CHAPITRE II
Notre arrivée a Alexandrie, trois jours après les massacres.
ipJ'ÉTAlT au mois de juin de l'année 1882. 1U[ A mon retour en France de ma mis- Y sion au Canada, on me rappela d'urgence en Terre-Sainte. Je m'embarquai à Marseille le jeudi 8 juin, par un mistral si violent, qu'il ressembla, en mer, à une véritable tempête.
Le steamer était vide de passagers ; mais le mauvais temps n'en était point la cause. L'appréhension fondée d'une guerre imminente en Egypte et qui inquiétait tout l'Orient, arrêtait les voyageurs. Si mon souvenir m'est fidèle, en première et en seconde classe, nous n'étions en tout que quatre personnes. La mer se calma insensiblement, et le Di*
manche dans l'après-midi elle présentait l'aspect d'un vaste lac, au sortir du canal enchanteur de Messine, au Confluent de l'Adriatique, là où habituellement ses ondes sont agitées et tumultueuses. Nous étions sur le pont, par un temps splendide, et nous causions naturellement des craintes qui arrêtaient momentanément et voyageurs et affaires. L'un des deux passagers de première, car ils n'étaient que deux, était un riche propriétaire de la Haute Egypte ; il y cultivait spécialement la canne à sucre qui lui donnait, nous dit-il, tous frais déduits, un rendement net de cinquante pour cent. A ces conditions notre Cultivateur, d'origine italienne, était en bonne voie pour devenir, en peu d'années, un millionnaire : il avait hâte de rentrer chez lui, pour veiller à son riche domaine.
L'autre était un jeune homme plein d'intelligence qui se rendait à Jérusalem, comme attaché au Consulat de France. " J'ai habité plus de trois ans le grand Caire, me dit-il, je connais le caractère énervé de l'Egyptien et l'avilissement du bas peuple. Il est à tout jamais incapatole de se soulever, On parle
d'une révolution et de massacres : ce sont des bruits sans fondement, et ceux qui les croient, se livrent à des craintes chimériques."
Cependant notre steamer qui avait eu une légère avarie presqu'au départ, avait dû ralentir sa marche et nous étions en retard d'un jour. En approchant d'Alexandrie, nous aperçûmes bien les Croiseurs anglais qui se tenaient en observation devant la ville, mais loin du port, dans la haute mer. Le steamer des Messageries qui invariablement quitte, chaque mardi, le port d'Alexandrie pour se rendre à Marseille, n'avait pas été signalé encore. C'était le mercredi 14, dans la matinée. Cette particularité avait été remarquée par les officiers du bord qui ne savaient comment expliquer ce retard inusité : et ils se livraient entre eux à mille conjectures. A notre entrée en rade tout s'expliqua. Le vaste port d'Alexandrie était rempli de bâtiments de guerre et de navires de transport, très insuffisants toutefois pour la circonstance. Ces derniers étaient littéralement bondés de monde : de loin, on n'apercevait que des têtes humaines.
Les massacres avaient eu lieu précisément le jour et à F heure où, au sortir du Canal de Messine, nous affirmions avec tant de conviction, assis tranquillement sur l'arrière pont de l'Ebre, que de tels événements en Egypte étaient impossibles.
Au débarquement, nous entrâmes sans difficulté dans la ville : elle ressemblait à un tombeau. Un morne silence régnait dans les rues, qui, toutes, étaient gardées par des soldats en armes, et postés à une distance de cinquante pas les uns des autres. A vrai dire, ce silence, ces soldats en armes, ces rues désertes n'étaient pas de nature à relever notre courage. Nous en eûmes assez néanmoins pour arriver à notre Couvent. Tout y était tranquille. Je passai dix jours à Alexandrie : durant tout ce temps, l'incertitude des événements futurs continua à régner danslaville et dans le reste du pays. La peur avait gagné tous les habitants, en dehors de l'élément musulman. Je puis dire, sans exagération, que dans ce laps de temps, plus de quarante mille personnes s'embarquèrent pour l'Europe et pour la Syrie, et qu'un bien plus grand nombre aurait pris la fuite,
si les bâtiments de transport eussent pu suffire à recevoir tout le monde.
Au milieu de cet affolement général, que faisaient les Franciscains? Ils continuaient paisiblement leur ministère, consolaient les affligés, donnaient des conseils à tous ceux qui venaient les consulter, (et ils venaient nombreux), réveillaient le courage des timides et recommandaient à tous de ne pas agir avec trop de précipitation : finalement de mettre par-dessus tout leur confiance en Dieu !
Tous les travaux publics étaient arrêtés. Pour essayer de ramener la confiance dans les esprits, on afficha officiellement à tous les coins des rues, que l'administration de la Ville les ferait reprendre comme de coutume, insinuant que de nouveaux troubles et de nouveaux massacres n'étaient plus à craindre. Ceci était le jeudi qui suivait la sinistre journée du Dimanche (le jour des massacres), et de fait, on travailla, je crois, durant trois heures, à une des principales chaussées delà Cité intérieure: puis, les ouvriers s'enfuirent. Cette brusque interruption du travail renouvela la panique des
jours précédents et l'émigration continua avec plus de précipitation encore.
Quant à nous, nous bâtissions alors notre grande église succursale, à la marine, quartier isolé et pour lors presqu'entièrement musulman. Les travaux forcément interrompus les premiers jours qui suivirent les massacres, furent repris immédiatement après ; le public en resta stupéfait. Je suis allé moi-même visiter les travaux. Pour arriver à ces nouvelles constructions, il fallait traverser tout un quartier arabe, de la plus basse classe, et je puis assurer que l'attitude, le regard farouche de cette populace, qui nourrissait dans le cœur une haine violente contre les chrétiens, n'avait rien de rassurant.
Au chantier des constructions, je vis une cinquantaine de travailleurs, tous arabes également, surveillés et dirigés par qui ?. . .Par un pauvre Frère Franciscain, seul, sans défense, mais qui, par son grand calme et l'ascendant de sa vertu, maintint dans le devoir tous ces gens qui seront peut-être les premiers pillards et les premiers incendiaires, après le bombardement.
La conduite de Frère B ... et la grande fermeté du gardien, le Révérend Père M . . . qui ordonna, sans hésiter, la reprise de ces travaux, ne contribuèrent pas peu à donner du courage à ceux qui conservaient encore quelque espérance. ^
Les yeux de tous étaient tournés vers les Franciscains. Quand il nous arrivait de traverser les rues, d'un pas un peu rapide, on nous arrêtait pour nous demander d'un air plein d'anxiété : " Mes Pères, mes Pères, estce que, vous aussi, vous partez ? " Sur notre réponse négative, ils étaient rassurés et ils ajoutaient : " Nous avons les yeux sur vous : tant que vous restez, nous*croyons qu'il n'y a pas de danger ; mais le jour où nous vous verrons partir, ce sera pour nous le présage de nouveaux malheurs. Il faudra alors que, nous aussi, nous partions et au plus vite. "
Ce dut être un grand encouragement pour nos Pères que ce sincère et spontané témoignage de confiance, au moment du péril suprême, donné par les plus courageux de ces quarante à cinquante mille catholiques qui constituaient l'immense paroisse latine d'Alexandrie, dirigée par nos Pères; direc-
tion d'ailleurs si difficile, comme tout le monde le sait, puisque la paroisse d'Alexandrie est composée de Catholiques de mœurs et de coutumes si diverses : Français
— Italiens — Espagnols — Autrichiens — Allemands — Anglais — Slaves — Polonais
— Arabes — Cophtes — Syriens, etc. etc. etc. Cependant quelle vie que celle que nous
menâmes durant ces dix jours ! C'était autour de nous une agitation perpétuelle, une incertitude provoquante, un malaise accompagné d'un ennui vraiment accablant. Je ne crois pas exagérer, en affirmant que dans une même journée, nous recevions jusqu'à cinquante nouvelles différentes et presque toujours contradictoires. C'était la guerre, la paix, le bombardement, un débarquement de troupes anglaises et françaises réunies et dont les navires de guerre remplissaient déjà le port ; une arrivée de troupes Ottomanes ; de nouveaux massacres imminents; des troubles à l'intérieur du pays ... c'était une situation intolérable.
Cependant Arabi-Pacha qui déjà tenait le pouvoir et qui se promenait en ville, en vrai triomphateur, commandait l'armée: il tenait
jour et nuit ses soldats échelonnés le long des grands boulevards, sur les principales places, enfin partout. Et le soir, la musique militaire jouait des airs joyeux, pour donner confiance à la population, sur la magnifique place, dite des Consuls, et qui bientôt ne serait plus qu'un monceau de ruines !
Enfin le Jeudi, 22 Juillet, dix jours après mon arrivée, voyant que rien ne se décidait et que l'émigration continuait toujours, je me décidais aussi à partir. Le Révérendissime Père Custode avait annoncé son arrivée de Jérusalem expressément pour donner ses sages conseils et rassurer nos Missionnaires par sa présence. Mon prolongement de séjour à Alexandrie, par là même, n'avait plus de raison d'être. Désireux d'apporter en Palestine au moins quelques renseignements certains, je me rendis, dans la soirée, chez un personnage public qui avait des relations personnelles avec les deux Amiraux de l'escadre Française et Anglaise, ainsi qu'avec l'Agent diplomatique de la France en Egypte. Il me dit : " Mon Père, je dois avoir une entrevue, à l'heure même, avec toutes ces autorités, à bord du
vaisseau Amiral Français. Je reviendrai trop tard pour vous en donner le résultat aujourd'hui. Demain matin, je vous donnerai communication de tout,avant votre départ pour Jaffa. " Or voici cette communication qui avait alors un caractère confidentiel et qui ne doit plus être aujourd'hui un secret pour personne :
" Les deux flottes, anglaise et française, doivent opérer ensemble. Le bombardement est décidé ; mais pour le moment il faut en garder le secret absolu, sous péril de tout compromettre. La France, en dehors de son escadre présente, a tout prêts viiigt-cinq mille hommes, qui tiendront la haute mer ! (Quelle illusion ! Et il ne faut certainement pas en rejeter le ridicule ni sur nos officiers Supérieurs, ni sur nos braves marins). . . Puis le personnage ajouta : " Mon Père, les Amiraux réunis m'ont communiqué leur plan de débarquement, à exécuter durant le bombardement. J'en vois encore les endroits précis, marqués en petits poiitts rouges : c'est le palais du Mecks, à l'Ouest de la ville, et un autre point près de Ramleh, à l'Orient. Le bombardement se fera avec toute la violence
possible, afin d'étourdir Arabi-Pacha et le forcer à concentrer toutes ses forces autour des forts intérieurs. Durant le bombardement même, les troupes unies de France et d'Angleterre opéreront le débarquement sur les points indiqués. Ils cerneront ainsi la ville ; et Arabi tout occupé à se défendre du côté de la mer, sera pris, avec tous ses hommes, comme dans une souricière ! En conséquence, continua le même personnage, il nous faut partir, mon Père, ce serait une témérité digne de tout blâme de rester dans la Ville, durant le bombardement. "
Je partis ainsi avec cette effrayante nouvelle (les événements ne l'ont que trop justifiée ! ) sur le petit steamer du Loyd Autrichien, qui fait le service régulier des diverses échelles du Levant entre Alexandrie et la ville de Beyrouth. Ce bateau est aménagé pour une cinquantaine de passagers. Nous nous y trouvâmes près de huit cents.
Il arriva, dans les premiers jours de l'émigration, que des steamers en portèrent le double. Un de nos Religieux qui s'y trouva un jour, m'envoya un billet pour me.
demander un peu de pain et quelques autres petites provisions, afin de ne pas mourir de faim ! Son billet ne m'arriva que vingt-quatre heures après : en temps ordinaire, vingtquatre minutes auraient suffi pour me le faire parvenir. Les passagers étaient entassés sur le pont, debout, serrés les uns contre les autres, obligés forcément de rester en place, sans pouvoir remuer ni dans un sens ni dans l'autre.
A Port-Saïd, où le petit steamer toucha le lendemain, tout était tranquille encore. Je fus dire la sainte Messe à l'Hôpital Européen : c'est la solennité de St. Jean Baptiste. Les Religieuses du Bon Pasteur qui le desservent étaient résolues de rester à leur poste, contre toute éventualité. Nos Pères qui ont l'aumônerie de l'Hôpital et qui dirigent la Paroisse de Port-Saïd, aujourd'hui une des plus importantes de l'Egypte, étaient dans la même résolution : tous l'ont gardée fidèlement. Le lendemain, je débarquai à JafTa. En approchant de terre, un spectacle insolite s'offrit à nos regards. Toute la ville se trouvait sur le quai et aux abords de la rade, Nous fûmes accablés de
questions. Tous ces braves gens étaient dans une frayeur indescriptible. " Père, Père, me disaient-ils, vous venez d'Alexandrie ? Dites-nous donc ce qui se passe làbas. Ici, on nous assure que de nouveaux massacres ont eu lieu et beaucoup plus violents que les premiers. Père, va-t-on faire ensuite ici des massacres également ? Un Santon est arrivé avec le même bateau que vous pour prêcher, dit-on, aux Musulmans de Jaffa, la guerre sainte !
Telle était l'incertitude, l'agitation, l'anxiété des esprits, à mon retour en Orient de ma mission eti Amérique.
De Jaffa, je continuai avec le même bateau jusqu'à Caïfa, pour visiter le Carmel, Nazareth, et aller célébrer la solennité de la Fête de St.Pierre (29 juin) à notre Sanctuaire de Tibériade.
La Galilée était restée calme, grâce à l'énergie des autorités locales, car le fanatisme musulman s'était singulièrement réveillé dans les esprits, parmi les populations des campagnes, et le moindre incident pouvait amener sur notre mission des majheurs irréparables . . .
A mon retour à Caïfa, le 12 Juillet, le commandant du bord nous assura que le bombardement d'Alexandrie avait eu lieu la veille ! . . . La nouvelle se vérifia bientôt avec toutes ses plus sinistres conséquences.
Dans cet intervalle et durant plus de quinze mortelles journées ', à la suite du bombardement, les pauvres Supérieurs de Jérusalem vécurent dans une agonie perpétuelle. Nous n'avions directement de nos Religieux du couvent d'Alexandrie aucune nouvelle. D'autre part, des fugitifs nous en apportaient et toutes plus alarmantes et plus pénibles les unes que les autres. On a vu, disaient les uns, des Franciscains pendus aux fenêtres de leur couvent de Ste Catherine ! J'ai vu moi-même, disait un autre, avant ma fuite d'Alexandrie, conduire en ma présence, deux Religieux, chargés de lourdes chaînes ! Ils étaient tous baignés dans leur propre sang ! on les conduisait à la place des consuls, pour les y massacrer, après leur avoir fait endurer les plus horribles tortures.
Enfin nous reçûmes une Lettre du R, P? Matthieu, Supérieur du couvent, qui
nous annonça qu'ils étaient encore tous en vie et sauvés, mais comme par un vrai miracle.