en ai reçu plusieurs, mon Père, et de très violents, en pleine poitrine. J'en souffre encore beaucoup et je crains d'en souffrir le reste de ma vie. Mais Dieu soit béni ! j'ai pu de là, j'ignore aussi comment, m'échapper de nouveau et regagner ma demeure. "

Ainsi parla cet homme, chef de police, bon catholique, ami des Communautés Religieuses. Voici maintenant la suite des événements de cette journée aussi exactement que possible ; car il est toujours difficile

d'avoir la vérité exacte dans de telles conjonctures.

Dans la même Rue des Sœurs, ce premier et barbare incident se répandit avec une effrayante rapidité, et de là, comme un éclair, il se répandit dans toute la ville.

Il est peu aisé, en examinant attentivement l'enchaînement des faits, de disculper l'administration locale : l'appréciation générale déclare qu'il y a eu préméditation de la part du chef ou des chefs de l'insurrection, et connivence criminelle de la part des préposés à la sécurité publique.

Des bandes de forcenés, hommes, femmes, enfants, affluèrent de toutes parts : on aurait dit qu'ils sortaient de dessous terre. Evidemment, tous ces Bédouins et Bédouines, car c'étaient eux, venus des villages des alentours, n'ont pu se trouver tous là à heure marquée, par un pur effet du hasard. C'était un coup prémédité : un horrible guet-apens.

A cette heure de la journée, les Européens se rendaient paisiblement à la promenade. Les Arabes se jetèrent sur eux, par surprise, et les massacrèrent avec un achar-

nement et une cruauté qui fait frémir ! Il y eut, dans les rues d'Alexandrie, sur ses boulevards, sur ses places publiques, dans cette soirée lugubre, des scènes d'horreur que la plume se refuse à décrire !

On n'a point connu le nombre des victimes ! on essaya, par toutes les voies, de faire intervenir la troupe régulière : elle casernait nombreuse dans la ville : pas un soldat ne bougea : on assure même que des soldats isolément se mêlèrent aux assassins Arabes. Ces actes de vraie sauvagerie, dignes de vrais cannibales, commencés dans la Rue des Sœurs, continuèrent à travers la ville jusqu'à six heures !

Entre temps des bandes hideuses de pillards parcouraient les plus belles rues de la cité, défonçaient les devantures des riches magasins et en emportèrent tout ce qui leur plut, dans cet effroyable brigandage. Du côté des Européens, malgré cette désespérante surprise, on cite des traits de grand courage, et qui tendraient à prouver qu'avec la moindre chance d'organisation entre euxmêmes, ils auraient repoussé seuls leurs hideux agresseurs et dissipé leurs bandes

des pillards. En un certain endroit, où les hordes confuses de Bédouins et Bédouines passaient plus compactes, des Européens, en petit nombre, réunis sur le toit de leur maison, après en avoir fortement barricadé l'entrée, usèrent du moyen de légitime défense : les Arabes, dans la rue, tombaient comme des mouches, dit-on, sous les coups de cette petite mousqueterie, organisée aussi à l'improviste. Les Arabes se servent de longs chariots, comme de transport : ils s'en servirent pour charroyer leurs morts et en cacher ainsi le nombre.

Toutefois ces faits étaient trop isolés pour arrêter le carnage. — Les Européens, hommes, femmes, enfants, surpris, sans défense, continuaient à tomber sous les coups des assassins dans toute l'étendue de la ville.

Pendant qu'ainsi le pillage, l'épouvante, la mort se répandaient partout, une partie de la population catholique se trouvait réunie dans notre église paroissiale, pour la procession solennelle du Corpus Domini et que notre Archevêque devait présider lui-même: au milieu de la frayeur, des plus vives alarmes, la procession se fit dans la Cathédrale.

Dieu les protégea. Les pillards et les assassins passèrent dans le voisinage et respectèrent la cérémonie sainte. Aucune personne de l'assistance ne fut victime des horribles massacres : tandis que les catholiques qui allèrent à la promenade furent victimes, en grand nombre, de la fureur populaire. Quelques-uns même furent massacrés sur les bords du bassin maritime sous les yeux des Frégates Anglaise et Française qui stationnaient dans le port, et qui restèrent immobiles.

Enfin, vers les six heures du soir, les soldats de la troupe régulière sortirent de leur caserne, et chassèrent devant eux, comme on chasse un vil troupeau d'animaux, ces hordes sauvages, ployant sous le poids de leurs rapines et dégoûtantes de sang !

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