CHAPITRE V
Nos Religieux au Caire durant les
derniers événements.
Relation du Frère Crescence (i).
IMMÉDIATEMENT après le bombardement d'Alexandrie le Caire fut inondé par cette multitude de fuyards qui, passant à Cafr-Zaïat, vociféraient des cris de mort contre les chrétiens et voulaient massacrer, à la Station, le Père Francesco d'Orta, avec les autres Franciscains de cette mission et toutes nos Sœurs Franciscaines.
Toute cette foule, presque en totalité gens de la plus basse classe, à figure sinistre, remplissait les rues et les places publiques. Le Gouverneur de la ville, pour leur donner un gîte, avait mis à leur disposition
(1) Faisant suite au Buniliardeinent d'Alexandrie.
plusieurs des palais du Vice-Roi, provisoirement abandonnés, avec d'autres établissements du gouvernement. Mais tout cela était insuffisant, et la plupart restèrent logés, comme on dit, à la belle étoile.
Leur arrivée en masse jeta l'épouvante parmi la population européenne qui continua, avec plus de précipitation que jamais, à émigrer, comme elle l'avait fait à Alexandrie après les massacres.
Déjà le R. Père Gardien, dès le commencement des événements, était allé trouver Arabi Pacha, en personne, à l'effet d'obtenir une Garde militaire, pour l'établissement des Religieuses du Bon Pasteur de Choubrah, dirigé par nos Pères. Son isolement, loin de la ville, inspirait les plus vives craintes. Le Révérend Père demanda une autre Garde pour l'Hôpital Européen, tenu par les Sœurs de St Joseph, également sous notre direction et isolé du centre de la population urbaine. Enfin une troisième Garde pour notre Couvent avec notre grande église de la Paroisse.
Arabi Pacha accueillit le Père Gardien et sa supplique, avec une entière bienveiL-
lance : il accorda les Gardes et chercha à nous rassurer, disant : " Mon Père, soyez sans crainte, ce n'est pas à vous que nous voulons faire la guerre, mais à nos vrais ennemis, les Anglais, qui veulent se rendre maîtres de l'Egypte." Le même Arabi offrit une abondante distribution de farine aux Communautés religieuses, et cette distribution fut effectuée très facilement pour toutes celles qui lui en demandèrent.
Cette sollicitude et ces prévenances d' Arabi ne calmèrent point les trop justes craintes des Européens ; et ils continuèrent a quitter la ville.
Déjà les consuls avaient abandonné leur poste, laissant à leur place des gérants subalternes. Leur départ ne contribua pas peu à augmenter la panique de leurs administrés. Les deux seuls Consuls d'Allemagne et d'Italie restèrent les derniers. Cependant la situation devenait chaque jour plus grave.
Enfin, le 13 juillet, ils avertirent les chrétiens, restés encore nombreux au Caire, ainsi que toutes les Communautés Religieuses, qu'il n'y avait plus de sécurité pour eux et que s'ils ne voulaient pas s'exposer à
un péril imminent, il fallait partir d'urgen Aucune Communauté ne voulut assumer sur elle une semblable responsabilité.
Le lendemain donc, 14 juillet, à cinq heures du matin, les Pères Jésuites, une partie de la Communauté des Frères des Ecoles Chrétiennes, les Sœurs du Bon Pasteur, les Franciscaines, etc. quittaient leurs demeures pour se rendre à la Station centrale. Nos Pères insistèrent presque jusqu'à l'importunité, près des deux Consuls, pour les autoriser à rester au moins au Grand Couvent, pour le garder et faire en même temps le service de la paroisse ; et les Consuls, de leur côté, rirent encore plus d'urgence pour les faire partir, leur affirmant de nouveau que ce serait le comble de l'impru dence, un excès de témérité que de persister davantage à vouloir rester. Nos Pères se joignirent alors aux autres Communautés pour partir avec elles. Le départ des Reli gieux entraîna celui de beaucoup de chré tiens encore décidés à rester.
L'opinion publique était qu'il ne restait presque plus d'Européens au Caire, à tel point qu'on en faisait un argument con
cluant pour déterminer le départ de nos Pères, puisqu'il ne restait plus de ministère pour eux, tous les chrétiens étant déjà partis.
Arrivés tous à la Gare, ils s'y rencontrèrent avec une foule inattendue d'émigrants. Deux immenses trains partirent pour Ismaïlia, le jour même du 15 juillet. Les deux intrépides Consuls les accompagnèrent en propre personne jusqu'à Ismaïlia même, avec une bonne escorte de soldats que le Gouverneur de la Citadelle avait accordée à leur demande.
La voie du Canal de Suez était restée la seule praticable pour le rapatriement des Européens : arrivés à Ismaïlia, ils étaient en pleine sécurité. Lorsque les deux trains furent arrivés à Ismaïlia, et que les deux Consuls eurent tout disposé en faveur des chrétiens, ils retournèrent au Caire, au milieu des plus grands périls ; et bravant résolument toute éventualité, ils réussirent dans l'espace de deux ou trois jours à former un nouveau et dernier train d'Européens et autres étrangers qui voulaient quitter l'Egypte. Ils mirent eux-mêmes ordre à leur consulat respectif, et reprirent la voie
dTsmaïlia, avec leurs protégés, pour ne plus revenir.
On voit par ce qui précède combien l'opi nion publique était mal renseignée sur le nombre des chrétiens restés au Caire, et déjà le Lecteur, anticipant sur mon récit, aura porté ce jugement contre nous : " Certainement il reste encore dans cette immense ville du Caire des Catholiques cachés ci et là : les Franciscains chargés de l'unique paroisse qui comprend toute la ville avec ses alentours, peuvent-ils les abandonner ainsi et les priver de leur ministère ?...;"
Le cas avait été bien prévu : à son départ forcé, le Père Gardien laissa deux Pères pour les besoins spirituels des catholiques restants, le Père Placide, lequel, durant les quinze premiers jours qui suivirent le départ général, séjourna chez les Frères, où s'étaient réfugiés plus de deux cents personnes, de tout rite, de tout âge et de toute nations ; et le Père Théophile qui prodigua ses soins aux malades de l'hôpital Européen et qui protégea les Sœurs de S. Joseph qui restèrent toutes à leur poste avec un courage et une intrépidité au-dessus de tout éloge.
Pour moi> sacristain de la paroisse, je restai seul au Couvent, pour le garder jusqu'à la venue du Père Placide, quittant les Frères pour revenir avec moi, ainsi que je le dirai un peu plus loin.
Durant ce temps, et jusqu'à la prise delà ville par les Anglais, la conduite du Gouverneur fut admirable. L'histoire, un jour,, lui rendra ce témoignage, et je croirais moimême manquer au devoir sacré de la reconnaissance, si je passais ici sous silence, comment il sut, par la sagesse de son administration, sauver la Capitale, en la préservant des plus effroyables malheurs, dans ces circonstances si difficiles et si alarmantes.
Le maintien du bon ordre était de première nécessité : mais comment l'obtenir au milieu de cette multitude confuse, irritée, ivre de sang chrétien ? Comment m^triser l'exaltation du fanatisme musulman, excite jour et nuit, par les Santons, dans les trois à quatre cents mosquées et oratoires de la ville ?
Le Gouverneur, en homme expérimenté, forma une milice urbaine, composée de civils et de militaires, à pied et à cheval. Ils
devaient faire la patrouille jour et nuit ; et ils avaient les ordres les plus rigoureux. Lui-même paya largement de sa personne.
On le vit, chaque soir, faire la ronde, et inspirer la crainte aux émeutiers et aux pillards, par sa courageuse présence. C'était le mois du Ramadan (le grand jeûne des Musulmans), ce qui rendait la situation encore plus périlleuse. Et de fait,chaque nuit et durant toute la nuit, les indigènes mêlés aux fuyards Alexandrins, formant des processions éclairées par d'énormes torches répandant une lueur sinistre, parcouraient les rues de la ville, poussant des hurlements que l'on entendait facilement à deux mille pas de distance. Combien de fois les ai-je observés moi-même du haut de nos terrasses, lorsque leur hideux cortège défilait devant notre église !
Dans leurs chants féroces, je distinguais fort bien ces paroles : Vive Mahomet, notre Prophète ; vive Arabi- Pacha ; mort aux dirétiens !
Pour conjurer ce nouveau danger, le Gouverneur s'adressa directement à Arabi Pacha, et lui demanda un ordre formel de faire
— Si —
cesser entièrement ces démonstrations, auxquelles les disciples de Mahomet, à l'occasion du Ramadan, voulaient sans doute attribuer un caractère religieux, tandis qu'en réalité ce n'était qu'une excitation à la révolte. Arabi fut obéi. Le Gouverneur chercha" alors à haranguer les émeutiers et il le fit à peu près en ces termes : " Disciples du grand Prophète, habitants de ce beau et fertile pays d'Egypte, voulez-vous continuer à en rester les possesseurs fortunés et tranquilles, cessez d'irriter AllaJi (le bon Dieu) par vos clameurs sanguinaires. Non, ce n'est pas contre les chrétiens que vous avez à combattre, mais contre les Anglais que vous devez diriger vos efforts ! Voilà vos vrais ennemis : ce sont eux qui veulent envahir le sol qui vous a vus naître, eux qui veulent vous ravir le patrimoine de vos ancêtres ! En ce temps de pénitence et de prière, au lieu de ces saturnales qui vous déshonorent, faites monter vos supplications jusqu'au trône de Dieu : c est par la prière que vous triomplierez de vos ennemis !
Le Gouverneur avait inventé aussi un moyen nouveau pour punir les coupables.
Tout indigène, convaincu d'avoir fait une insulte même la plus légère à un Européen était arrêté sur le champ et envoyé à la Citadelle: là, il élait enrôlé comme soldat, prêt à être expédié au champ de bataille. On traitait de même les indigènes qui étaient surpris se livrant entre eux à des querelles particulières. Cette mesure fit grande impression sur toute cette populace lâche et poltronne et servit efficacement à maintenir le bon ordre, et à assurer au moins momentanément la tranquillité publique.
Maintenant je reviens à mes deux Pères.
Le Père Placide resta chez les Frères des Ecoles Chrétiennes, depuis le 14 juillet jusqu'au 1er août. Durant ce temps l'église paroissiale resta fermée. La plupart des catholiques, comme je l'ai déjà dit, avaient cherché là un asile, et c'est près d'eux que le Père exerça son ministère. Il y fit les offices religieux, avec les cérémonies ordinaires.
Comme la chapelle de l'établissement des Frères longe la voie publique, les pillards et les émeutiers entendaient parfaitement, du dehors, les chants et la musique, comme
eux aussi, du dedans entendirent plus d'une fois leurs cris et leurs menaces. Ils n'osèrent cependant jamais en venir à des voies de fait. Une seule fois, un jour de Dimanche, ils jetèrent des pierres dans les fenêtres, à la Bénédiction du Très-Saint-Sacrement.
Le Père Placide, bien qu'habituellement renfermé avec les catholiques, sortait néanmoins quand on l'appelait à l'hôpital, pour donner les secours de son ministère aux pauvres malades. Pour cela, il avait à traverser tout un quartier musulman, et jamais il ne fut insulté par personne. 0n a toujours remarqué que les Franciscains se sont acquis l'estime des Indigènes (i) et conservent leur sympathie générale dans toutes leurs missions d'Egypte. Puissionsnous la conserver toujours, et le Seigneur nous fasse la grâce d'en user fructueusement pour le bien des âmes !
Pour rester dans la stricte vérité, je dois confesser néanmoins, qu'un jour il reçut une insulte grossière, non dans le quartier musulman, mais clans le voisinage de l'hôpital,
(1) Ceci ressortira mieux encore dans l'histoire du Père Francisco rl'Qrta,
et cela de la part d'un officier de l'armée régulière ! Cet individu, évidemment un étranger, n'a fait en cela que se déshonorer lui-même. Pour le Père, le bon Dieu le dédommagea largement de cette petite humiliation, par la consolation qu'il eut de recevoir à l'hôpital l'abjuration d'une Dame protestante, qui avant de mourir, entra ainsi dans le giron de l'Eglise catholique.
Le Père Théophile resta, lui, à l'hôpital, avec les Sœurs et ses chers malades, jusqu'à la fin des événements. Ils avaient mis leur confiance en Dieu, et la protection divine fut visible sur leur sainte demeure. Exposés à' tous les dangers, dans leur isolement, il ne leur arriva aucun accident pénible, et ils conservèrent une sainte tranquillité au milieu de la consternation générale.
Pour moi, comme je l'ai dit plus haut, je suis resté seul au Couvent jusqu'au 1er août, sans domestique, ni personne, veillant sur le monastère et sur l'église. Chaque soir, je donnais à manger à mes deux braves soldats qui faisaient la garde au-dehors. Comme c'était le temps du Rapiqdan, ils ne prenaient leur unique repas
qu'à cette heure, c'est-à-dire après le coucher du soleil, et ils me forçaient, je ne sais pas pourquoi, à manger avec eux. Si je refusais, eux aussi ne touchaient pas au plat, du reste bien frugal, que je leur avais préparé.
Durant ces quinze jours, j'allais aussi de temps en temps faire une petite visite à notre résidence d'Ismaïlia (dans le quartier aristocratique de la nouvelle ville), où nous avions laissé un domestique fidèle. Moi aussi, en allant et en venant, je pus me convaincre comme le P. Placide et le P. Théophile que la population indigène ne nourrissait aucun sentiment- hostile contre les pauvres Enfants de St. François d'Assise.
Le lendemain du départ des Religieux du Caire, il m'arriva un petit incident, sans conséquence aucune, et que je ne relate ici que pour simple mémoire.
C'était le matin du 16 juillet : on frappe à la porte : je m'empresse d'ouvrir. C'était un de nos bons catholiques, réfugié chez les Frères, qui m'apportait des nouvelles du P. Placide. Je profite de sa présence pour le prier d'aller m'acheter deux ou trois œufs en ville, pour mon modeste repas du jour,
— Sole Couvent étant resté sans provisions, au départ de nos Pères. Or, pendant que nous étions là à échanger deux ou trois paroles entre nous, voici trois Arabes fuyards alexandrins qui passent. En nous apercevant, ils s'arrêtent et nous disent: "Ah! vous êtes encore ici ! Eh bien, attendez-nous un peu : à Alexandrie, nous avons déjà fini avec les chrétiens. Bientôt ce sera votre tour ici, au Caire ! " Et en parlant ainsi, ils faisaient signe avec la main qu'ils nous couperaient la tête ! C'était la menace, de leur part, d'un nouveau massacre ! Et moi, devant cette menace, je le confesse ingénument, sans me sentir ému en aucune manière, j'ouvre instinctivement les bras et je leurs dis : "Faites donc de suite ce que vous voulez remettre à plus tard : frappez, me voici!" Entre-temps, ils avaient aperçu nos deux soldats de
garde, et ils s'enfuirent au galop
Au 1er août je réouvris notre église au public, malgré la situation qui restait toujours alarmante : et le P. Placide, quittant la maison des Frères, vint en reprendre le service régulier. Le soir du même jour, nos cloches restées silencieuses durant toutes
cette quinzaine tintèrent modestement V Angélus ; mais le lendemain, jour de la Portioncule, je les fis sonner à toute volée. C'était un véritable coup d'audace ; car le son des cloches auquel le fanatisme musulman est demeuré hostile, pouvait, dans les circonstances actuelles, être facilement pris pour un acte de provocation par les sectateurs de Mahomet et nous attirer toute leur colère. Pour le moment, il n'eut d'autre résultat que d'avertir les chrétiens qui accoururent nombreux aux offices de la Fête.
Ils remplirent notre église, et nous pûmes constater de nouveau que leur nombre dépassait de beaucoup le chiffre fixé par l'opinion publique. Nos cloches firent même sortir de leurs retraites cachées, des catholiques qui ne les avaient pas quittées depuis le départ de nos autres Pères.
Le P. Placide continua à faire en paix les offices de la paroisse jusqu'à la fin du mois : c'est alors seulement que la garde préposée à la sécurité publique nous conseilla amicalement de suspendre de nouveau la sonnerie des cloches : la populace était extrêmement irritée et par là même la
situation devenue beaucoup plus alarmante.
Nous suivîmes ce conseil plein de prudence, et de fait, nos cloches ne sonnèrent plus jusqu'à l'arrivée des troupes anglaises ; mais les offices continuèrent régulièrement à la paroisse.
Que le lecteur ne s'imagine pas toutefois que cette continuation régulière et paisible du service religieux à notre église soit l'indice de la pacification des esprits au dehors: c'était le simple effet de notre confiance en Dieu, de notre abandon à sa Protection divine. Les complots se tramaient dans l'ombre. Les quelques Européens restés encore dans la capitale étaient le point de mire du fanatisme musulman.
Vers la mi-août, au Vieux Caire, deux cents Musulmans excités par un CJieick fanatique étaient prêts à faire un massacre au Grand Caire : tout était parfaitement organisé. Le Gouverneur qui avait aussi sa police secrète en fut averti à temps. Il les fit tous arrêter, conduire à la Citadelle, et tous ceux qui étaient aptes au service militaire furent enrôlés dans les cadres de l'armée, et les autres, exilés de la ville.
Qnelques jours avant la bataille de Telel-Kcbir, un autre complot était ourdi dans la mosquée qui se trouve au pied de la Citadelle. Là le principal Cheick tenait un dépôt d'armes et trois cents des plus fanatiques sectateurs du Prophète qui avaient, je crois, leurs listes de proscription, et qui, à un signal donné par leur chef, devaient faire main basse sur tous les Européens qu'ils trouveraient en ville. Le Gouverneur en fut également averti : il connut le complot, mais il lui était difficile d'en pénétrer tous les secrets. Voici donc le stratagème dont il usa pour mieux connaître les desseins de ces fanatiques, afin d'en déjouer plus sûrement l'exécution sanguinaire. Il alla lui-même trouver le grand Cheik en personne et feignant de partager ses idées criminelles, il lui dit ouvertement : " Il faudrait en finir une bonne fois avec les chrétiens. . . . Quel conseil me donneriez-vous pour arriver à cette fin ? "
Le Cheick qui nese doutait en rien delà dissimulation du Gouverneur, lui dévoila toute la trame du complot ourdie dans sa propre mosquée. " J'ai à ma disposition, ajouta-t-il,
trois cents hommes des plus résolus, et leurs armes sont prêtes. — Eh bien, répondit le Gouverneur, réunissez demain tous vos hommes dans la mosquée, mais ne choisissez que les plus valides et les plus déterminés. De mon côté, je vous enverrai un nombre égal de soldats, et vous, vous les organiserez de manière à ce qu'ils puissent se diviser la ville entière : j'attends de l'habileté de vos dispositions, le résultat de ce coup décisif. "
Le lendemain, en effet, le CJuick tenait tous ses hommes à la mosquée, et le Gouverneur y envoyait fidèlement ses soldats. Ceux qui les commandaient avaient des ordres précis, pour faire main basse sur tous les hommes du Cheick. Ils furent exécutés avec une intelligente énergie : tous furent saisis, mais non à la mosquée même. Le Gouverneur avait fait entendre que c'était à la citadelle qu'ils devaient organiser ensemble leurs divers groupes avec lesquels ils devaient ensuite envahir toute la ville.
Lorsqu'ils furent donc tous entrés dans la citadelle, le Gouverneur en fit fermer soigneusement toutes les portes et les tenant
ainsi prisonniers, il leur adressa ces courtes, mais signifiantes paroles : " Vous voulez exercer votre valeur guerrière ! allez, volez au champ de bataille : là sont vos ennemis, les envahisseurs du pays de vos pères : c'est là, en combattant vaillamment, que vous donnerez des preuves de votre bravoure et non en assassinant lâchement ici dans votre propre Capitale des êtres inoffensifs et incapables de se défendre. "
Ils furent équipés tous immédiatement et expédiés vers Tel-el Kcbir, au champ de bataille. Ces divers détachements de troupes qui allaient combattre, étaient toujours accompagnés de leur musique qui leur jouait des marches guerrières. Nos trois cents fanatiques s'obstinèrent à la rejeter et force fut au Gouverneur de leur accorder leurs seuls et affreux tambours arabes. Ils traversèrent ainsi la ville, accompagnés des applaudissements frénétiques de tous les bandits alexandrins et des autres sicaires. Cétait un spectacle horrible !
Mais la ville, grâce au stratagème du Gouverneur, venait d'échapper à un nouveau danger.
On se battait à Tel-el Kébir : et au Caire, on ignorait complètement de quel côté se trouvait le succès des armes. Entre-temps, on y fit circuler des nouvelles triomphantes. On disait entr'autres choses que le fils de la Reine était prisonnier et que Arabi Pacha avait fait capturer trois grands vaisseaux de guerre, dans le canal, à Ismaïlia. Cette nouvelle était tellement acceptée dans le public que nous considérâmes tous la chose comme un véritable fait accompli. Cette séduisante illusion pour les Caïricns s'évanouit dès le lendemain, devant la réalité des événements.
La veille de l'entrée des troupes anglaises, Arabi, fuyant le champ de bataille, après sa défaite, arriva ici, un peu [avant midi, avec quelques-uns de ses officiers, tous en habits négligés et noircis par la poussière. Le vaincu de Tel-el Kébir entra dans la ville, en voiture, sans bruit, évitant de se faire reconnaître. Déjà le bruit courait au Caire que c'était le Général anglais qui venait d'arriver ainsi sans se faire connaître. Arabi Pacha avait en arrivant, la prétention de se rendre à la citadelle : le Gou-
verneur ne voulut pas le lui permettre. En ces derniers jours, la frayeur de la population était arrivée à son comble : on assure que l'arrivée des anglais fut un vrai coup de la Providence. Le Gouverneur luimême, malgré son inébranlable fermeté, commençait à désespérer de la situation. Les pillards, les émeutiers, les échappés des prisons et des bagnes allaient se porter aux dernières extrémités. Le jour qui précéda l'arrivée des anglais fut un jour lugubre. Un silence de mort planait sur cette immense ville, naguère si mouvementée, si bruyante, ses rues étaient désertes : la nuit^nême qui suivit cette sombre journée, l'avant-garde de l'armée anglaise arrivait sans bruit, au Caire: la ville était sauvée!!! Les vainqueurs, sans perdre une minute, mirent incontinent des sentinelles à tous les postes, en union avec la Garde Egyptienne, déjà existante. Ils firent pour la Citadelle comme ils venaient de faire pour la ville : ils y placèrent des gardes ; mais ils n'en prirent officiellement possession que la journée suivante.
Nous respirâmes enfin, et les communau-
tés religieuses qui avaient émigré le 14 juillet revinrent promptement et avec une entière confiance : le R. Père Gardien revint le lendemain de l'arrivée de l'armée anglaise: il fut témoin avec moi d'un événement qui faillit de nouveau tout compromettre, mais qui se borna à une simple perte matérielle, d'ailleurs fort considérable.
Vers les quatre heures du soir, une détonation épouvantable fit tressaillir toute la ville ! nous montâmes sur nos terrasses. Un épais nuage de fumée couvrit la ville tout entière. On sentait une odeur de poudre asphixiante : une immense explosion de projectibles de guerre venait de se produire à la gare centrale : les détonations continuèrent avec une étonnante rapidité et durèrent jusqu'à dix heures. On se serait cru en un vaste champ de bataille.
En même temps un effroyable incendie se déclara tout à l'entour de ces détonations formidables. Les causes du sinistre sont jusqu'ici restées inconnues. Le lendemain, nous apprîmes que douze wagons, chargés de poudre, de cartouches et d'autres munitions avaient pris feu et que l'incendie, se trans-
mettant, avait consumé, en grande partie, 'la vaste station du Caire.
Nous en fûmes tous, comme l'on dit, quittes pour la peur : il ne se produisit plus ensuite aucun incident déplorable : la tranquillité, avec la confiance était rentrée en Egypte : on sait le reste.
Le premier dimanche de leur arrivée au Caire, tous les officiers et soldats catholiques de l'armée anglaise vinrent entendre la sainte messe dans notre église. Le R. P. Placide fit à cette occasion un discours en quatre langues en langue anglaise, française, italienne et en langue allemande. Il exprima avec émotion et beaucoup d'à propos, notre commune gratitude vis-à-vis de tous ceux qui, par la valeur de leurs armes, l'énergie de leur dévouement, ou leur habileté administrative avaient sauvé de la mort, nos personnes, et préservé nos œuvres d'une ruine certaine.
Les soldats catholiques continuèrent à fréquenter la paroisse et à assister aux offices. Les officiers, sans ombre de respect humain, venaient publiquement se confesser dans l'église. Dieu fasse que nous continuions à jouir de la liberté et dv V<\ tranquilitç
présente, pour sa plus grande gloire et pour le bien des âmes !
Avant de clore ce récit qui s'est prolongé au-delà de mon attente, je ne saurais passer sous silence une petite anecdote, assez peu intéressante en elle-même mais dont le Lecteur intelligent saura apprécier le motif qui qui me la fait reproduire.
C'était vers la fin du mois d'août : nous étions tranquilles et recueillis, le P. Placide et moi, dans la silencieuse retraite de notre vaste Couvent, resté désert, lorsqu'arrive avec grand empressement, un envoyé d'Arabi Pacha, porteur d'un message. Le porteur était un officier de l' Etat-Major du Maître actuel de l'Egypte. Le message, c'était une lettre adressée distinctement à Arabi, mais écrite à l'intérieur, dans une langue qu'aucun homme,dans tout son camp de Tel-el Kébir ne fut capable d'interpréter. Le Révérend père Placide qui disons-le en passant, sans vouloir blesser son humilité, a un peu le don des langues, accepta la lettre, l'ouvrit et à première vue en eut l'intelligence. Elle disait en substance :
" Excellence ! le bruit de votre renommé ç
est arrivé jusqu'à nous ! en lisant les hauts faits accomplis par votre bravoure, j'ai senti se rallumer dans mon cœur toute mon ardeur guerrière. Honneur à vous, âme généreuse, noble cœur, champion intrépide de nos libertés modernes, invincible défenseur de la patrie, je vous annonce la victoire. Expert dans l'art des combats, je brûle du désir de mettre à votre service mon épée avide de carnage, afin d'accélérer votre triomphe. Je suis, comme militaire, déjà avancé en grade : si vous m'acceptez comme officier dans vos cadres, j'accours, j'arrive, je vole au champ de bataille !...."
Celui qui s'épanchait devant Arabi avec tant d'enthousiasme, se signait X . . . officier de l'armée d'Espagne : sa lettre était écrite dans sa propre langue nationale. Arabi Pacha, par son délégué, pria le P. Placide de la lui traduire en langue française ; ce que le Père exécuta avec un empressement facile.
Cette démarche près d'un pauvre Religieux de la part de celui qui présidait alors auxdestinées detoute l'Egypte, n'est-ellepas une nouvelle preuve de la haute estime que l'on nourrit, dans ces contrées, pour les hum-
bles Fils de François d'Assise ? Encore une fois, puissions-nous, en nous maintenant fermes à la hauteur de cette estime, mettre bien à profit cette réputation qui nous est faite, pour le développement de notre mission déjà grande et pour le salut des âmes si nombreuses confiées à notre direction spirituelle dans ce beau pays d'Egypte !
Fr. CRESCENCE, Franciscain.