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d’'Ismaïlia, avec leurs protégés, pour ne plus revenir,
On voit par ce qui précède combien l’opinion publique était mal renseignée sur le nombre des chrétiens restés au Caire, et déjà le Lecteur, anticipant sur mon récit, aura porté ce jugement contre nous : “ Certainement il reste encore dans cette immense ville du Caire des Catholiques cachés ci et là: les Franciscains charzés de l’unique paroisse qui comprend toute la ville avec ses alentours, peuvent-ils les abandonner ainsi et les priver de leur ministère ?....”
Le cas avait été bien prévu: à son départ forcé, le Père Gardien laissa deux Pères pour les besoins spirituels des catholiques restants, le Père Placide, lequel, durant les quinze premiers jours qui suivirent le départ général, séjourna chez les Frères, où s'étaient réfugiés plus de deux cents personnes, de tout rite, de tout âge et de toute, nations ; et le Père Théophile qui prodigua ses soins aux malades de l'hôpital Européen et qui protégea les Sœurs de S. Joseph qui restèrent toutes à leur poste avec un courage et une intrépidité au-dessus de tout éloge,
Pour moi, sacristain de la paroisse, je restai seul au Couvent, pour le garder jusqu’à la venue du Père Placide, quittant les Frères pour revenir avec moi, ainsi que je le dirai un peu plus loin.
Durant ce temps, et jusqu'à la prise de la/ville par les Anglais, la conduite du Gouverneur fut admirable. L'histoire, un jour, lui rendra ce témoignage, ct je croirais moimême manquer au devoir sacré de la reconnaissance, si je passais ici sous silence, comment il sut, par la sagesse de son administration, sauver la Capitale, en la préservant des plus effroyables malheurs, dans ces circonstances si difficiles et si alarmantes.
Le maintien du bon ordreétait de première nécessité :. mais comment l'obtenir au milieu de cette multitude confuse, irritée, ivre de sang chrétien ? Comment maîtriser l'exaltation du fanatisme musulman, excité jour et nuit, par les Santons, dans les frois à quatre cents mosquées ct oratoires de la ville ?
Le Gouverneur, en homme expérimenté, forma une #é/ice urbaine, composée de civils et de militaires, à pied et à cheval, Ils
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devaient faire la patrouille Jour ef nuit ; et ils avaient les ordres les plus rigoureux.
Lui-même paya largement de sa personne, On le vit, chaque soir, faire la rond, et inspirer la crainte aux émeutiers et aux pillards, par sa courageuse présence. C'était le mois du ‘amadan (le grand jeûne des Musulmans), ce qui rendait la situation encore plus périlleuse. Et de fait chaque nuit et durant toute la nuit, les indigènes mêlés aux fuyards Alcxandrins, formant des processions éclairées par d'énormes torches répandant une lueur sinistre, parcouraient les rues de la ville, poussant des hurlèements que l’on entendait facilement à deux mille pas de distance. Combien de fois les ai-je ‘observés moi-même du haut de nôs terrasses, lorsque leur hideux cortège défilait devant motre église !
Dans leurs chants féroces, je distinguais fort bien <es paroles : Wive Mahomet, notre Prophète ; vive Arabi-Pacha ; mort aux chrétiens ! ;
Pour conjurer ce nouveau danger, le Gouwerneur s’adressa directement à Arabi Pacha, æt lui demanda un ordre formel de faire
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cesser entièrement ces démonstrations, auxquelles les disciples de Mahomet, à l'occasion du Ramadan, voulaient sans * doute attribuer un caractère religieux, tandis qu’en réalité ce n'était qu’une excitation à la révolte. Arabi fut obéi. Le Gouverneur cher.
cha alors à haranguer les émeutiers et il le fit à peu près en ces termes: “ Disciples du grand Prophète, habitants de ce beau et fertile pays d'Egypte, voulez-vous continuer à en rester les possesseurs fortunés et tranquilles, cessez d'irriter A//ak (le bon Dieu) par vos clameurs sanguinaires. Non, ce n’est pas contre les chrétiens que vous avez à combattre, mais contre les Anglais que vous devez diriger vos efforts! Voilà vos vrais ennemis: ce sont eux qui veulent envahir ie sol qui vous a vus naître, eux qui veulent vous ravir le patrimoine de vos ancîtres !
En ce temps de pénitence et de prière, au lieu de ces saturnales qui vous déshonorent, faites monter vos supplications jusqu'au trône de Dieu : c’est par la prière que vous +riompherez de vos ennemts !
Le Gouverneur avait inventé aussi un moyen nouveau pour punir les coupables.
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Tout indigène, convaincu d’avoir fait une insulte même la plus légère à un Européen était arrêté sur le champ ct envoyé à la Citadelle : là, il était enrôlé comme soldat, prêt à être expédié au champ de bataille, On traitait de même les indigènes qui étaient surpris se livrant entre eux à des querelles particulières. Cette mesure fit grande impression sur toute cette populace lâche et poltronne et servit efficacement à maintenir le bon ordre, et à assurer au moins momentanément la tranquillité publique.
Maintenant je reviens à mes deux Pères,
Le Père Placide resta chez les Frères des Ecoles Chrétiennes, depuis le 14 juillet jusqu'au rer août. Durant ce temps l’église paroissiale resta fermée. La plupart des catholiques, comme je l'ai déjà dit, avaient cherché là un asile, et c’est près d'eux que le Père exerça son ministère, Il y fit les offices religieux, avec les cérémonies ordi- | naires.
Comme la chapelle de l'établissement des Frères longe la voie publique, les pillards et les émeutiers entendaient parfaitement, du dehors, les chants et la musique, comme
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eux aussi, du dedans entendirent plus d’une fois leurs cris et leurs menaces. Ils n'osèrent cependant jamais en venir à des voies de fait. Une seule fois, un jour de Dimanche, ils jetèrent des pierres dans les fenêtres, à la Bénédiction du Très-Saint-Sacrement.
Le Père Placide, bien qu'habituellement renfermé avec les catholiques, sortait néanmoins quand on l’appelait à l'hôpital, pour donner les secours de son ministère aux pauvres malades. Pour cela, il avait à traverser tout un quartier musulman, et jamais il ne fut insulté par personne, On a toujours remarqué que les Franciscains se sont acquis Flestime des Indigènes (1) et conservent leur sympathie générale dans toutes leurs missions d'Egypte. Puissionsnous la conserver toujours, et le Seignenr nous fasse la grâce d'en user fructueusement pour le bien des âmes !
Pour rester dans la stricte vérité, je dois confesser néanmoins, qu'un jour il reçut une insulte grossière, non dans le quartier musulman, mais dans le voisinage de l’hôpital,
(1) Ceci ressortira mieux encore dans l’histoire du Père Francesco d'Orta,
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et cela de la part d’un officier de l’armée régulière ! Cet individu, évidemment un étranger, n’a fait en cela que se déshonorer lui-même. Pour le Père, le bon Dieu le dédommagea largement de cette petite humiliation, par la consolation qu'il eut de recevoir à l'hôpital l’abjuration d’une Dame protestante, qui avant de mourir, entra ainsi dans le giron de i’Eglise catholique.
Le Père. Théophile resta, lui, à l'hôpital, avec les Sœurs et ses chers malades, jusqu’à la fin des événements. Ils avaient mis leur confiance en Dieu, et la protection divine fut visible sur leur sainte demeure. Exposés à tous les dangers, dans leur isolement, il ne leur arriva aucun accident pénible, et ils conservèrent une sainte tranquillité au milieu de la consternation générale.
Pour moi, comme je l'ai dit plus haut, je suis resté sez/ au Couvent jusqu’au er août, sans domestique, ni personne, veillant sur ie monastère et sur l’église.
Chaque soir, je donnais à manger à mes deux braves soldats qui faisaient la garde au-dehors Comme c'était le temps du Xamadan, ils ne prenaient leur unique repas
qu’à cette heure, c’est-à-dire après le coucher du soleil, et ils me forçaient, je ne sais pas pourquoi, à manger avec eux. Si je refusais, eux aussi ne touchaient pas au plat, du reste bien frugal, que je leur avais préparé.
Durant ces quinze jours, j'allais aussi dé temps en temps faire une petite visite à .
notre résidence d’Ismaïlia (dans le quartier aristocratique de la nouvelle ville), où nous avions laissé un domestique fidèle. Moi aussi, en allant et en venant, je pus me convaincre comme le P. Placide et le P. Théophile que la population indigène ne nourrissait aucun sentiment hostile contre les pauvres Enfants de St. François d'Assise,
Le lendemain du départ des Religieux du Caire, il m’arriva un petit incident, sans conséquence aucune, et que je ne relate ici que pour simple mémoire.
C'était le matin du 16 juillet : on frappe à la porte: je m'empresse d'ouvrir. C'était un de nos bons catholiques, refugié chez les Frères, qui m'apportait des nouvelles du P. Placide. Je profite de sa présence pour le prier d'aller m'acheter deux ou trois æwfs en ville, pour mon modeste repas du jour,
le Couvent étant resté sans provisions, au départ de nos Pères. Or, pendant que nous étions là à échanger deux ou trois paroles entre nous, voicitrois Arabes fuyards alexandrins qui passent. En nous apercevant, ils s'arrêtent et nous disent: “Ah! vous êtes - encore ici! Eh bien, attendez-nous un peu : à Alexandrie, nous avons déjà fini avec les Chrétiens. Bientôt ce sera votre tour ici, au Caire!” Et en parlant ainsi, ils faisaient signe avec la main qu'ils nous couperaient la tête ! C'était la menace, de leur part, d’un nouveau massacre! Et moi, devant cette menace, je le confesse ingénûment, sans me . sentir ému en aucune manière, j'ouvre instinctivement les bras et je leurs dis : “Faites donc de suite ce que vous voulez remettre à plus tard: frappez, me voici!’ Entre-temps, ils avaient aperçu nos deux soldats de garde, et ils s'enfuirent au galop....
Au 1er août je réouvris notre église au - public, malgré la situation qui restait toujours alarmante : et le P. Placide, quittant la maison des Frères, vint en reprendre le service régulier, Le soir du même jour, nos cloches restées silencieuses durant toutes
cette quinzaine tintèrent modestement l’A#gelus ; mais le lendemain, jour de la Portioncule, je les fis sonner à toute volée.
C'était un véritable coup d’audace; car le son des cloches auquel le fanatisme musul-.
man est demeuré hostile, pouvait, dans les .
circonstances actuelles, être facilement pris : pour un acte de provocation par Îles sectateurs de Mahomet et nou: attirer toute leur colère. Pour le moment, il n’eut d'autre résultat que d’avertir les chrétiens qui accoururent nombreux aux offices de la Fête, Ils remplirent notre église, et nous pûmes … constater de nouveau que leur nombre dépassait de beaucoup le chiffre fixé par l'opinion publique. Nos cloches firent même sortir de leurs retraites cachées, des catho- : liques qui ne les avaient pas quittées depuis: le départ de nos autres Pères.
Le P. Placide continua à faire en paix!
les offices de la paroisse jusqu’à la fin du mois : c'est alors seulement que la garde préposée à la sécurité publique nous conseilla amicalement de suspendre de nouveau la sonnerie des cloches : la populace:
était extrêmement irritée et par là même la
es 00 ses
- situation devenue beaucoup plus alarmante.
. Nous suivimes ce conseil plein de prudence, et de fait, nos cloches ne sonnèrent plus jusqu’à l’arrivée des troupes anglaises ; mais les offices continuèrent régulièrement à la paroisse.
Que le lecteur ne s'imagine pas toutefois que cette continuation régulière et paisible du service religieux à notre église soit l’indice de la pacification des esprits au dehors: c'était le simple effet de notre confiance en Dieu, de notre abandon à sa Protection divine. Les complots se tramaiïent dans l'ombre. Les quelques Européens restés encore dans la capitale étaient le point de mire du fanatisme musulman.
Vers la mi-août, au Vieux Caire, deux cents Musulmans excités par un CÆeëck fanatique étaient prêts à faire un massacre au Grand Caire: tout était parfaitement organisé. Le Gouverneur qui avait aussi sa police secrète en fut averti à temps. I! les fit tous arrêter, conduire à la Citadelle, et tous ceux qui étaient aptes au service militaire furent énrôlés dans les cadres de l’armée, et les autres, exilés de la ville.
Qnelques jours avant la bataille de 74/4 él-Kébir, un autre complot était ourdi dans M la mosquée qui se trouve aù pied de là Citadelle. Là le principal Cheëck tenait un dépot d'armes et #rors cents des plus fanatiques sectateurs du Prophète qui avaient, je crois, leurs listes de proscription, et qui, à un signal donné par leur chef, devaient faire main basse sur tous les Européens qu'ils trouveraient en ville. Le Gouverneur en fut également averti: il connut le complot, mais il lui était difficile d'en pénétrer tous les secrets. Voici donc le stratagème dont il usa pour mieux connaître les desseins de ces fanatiques, afin d'en déjouer plus sûrement l'exécution sanguinaire. Il alla lui-même trouver le grand CZer* en personne et feignant de partager ses idées criminelles, il lui dit ouvertement : “ Il fau drait en finir une bonne fois avec les chrétiens.... Quel conseil me donneriez-vous’ pour arriver à cette fin? ” ie Le Cherck qui nese doutait en rien dela disi + simulation du Gouverneur, lui dévoila toute la trame du complot ourdie dans sa propre mosquée, “ J'ai à ma disposition, ajouta-t-il,:
… drois cents hommes des plus résolus, et leurs armes sont prêtes. — Eh bien, répondit le Gouverneur, réunissez demain tous vos hommes dans la mosquée, mais ne choisissez que les plus valides et les plus déterminés. De mon côté, je vous enverrai un nombre égal de soldats, et vous, vous les organiserez de manière à ce qu'ils puissent se diviser la ville entière: j'attends de l'habileté de vos dispositions, le résultat de ce coup décisif. ”
Le lendemain, en effet, le CÆeick tenait tous ses hommes à la mosquée, et le Gouverneur y envoyait fidèlement ses soldats.
Ceux qui les commandaient avaient des ordres précis, pour faire main basse sur tous les hommes du CÆeick. Ils furent exécutés avec une intelligente énergie : tous furent saisis, mais non à la mosquée même.
Le Gouverneur avait fait entendre que c'était à la citadelle qu'ils devaient organiser ensemble leurs divers groupes avec lesquels ils devaient ensuite envahir toute la ville.
Lorsqu'ils furent donc tous entrés dans la citadelle, le Gouverneur en fit fermer soigneusement toutes les portes et les tenant
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ainsi prisonniers, il leur adressa ces courtss, mais signifiantes paroles : “ Vous voulez exercer votre valeur guerrière ! allez, volez au champ de bataille : là sont vos ennemis, les envahisseurs du pays de vos pères:
c'est là, en combattant vaillamment, que :
vous donnerez des preuves de votre bravoure ct non en assassinant lâchement ici dans votre propre Capitale des êtres inoffensifs et incapables de se défendre. ”
Ils furent équipés tous immédiatement et expédiés vers Zel-el Kébir, au champ de bataille. Ces divers détachements de troupes qui allaient combattre, étaient toujours accompagnés de leur musique qui leur
jouait des marches guerrières. Nos #rois
cents fanatiques s’obstinèrent à la rejeter et force fut au Gouverneur de leur accorder leurs seuls et affreux /ambours arabes. Ils traversèrent ainsi la ville, accompagnés des applaudissements frénétiques de tous les bandits alexandrins et des autres sicaires.
C'était un spectacle horrible !
Mais la ville, grâce au stratageme du Gouverneur, venait d'échapper à un nouveau danger.
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