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verse l’espace, et la malédiction pèse sur les jours de l’oppresseur. ”
Quant à moi, dévoré, d'inquiétude, je ne pus dormir ; j'attendais le retour d’un de mes bons fellahs que j'avais expédié la veille à Mansourah, pour faire savoir aux Franciscaines que je ne pouvais ni retourner, ni leur ramener leurs compagnes, alléguant Pour unique motif, afin de ne pas les effrayer, l'état périlleux de la route.
Enfin, dans la matinée il apparut porteur d'une lettre de la Supérieure, sœur Célestine, ainsi conçue :
Révérend Père,
Nous avons reçu votre lettre, et nous sommes désolées d'apprendre de si déplorables nouvelles ! On ne sait plus que faire ni que devenir... I] y a peu d’heures encore nous étions tout heureuses: nous attendions nos Sœurs, nous avions fait le dîner, préparé les lits, puis nous sommes restées come abasourdies en voyant s'évanouir ainsi qu'un songe notre chère espérance, De grâce, mon Père, venez vite: faites tout ce que vous pourrez, faites l'impossible pour nous ramcner nos compagnes....Il faut que vous
sachiez que notre bon Modir a été changé.
Qui aurons-nous à sa place ?
Agréez, etc.
A huit heures, Abd-el-KâAni arriva accompagné d’une garde nombreuse. Il nous annonça que des hordes sauvages arrivaient d'Alexandrie, que la ville de Damanhour venait d’être saccagée par la tribu @ Aw/adali (laquelle était du parti de Tewfik) et que Ramlieh, ainsi qu'une bonne partie d'Alexandrie, avait été mise à feu et à sang.
En partant, notre Cheykh nous laissa un derviche célèbre nommé Aly, dans lequel il nous semblait voir son frère et qui ne cessa de nous entourer ,d’attentions. Si nous allions en promenade, il ordonnait aussitôt à trois ou quatre des siens de nous accompagner ; et, arrivés dans les champs, ces gens couraient devant nous et revenaient tout chargés de fleurs et de fruits qu'ils nous apportaient avec empressement.
Aly occupait une petite chambre contiguë à la nôtre d'où il était très facile de l’observer. Il lisait du matin au soir; son étude préférée était le Coran et l’Arabe littéraire, Il était devenu si habile dans cette langue, qu'il
AE AR OUR ON à OR RE RS PT D Que, RARE. AA Er re, PE dires à di" VO J fer TA es Eee LÉ A Gi ed
ré. | s'en servait en poésie comme en prose, avec une facilité et une élégance incomparables.
Quand il lisait à haute voix, selon l'usage
m- arabe, son articulation était si nette et si n- vibrante que, même étranger à cet idiome, nt on se prenait à l'écouter avec attention, ur | Notre derviche n'avait pas plus de quarantela- ; deux ans, ses manières étaient simples, ik) nobles, je dirai même distinguées ;. son vitie sage empreint d’une singulière douceur et ng. | d’un grand calme trahissait les qualités de un : son cœur, Attiré par une secrète sympathie,
uel L' je cherchais à le connaître plus intimement. ne | J'appris qu'il était natif de Tripoli, et qu'il us avait fait ses études au Caire, à la célèbre Ôt mosquée d’El-Azhar, ou #osquée des fleurs, m- à laquelle il était attaché.
es | “ Les affiliés à cette mosquée, me dit-il, ent sont au nombre de quinze mille ; ils reçoi-
ils vent chacun une pension journalière d’une piastre égyptienne (cinq sous de notre mon-
uë | naie) et cinq pains ; quand ils sont absents, er- le pain leur est donné en monnaie, ce qui ré- Le représente une seconde pi?:tre. El-Azhar Il Le a des chaires dans lesquejies le Coran, la
il | philosophie, les mathématiques, la gram:
maire, la prosodie arabe et la médecine sont enseignées. Elle reçoit comme étudiants, des jeunes gens musulmans des différentes parties de l'Orient ; on y vient de l'intérieur de l'Afrique, de la Syrie, de l'Arabie et de l'Inde. - >5t là, ajoutat-il, gu'on cuetlle des fleurs qui feraient honte à la rose et au narcisse, et que l'on $e compose un collier précieux avec les perles des bonnes leçons et des bons discours. ”
Tous les ans, Aly venait passer deux mois à la campagne du Cheykh dont il se glorifiait d’être l’ami intime ; il était arrivé le 2 juillet, deux jours avant nous. Il m'affirma n'avoir jamais eu de relation avec aucune femme et ajouta l'était résolu à n'en avoir Jamais, Qu. ensuite je lui expliquai notre état régulier, nos obligations, notre vie et surtout quand je lui dis notre vœu de chasteté, il sc prit pour nous d'une affection extraordinaire et d'un enthousiasme qui n'avait plus de bornes. Il nous disait: “ Vous êtes mes Frères; et aux Franciscaines : Vous êtes mes Sœurs ; ” et ces expressions il les répétait sans cesse.
Un soir il nous raconta qu'un fellah le
cine étudif-
t de de utaonte contdes
deux il se arrivé m'afavec solu à je lui bligaui dis
cesse.
Jah le
voyant parler avec nous, lui avait dit :
“ Pourquoi parles-tu avec ces gens? ce ‘sont des chrétiens, il faut les tuer. — Je le réprimandai fortement, ajouta-t-ilet lui fis comprendre que des personnes vouées à Dieu doivent être respectées. ” Comme nous admirions son équité, il répliqua :
“ Cette équité n'est qu'un simplz cevoir, car un de nos sages a dit qu'un acie de justice est plus méritoire que dix années de prières. ”
L'amitié qu'Aly avait contractée avec nous se reflétait dans tout l'entourage et augmentait singulièrement la bienveillance de nos protecteurs.
Cependant, Abd-el-Kâni rentra et, me voyant pensif, men demanda la raison:
“ La raison, lui dis-je, c'est qu'à Mansourah il y a sept Franciscaines qui ne sont plus en sécurité depuis le départ de Modir. Ne pourriez-vous pas envoyer des hommes pour les prendre et les conduire ici?” Il me le promit et le jour suivant il leur envoyait une escorte.
Quand il fut sorti, Gohar entra avec l'ordre de faire évacuer la salle : les femmes
d'Abd-el-Kâni arrivaient pour faire visite aux Franciscaines. Je me levai aussitôt ; le serviteur s’en aperçut et voulut me faire rester, Mais je tins à me retirer, ainsi que la politesse musulmane me le commandait.
Toute la latitude qui nous était laissée permet de conclure en quel estime nous étions auprès des Bédouins. Les Sœurs accueillirent les femmes de notre chef avec toute leur bonne grâce, et en retour celles-ci les prièrent d'accepter le lendemain à dîner chez elles.
A neuf heures, Abd-el-Käni rentra avec sa troupe; les nouvelles qu'il apportait étaient mauvaises. La voie ferrée ainsi que le télégraphé avaient été coupés à Kafar- Daouar et à Alexandrie, Arabi-Pacha se fortifiait de plus en plus et recrutait tous les soldats en disponibilité En outre il avait ordonné à toutes les ##70d1rye4 (municipalités) de le pourvoir de grains, de beurre, de riz, de lentilles, de bœufs, de buffles et de chameaux ; et on s'était em-
. pressé de mettre ses ordres à exécution.
Dimanche, fête de la Vierge du Carmel,
fut, selon les nouvelles que nous reçevions,
site L un jour mélangé de tristesse et de consola- Lôt : r tion, en cela image parfaite de la vie avec 52 aire | contradictions perpétuelles, ses esp {‘rances que | caressées et décues, ses projets tour à tour jait. L formés et abandonnés. :
ssée | Le soir, Abd-ei-Kâni vint nous annoncer ous : que les trains d'Alexandrie, chargés de eurs É fuyards, au lieu de diminuer augmentaient avec et que ceux-ci semaient sous leurs pas la es-ci . terreur et les ruines. La haine contre les liner | Anglais dont malheureusement les chrétiens . du pays subirent la fatale conséquence, se
ave répandit dans toute la population, qui ne rtait pouvait pardonner aux vainqueurs la desque | truction de la magnifique cité d'Alexandrie, afar- et moins encore leur projet de domination a sc sur l'Egypte entière.
tous | Je reçus une lettre de la Supérieure des re il | Franciscaines de Mansourah, quand déjà
uni- Ls Bédouins étaient en route pour aller les s de | prendre ; elle m'informait qu’à la suite d'un fs, de L télégramme envoyé par le consul d'Italie,
em- | leur promettant un détachement de soldats n. jusqu'à Ismaïlia, elle et ses compagnes se rmel, décidaient à partir avec l'espérance d'arriver
au port. Elle ajoutait: “ Mais vous, mon
PR PE TE ON M Sr EE DE
D ne D ne LOS
Pére, que faites-vous ; vous ne venez point?
avez-vous intention de rester parmi les Bédouins ? ”
A neuf heures, le Cheikh vint nous raconter qu'Arabi, pour empêcher les massacres, expédiait des télégrammes dans tous les lieux importants, investissant les autorités compéten : de la faculté de condamner à mort, sans jugement, celui qui aurait tué un chrétien, ce chrétien fût-il un Anglais !
Enfin, au milieu de ces alarmes et de ces espérances, nous nous retirâmes dans nos chambres. Le Ramadan était commence :
Abd-el-Kâni et ses compagnons demeurèrent, le soir, dans la salle, comme ils le firent durant tout le mois, pour entendre chanter quelques versets du Coran. Cette nuit, on rappelait l’histoire de l'Hégire : ce chant lugubre et monotone nous amena le sommeil, et ainsi se termina notre quatrième journée chez les Bédouins d’£/kom.
Le lendemain, 17 juillet, nous avions l'esprit travaillé de projets : nous désirions partir sans nous rendre compte des diffcultés du voyage. Abd-el-Kâni et ses com-
oint?
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pagnons nous: en dissuadaient à cause des périls certains qui nous attendaient sur le chemin, tandis qu’auprès d'eux nous étions en sûreté : “ Vous avez raison, leur dis-je, mais si un débarquement de troupes anglaises avait lieu, vous seriez tous appelés à la guerre, et alors aux mains de qui nous laisseriez-vous ?
— Je vous enverrais avec mes femmes à Fayoum, répliqua Abd-el-Kâni, et là vous n’auriez aucun péril à courir.
— Mais si Arabi, vaincu par les Anglais, voulait se venger et demandait de nous livrer pour être fusillés ?
— Cela ne saurait être; d’abord parce qu'Arabi n’est pas capable d'une action si noire ; mais le fût-il, moi et les miens, rous sommes résolus à mourir plutôt que de vous confier à des mains ennemies et de vous laisser faire aucun mal. ” |
Pour achever de détourner de notre projet toute inquiétude, Abd-el-Kâni ajouta :
“ Je vais à Cafr-Zaïat ; là, je parlerai avec le Mäamour, et lui demanderai des soldats ; unis aux Bédouins que je vous donnerai, . ils formeront une escorte avec
laquelle vous pourrez tenter d'aller à Ismaïlia, ”
Les nouvelles de la journée étaient plus mauvaises encore que celles de la veille :
de toute l'Egypte, on envoyait des hommes à Kafar-Daouar pour grossir l’armée d’Arabi, ou pour être employés aux travaux de fortification. Déjà on avait coupé le canal Mahmoudieh, qui fournit l’eau à Alexandrie, et on avait décidé, pour inorder cette ville, de rompre les digues qui existent dans le voisinage d'Aboukir; mais la crainte de submerger en même temps la vaste province de Berkhire fit renoncer à ce projet. Schebrkit avait été saccagée et tous les chrétiens mis à mort. Un français, voulant défendre sa maison, tua neuf des rebelles, mais, accablé par le nombre, il succomba à son tour.
Alors, ces féroces Arabes, après l'avoir éventré, prirent ses entrailles et les promenèrent comme un trophée glorieux dans tout le village. La nouvelle de cet acte de barbarie nous terrifia.
A neuf heures du soir, Abd-el-Kâni étant de retour, nous communiqua la réponse du Mäamour ; il ne pouvait nous donner ses
er à
plus sille :
nmes Ara- 1x de canal ndrie, ville, ins le te de vince
. mille Bédouins armés seraient mis à sa
soldats que jusqu’à Tantah ; pour aller plus Join, il fallait l’ordre du Modir.
Toutefois, Abd-el-Kâni nous rassura en nous annonçant que les Consuls avaient écrit à Arabi pour l’amener à traiter de la paix. Sur cette bonne nouvelle, nous allâmes nous reposer. Le matin, après avoir pris conseil du Cheikh, nous télégraphiâmes au Modir de Tantah, pour lui demander une escorte jusqu'à Ismaïlia. En même temps, je lui écrivis en ces termes : ;
“ Sauvés par le Chetkk-el- Arab, dans le village duquel nous nous trouvons, nous supplions votre Excellence de nous faire accompagner de quelques soldats jusqu’à Ismaïlia. ” |
Peu d'heures après, nous envoyâmes au Caire, une dépêche au Consul d'Italie, M. le comte Gloria, homme éminent qui s'est acquis une belle renommée, en sauvant avec le plus noble dévouement un grand nombre de victimes de la guerre, sans distinction de nationalité, Enfin notre Cheikh devant aller chez Arabi-Pacha pour lui annoncer de la part de son père que dix
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ner nne
D at ne ne ne SE 7 - . emmener
disposition, nous le priâmes de lui demander aussi une escorte jusqu'à Ismaïlia.
Nous épuisions ainsi tous les moyens de sortir de cet état critique qui nous tenait dans une perpétuelle inquiétude.
Avant de partir, Abd-el-Kâni ordonna au Derviche de nous conduire à son jardin.
Dans cet enclos fermé par des haies vives de nopals et de cactus, le sycomore, le dattier, l’oranger, le cassier, l’amandier, le mimosa à fleurs jaunes, croissaient pêlemêle sans symétrie, comme les arbres dans nos forêts. L'ombre et la fraîcheur y étaient délicieuses, et nous aurions pu y reposer agréablement ; mais cette verdure, ces orangers, le beau ciel d'Egypte, n'avaient plus aucun charme pour nous. Tout est amer à qui redoute le lendemain, et c'est en vain qu'Aly s’efforçait de nous arracher à nos préoccupations et de dissiper notre mélancolie,
Au retour de la promenade, on nous dit qu'il était question d'un débarquement des troupes ottomanes à Alexandrie, et je demandais à nos Bédouins s'ils s'y oppose-
raient,
maraïlia.
js de enaïit
onna irdin.
vives re, le ier, le pêledans taient poser oran-
plus mer à
vain à nos
élan-
DUS dit nt des je deppose-
“ Jamais, me répondirent-ils fièrement, il ne nous est point permis de marcher contre le successeur de notre prophète !
Les Anglais, voilà l'ennemi !..... Depuis que Tewfik s'est donné à eux, nous le considérons comme traître, et déchu du trône, nous accepterions plutôt comme vice-roi
un Affritt (démon) qu'un tel homme. ”
Le 19 juillet, vers les sept heures du matin, le Cheikh passa chez nous pour nous saluer et partit immédiatement pour Kafar-Daouar afin d'accomplir sa mission.
Sa suite était composée de six Bédouins, chefs subalternes, vêtus élégamment et couverts d'armes de grande valeur. A peine montés sur leurs brillants coursiers, ils disparurent à nos regards avec la promptitude de l'éclair.
Durant toute la journée nous ne purlâmes que d’Abd-el-Kâni et des bonnes nouvelles qu'il nous rapportait. De temps à autre, rassemblés autour denotre 7résor caché, prosternés aux pieds du divin Maître, nous élevions vers lui des mains surpliantes, et, le cœur plein d'espérance, nous lui demandions avec plus de ferveur -que jamais
d’exaucer nos prières. Mais quoi! le jour passe, le soleil se couche, et le Cheikh qui nous avait assuré son retour, n'apparaît point. Après souper commença le chant plaintif du Bédouin, et, comme la veille, ces strophes monotones ne tardèrent pas à nous endormir.
Vers une heure du matin, j'étais plongé dans une espèce de so nnolence, quand j'entendis tout-à coup le piaffement de: nombreux chevaux, accompagné d’un murmure de paroles insaisissables et d'un va-et-vient continuel de nos gens. Puis le Derviche entra dans notre chambre, en disant: Zdya abou esch-Cheikh men el-Fayoum goumou, c'est-à-dire: Le père du Cheikh est arrivé de Fayoum, levez-vous ! Je compris qu'il voulait que nous allions saluer le père de notre Cheikh. J'éveillai donc mes compagnons, fis avertir les Sœurs, et nous nous rendîmes en corps présenter nos hommages au père d'Abd-el-Käni.
Il me serait bien difficile de rapporter tout son discours, mais à ses bienveillantes et affectueuses paroles, il était aisé de comprendre qu'il avait été mis au courant de
jour nos aventures par Aly: “Mon fils, nous qui | répétait-il toujours, n’a fait que son devoir ; araît | une fois que vous êtes sous sa protection, hant vous devez être en sûreté. Si vous préférez eille, | ne pas rester ici, à mon retour (il se rendait as À | près d’Arabi-Pacha) je vous emmèrierai avec moi à Fayoum, dont les habitants ongé | sont en grande majorité chrétiens ; et, maij'en- | tres comme moi dans mon propre palais, nom- ; vous pourrez y ouvrir une école.” Pour mure nous, après lui avoir exprimé notre reconvient naissance avec toute l’effusion possible, nous viche prîmes congé de lui et allâmes retrouver le Edjà l toit que nous avions abandonné un instant, MOU, remplis d’admiration pour ce noble et grand arrivé E caractère.
qu'il Malgré cet incident, nous fûmes sur pied. e de au lever du soleil ; mais déjà le père d’Abdmpa- | el-Kâni était parti par. Kafar-Daouar, et nous nous ne pûmes avoir aucune nouvelle de ages son fils.
Vers neuf heures du matin, quelques borter | Bédouins arrivant de Cafr-Zaïat nous infor- Jantes *mèrent que le Méamour avait reçu de Tan:-
com- tah, une lettre nous concernant et adressée
int de à notre Cheikh. En effet, lorsque Abd-el-
Kâni revint vers les six heures du soir, il dit que le Modir lui avait écrit de conduire à Cafr-Zaïat les Religieux et les Religieuses qu'il avait recueillis, ajoutant que le H4amour et le commandant de la troupe avaient les instructions nécessaires pour nous escorter jusqu’à Ismaïlia. Notre joie fut immense, personne n’en doutera.
Abd-el-Kâni voulut dîner avec nous ; ses attentions devenaient plus délicates, plus empressées, et une étroite amitié semblait nous lier ensemble. J'éprouvais un sentiment plein de tendresse et d’admiration pour ce musulman, dont la conduite honorerait un chrétien, et lui, il semblait heureux d’avoir trouvé des êtres qui le comprissent et qui lui fussent reconnaissants. Il parla beaucoup ; sa parole était grave, spirituelle, insinuante; ses vues étaient élevées, ses aperçus d’une grande justesse, La conversation tomba naturellement sur la guerre, sur Arabi, sur l'Angleterre. Tantôt Abdel-Kâni reconnaissait l'importance politique de ce grand pays, louait sa belle et puissante flotte et la valeur de ses soldats; tantôt illa méprisait et la couvrait de malé-
dictions : “ Nous nous ferons mettre en pièces, s’écriait-il, mais nous ne nous donnerons jamais pour vaincus ; nous préférons une guerre éternelle à une éternelle oppression! ... Le mécontentement du peuple est à son comble, et les petits, quand on les pousse à bout, ne connaissent plus-de mesure : le chat dans son désespoir arrache les yeux du tigre. Les massacres qui portent l’épouvante dans tous les villages” retomberont sur leurs envahisseurs, leur audace a allumé la fureur des indigènes qui se vengent sur les chrétiens des maux qu'ils ont soufferts. Le sac de Ramileh et d'Alexandrie a été le fait de la tribu d’Asladali, du parti de Tewfik ; et non-seulement Arabi-Pacha ne les a pas commandés, comme on veut le faire croire, mais il les a réprouvés avec toute l'énergie de son âme et avec toute l’indignation de son cœur.
Au reste Arabi est décidé à résister de toutes ses forces aux convoitises de la superbe Angleterre ; s’il n'est pas homme à s’abaisser pour plaire au gouvernement, il est de ces héros qui savent s'élever, alors même qu'on les envoie boire les eaux
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amères de l'exil.” En parlant ainsi, Abdel-Kâni était profondément remué, et quand nous nous séparâmes, une ombre noire avait passé sur son front. Nous avions été frap-
pés de la hardiesse de ses confidences et de
la peinture qu'il nous traçait de l'état des esprits en Egypte. Il nous semblait que quelque chose de plus funeste encore se préparait dans l'avenir, et ce présage assombrissait un peu les joies de notre délivrance.
Le lendemain à l'aurore nous étions tous sur pied et équipés pour le départ. Notre premier soin fut de prendre le Saint-Sacre-
. ment que j'emportais respectueusement,
tout en le mettant à l'abri des regards indiscrets.
Les Franciscaines se rendirent ensuite chez les épouses du Cheikh pour les remercier de leur hospitalité! Elles parurent très sensibles à leurs compliments, mais encore plus affligées de leur départ.
“ Pourquoi nous quittez-vous, disaient-elles, restez ici, n'êtes-vous pas aus bien que chez vous?” Les S: m effet, s'étaient attirées non seuleme la sympat.jje de ces
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otre vions à pied avec une troupe de Bédouins, cre- | qui voulurent nous accompagner jusqu'en s ent, | dehors du village. Oh! que de poignées de 4 ards mains nous reçumes sur ce petit parcours | | Si nous n'avions point contraint nos gens à suite à se retirer, ils seraient venus avec nous É. les jusqu’à la station. Nous leur dimes un deraru- | nier adieu et poursuivimes notre route, ents, toute encombrée de curieux, que nos cava- “ part. liers avaient peine à écarter. :
elles, Arrivés à la gare, dont certes nous :
que n'avions pas perdu le souvenir, nous trouaient vâmes que rien n'était changé et l'on nous plaça exactement dans le même lieu que
i- femmes en se rendant utiles par leür habiid | leté à manier l'aiguille, mais le respect et it | l'admiration de tous par leur candeur, leur L p- réserve et leur affabilité. À de Enfin nous saluâmes une dernière fois \ les cette demeure hospitalière au milieu des ; ue bénédictions de tous. Le Mda-es-Salameh, à se si doux au voyageur, partait de toutes les À ge | lèvres, j'en avais le cœur émuet ne pus É tre retenir mes larmes. k.
Le Cheikh et Aly, montés sur de super- À ous bes chevaux, nous précédaient ; nous sui- A
hous avions occupé neuf jours auparavarit, La porte fut immédiatement fermée ; les soldats et les Bédouins la gardèrent soigneusement, car nous étions environnés de fuyards et de gens suspects.
En attendant, les trains de marchandises passaient et repassaient chargés de soidats et de munitions pour Kafar-Daouar ; mais on n'apercevait aucun train de voyageurs pour Ismaïlia, de sorte que deux télégrammes, l’un venant du Caire, l’autre de Kafar- Daouar, donnant ordre de nous faire partir avec une bonne escorte, demeuraient forcément sans effet !..
La matinée se passa dans cette anxiété, et, à quatre heures de l'après-midi, rien n’annonçait encore le départ. On pensa alors à nous fournir un train exprès, pour lequel toutefois l'administration demanda quarante-quatre guinées égyptiennes, c'està-dire onze cent vingt-quatre francs de notre monnaie, En présenee d'une telle exigence, je perdis tout espoir. Le chef de gare, Moallem Tchaluby, s'aperçut de ma péine et télégraphia aussitôt à Arabi que nous ne pouvions nous embarquer faute
d'argent. Arabi-Pacha répondit immédiate-
ik ment :“ Qu'on les fasse partir aux frais du les Gouvernement.”
ps Il n’y avait pas en ce moment de loco- | ue motive, mais on nous assura que la première qui arriverait soit du Caire, soit de Kafar- —. | Daouar, serait pour nous. Hélas! les ee Jocomotives passent et repassent, aucune ne RE s'arrête. .! Notre angoisse devenait extrême. nu Au milieu de ces perplexités et de cette sr longue attente, nous fimes la connaissance . du Cominandant des cent cinquante soldats,
qui gardaient la station, Ey-Pacha, homme excellent, affectueux, généreux, qui se multiplia pour nous être utile. En ce fatal moment, où tout était embûches et difficul- * tés, son intervention en faveur des Franciscaines fut des plus heureuses. Ces dernières avaient remis, en fuyant précipitamment et sans avoir le temps de faire aucune
— 1 convention écrite, leur maison, leur jardin . L. et leur bétail à un fellah qu’elles croyaient telle honnête. Notre homme, au contraire, se 4 2 prévalant des circonstances, se rendit maïi-
tre absolu de l'immeuble et nia ensuite que le bétail appartint aux Sœurs, Le
Commandant ayant entendu leur déposi-' tion, envoya chercher le fellah, l’obligea à restituer, à tout consigner, selon le désir des Sœurs, au gardien de notre Hospice. De plus, il nous offrait un piquet de soldats si nous voulions rentrer dans nos habitations et ne pas aller plus loin. Nous le remerciâmes avec effusion, lui disant que nous nous laisserions séduire par une offre si obligeante, si nous avions espoir que sa demeure en ces lieux dût se prolonger quelque temps.
Le soleil était déjà couché et personne ne pouvait encore prévoir l'heure de notre départ.
Le père d’Abd-el-Kâni arrivait en ce moment de Kafar-Daouar; ayant appris par son fils que nous étions à la station, il vint nous saluer avec sa suite. Quel plaisir nous éprouvâmes à revoir cet homme vénérable, à le remercier, à lui exprimer notre éternelle reconnaissance !. .Il nous écoutait avec sympathie, et nous répétait toujours :
“ Que le Seigneur vous accompagne ! Quand vous serez à l'abri du danger, faités-nous connaître votre bonne arrivée, et puis, vénez
nous retrouver : ma demeure sera la vôtre, et l'hospitalité sera plus douce pour vous, car alors la guerre aura cessé d’étendre sur nos campagnes son crêpe funèbre.” Ce touchant adieu et cette expression de la plus noble politesse, m'ont vivement touché.
Il voulait nous laisser quelques Bédouins pour escorte, mais le Pacha le remerria, lui disant que cela n'était pas nécessaire.
Toutefois, avant de nous séparer, nous priâmes nos amis de jeter un coup d'œil sur nos habitations. Ils portèrent aussitôt leurs riains au front puis au cœur et nous dirent : “ Vos biens sont sous notre surveillance, partez tranquilles et sans préoccupation.” Ayant dit ces mots, ils se préparèrent au départ ; nous leur serrâmes la main et je surpris quelques larmes le long de leurs paupières brûlées par le soleil.
Cependant nos affaires n'avançaient point:
à onze heures du soir, nous étions encore là, :.ns avoir mangé de la journée, de sorte qu'aux angoisses de notre position venaient se joindre les tortures de la faim. Le chef de gare télégraphia de nouveau à Arabi, lui donnant avis que nous nous trouvions encore
à Cafr-Zaïat et sans moyens d'en sortir.
Eh bien ! qui le croirait ? Cet homme que ses ennemis dépeignent si cruel, si inhumain, nous expédia de suite, de Kafar- Daouar, une locomotive qui arriva à une heure du matin. Elle fut aussitôt attachée à notre wagon, et, une demi heure après, nous étions en route. Les soldats que nous donna le Commandant, sous la conduite d’un officier, se montrèrent bons et honnêtes.
La défense d'allumer aucune lampe dans l'intérieur des voitures fut formelle, ainsi que l’ordre de tenir les fenêtres fermées et de baisser les rideaux. Nous ne tardâmes pas à apprécier la sagesse de cette mesure, car, à peine étions-nous arrivés à Tantah, que nous fûmes environnés de toute la populace échappée d'Alexandrie, qui lançait à tuc-tête des vociférations et des menaces.
L'officicr, directeur du train, fit en sorte que personne ne pût pénétrer jusqu’à nous, et ainsi nous échappâmes à ce nouveau danger. Les mêmes scènes se renouvelèrent à Benha ct Zagazig. |
Enfin, samedi, 22 juillet, à six heures et
demie du matin, nous descendions à Ismaïlia, à l'Hospice de Terre-Sainte !....
Après quelques maments dé repos, nous dûmes, la Supérieure des Franciscaines et moi, nous présenter au Gouverneur, qui, d’après notre déposition, remit à l'officier un certificat constatant que nous étions arrivés sains et saulfs, puis nous retournâmes chacun dans nos demeures respectives. Les Franciscaines se rendirent chez leu-s compagnes qui venaient joyeuses à leurrencontre, et nous, à l’Hospice, auprès du Père Pascal, Président, et du Père Léonard, qui nous reçurent comme on reçoit des naufragés, des gens qu'on a crus la proie de la mort, et qui nous arrivent pleins de vie !