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Alors arriva un homme armé jusqu'aux dents qui, après les saluts d'usage, lui annonçÇa que la famille Mardok, et quelques autres personnes Juives, Grecques et Maronites avaient été sauvées et conduites dans la maison d'un autre Cheykh, son parent.
Peu après un second messager entra porteur d'une semblable nouvelle, disant qu'un prêtre latin accompagné d’une troupe de Coptes, de Grecs et d'Hébreux venait aussi d'être mis en sûreté. De ces diverses informations nous conclûmes qu'en dehors de nous treize, une cinquantaine de personnes avaient échappé au danger et étaient installées au village, dans diverses maisons où elles étaient toutes bien traitées et bien nourries. Au coucher du soleil, Abd-el-KäAni se leva, et sans prononcer une seule parole, sortit avec sa suite. Tel est l'usage chez les Bédouins. Immédiatement entrèrent les serviteurs qui devaient préparer la table pour le dîner. Cette table consistait en un grand plateau de cuivre rond qu'ils disposèrent Sur un tabouret de même forme, haut d’un pied et demi. Le plateau était couvert de plats de viande, de pastèques, d'herbes aro-
matiques, de riz, de lait caillé et de pain, pain rudimentaire, espèce de galette qu'on mange ici depuis les temps primitifs. Le menu fut toujours le même: cette fois on nous servit à l’européenne, c’est-à-dire que nous eûmes des couverts en argent ; dans la suite nosdoigts furent notre seule fourchette, et le pain remplaça la cuillère. Nous nous assimes autour de cette table d’un genre si nouveau pour nous; les uns par terre, et c'était le plus commode; les autres sur une chaise, et c'était le plus fatigant parce qu'ils devaient s’incliner à chaque bouchée.
Nous eûmes d’abord plus d'étonnement que d'appétit, mais nous finîmes par rire de nos maladresses et par prendre plaisir à étudier des coutumes et des usages si différents des nôtres. Après le dîner on nous donna du savon, et l'on nous versa de l’eau pour nous laver les mains.
Il était environ neuf heures: nous étions réunis dans la grande salle du milieu quand apparut le Cheykh. Nous nous levâmes aussitôt, mais lui, d'un geste, nous fit rasseoir : “ prenez courage, dit-il, soyez joyeux, nous espérons que la paix sera prochaine ! Une.
fois ‘conclue, nous vous accompagnétons sains et saufs à votre demeure, heureux d’avoir connu des personnes telles que vous et d’avoir pu vous rendre service.”
Deux fois le jour, Abd-el-Kâni recevait des nouvelles : ce soir-là, elles étaient trèsalarmantes, La ville de Tantah était pleine de désordre et de confusion, les chrétiens aussi bien que les juifs y étaient cruellement mis à mort. Le gouvernement ne pouvait ou ne voulait pas opposer de résistance, car les victimes était assommées sous ses yeux.
Le jour suivant Arabi-Pacha expédia cent cinquante soldats à Cafr-Zaïat, et trois cents à Tantah, preuve évidente qu’il n’était pas complice du massacre, Le Gouverneur fut révoqué et conduit sous bonne escorte au Caire pour rendre compte de sa conduite, et expliquer comment un négociant Arabe avait sauvé dans sa maison beaucoup de chrétiens; tandis que lui, revêtu du pouvoir, n'avait pu en délivrer un seul, Et ici Abd-el-KâAni s'éleva avec fureur contre de telle barbaries. “ Je les hais, dit-il, je les réprouve ;”” nous donnant ainsi à en-
tendre que sa tribu était du parti d’Arabi,
Au milieu de ces discours, nous bûmes le nectar arabique qu'on nous servait chaque jour après souper comme après diner, avec différence que le matin il était accompagné de sucre, tandis que le soir il était offert dans toute son amertume et sa saveur primitive. La cérémonie du café terminée, nous échangeâmes quelques compliments, puis le Cheykh s’apercevant que ses serviteurs avaiént étendu nos lits sur le sol, se retira discrètement avec sa suite, nous laissant enchantés de la dignité de ses manières et des démonstrations de sa politesse franche et affectueuse.
Nous nous rassemblâmes alors devant le Saint-Sacrement, notre 77ésor caché, pour remercier le Scigneur de ses bienfaits ; nous ne pouvions assez lui rendre grâce de nous avoir délivrés des mains de nos bourreaux et de nous avoir fait trouver le salut auprès de nos ennemis eux-mêmes! Ainsi se ter-
mina notre première journée chez les Bé-
douins d’E/kom..... C'est en prononçant le nom du Seigneur et celui de notre libérateur que nous nous endormîmes, l’esprit
tout préoccupé des étranges péripéties par lesquelles nous avions passé. à
Le lendemain, 14 juillet, nous étions déjà debout lorsqu’avec les premiers rayons du soleil nous vimes, à notre grande surprise, entrer nos domestiques musulmans de Cafr- Zaïat, accompagnés de leur mère. Ils venaient nous féliciter et se réjouir avec nous de nous voir en lieu sûr ; ils nous portaient des figues de Barbarie, des melons et des pains pétris au beurre. L’affection de ces braves gens nous était connue, néanmoins nous étions émérveillés et touchés de la spontanéité de leur démarche. La famille d'Alep, au contraire, bien que très riche et très Charitable, ne vit approcher d’elle aucun de ceux à qui elle donnait depuis tant d’années nourriture et logement : cette indifférence la chagrinait beaucoup.
Afin que les Sœurs et nous puissions de plus en plus captiver la bienveillance de notre hôte, il me vint dans l’idée de leur conseiller, comme elles étaient fort habiles dans les ouvrages à l'aiguille, de s'offrir à travailler pour ses femmes. “ Je suis certain, dis-je, que cette proposition sera très
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agréable à Abd-el-Käni.”’ A peine avais-je prononcé ces mots qu’il entra, comme d’habitude, car il venait, deux fois le jour, nous rendre visite : le matin avant de sortir et le soir quand il rentrait de ses excursions. Je lui fis aussitôt l'offre convenue, ce qui le remplit d’une joie enfantine ; son visage était devenu riant et il répétait toujours :
“ Ttayeb, Ttayeb!” Bien, bien! A peine eut-il pris congé de nous que deux gracicuses petites filles, accompagnées de Gohar, leur fidèle serviteur, arrivèrent auprès des Franciscaines, tenant en main un coupon d’indienne pour faire deux robes.
La Supérieure les embrassa, leur fit mille caresses ct les combla de dragées qui, je crois, ne servirent pas peu à cimenter l’affection naissante, car ses nouvelles amies ne voulaient plus la quitter.
Après le dîner, les Franciscaines demandèrent à être reçues chez les femmes du Cheykh. Elles furent accueillies avec tous les raffinements de la courtoisie orientale.
Les Bédouines les firent asseoir à leurs côtés, sur une grande natte étendue au pied d’un divan circulaire; celles leur baisaicnt les
mains et les portaient ensuite à leur front en signe de respect. Leur conversation fut animée par des sentiments de bienveillance, de joie et de curiosité.
Cependant les deux robes furent bientôt terminées et endossées par les cnfants.
Quelles furent les impressions d’Abd-el- KAni, lorsqu’à son retour, il aperçut ces deux petites créatures rendues encore plus gracieuses sous le joli et frais vêtement confectionné par les Sœurs? que dit-il au récit des événements de la journée ? je ne sais, mais ce qui est certain, C’est que quand il se rendit auprès de nous, vers les neuf heures, il était radieux, et sa générosité semblait n'avoir plus de bornes. Nous apprimes également qu'il avait reçu les félicitations d’Arabi-Pacha sur sa magnanime conduite à notre égard; et cette approbation de celui qu'il regardait comme son ami et son maître le rendit fier et heureux.
Avant de nous retirer, nous remerciâmes notre hôte de toutes ses bontés. “ Pourquoi serais-je méchant, nous répondit-il, les soupirs de l'opprimé montent au pied du trône divin plus rapidement que le vent ne tra-