‹ L'Egypte et les Franciscains [microforme]Chapitre 25 sur 37 · GRAND TRIOMPHE · texte numérisé non relu

GRAND TRIOMPHE

BD-EL-KANI était du parti d'Arabi; mais admettez qu'il n’en fût pas, comment aurait-il pu résister aux ordres du

Pacha dans un temps aussi critique? En -effet pour rendre ses positions de Kafar- * Daouar plus solides et empêcher les forces anglaises de marcher sur le Caire, la capitale, il avait besoin d'hommes, et ces hommes, le chef des Bédouins devait les lui fournir: tel était le commandement absolu du maître !

Quand, dans la suite des événements,

Arabi fut battu ct fait prisonnier à Tel-

cl-Kébir, le 14 septembre, on fit rechercher partout avec grande diligence et arrêter tous ses partisans et ses complices. Or, parmi les détenus, se trouva aussi notre Bédouin, notre sauveur et celui de tant d’autres chrétiens.

NÉ C'était le rer Octobre, à onze heures de i la nuit, que me fut expédié, à Mansourah T un messager nommé Elyan, pour m'annon-

cer la triste nouvelle de l'arrestation de notre Bienfaiteur, et pour me supplier de faire pour lui ce qu'il avait fait le premier pour / nous.

Sans perdre un seul instant, je pris avec

ai ; | moi deux Sœurs Franciscaines, et nous parom- times pour Tantah. A notre arrivée, je me s du É rendis chez le Gouverneur pour lui présen-

En ter une lettre du Vice-Consul de France à afar- Mansourah, qui lui faisait connaître qu’Abdprces | cl-Kâni avait sauvé du massacre les Franitale, | ciscaines et beaucoup d’autres chrétiens, et es, le | le priait, en considération d'un tel bienfait,

: tel | de me permettre au moins de lui faire une tre ! visite dans sa prison. Mais le croirait-on? à

cette demande si légitime, le Gouverneur, en 2 présence de tout son entourage, jetant la

lettre à terre avec colère, s'écria : “Quoi ? demander à voir ce misérable qui voulait tuer le Vice-Roi ? ” Je sortis découragé et me mis à faire le tour de ces affreuses prisons. Avec ma vieille expérience de l'Egypte, je m'approchai fort prudemment de la sentinelle et je lui demandai à voix basse si c'était là que se trouvait le chef des Bédouins. I1 me répondit par un signe de tête affirmatif. Je lui glissai alors adroitement dans la main le magique PBakhschiche, en le suppliant de me le faire voir. Après un court délai, une sombre porte s'ouvrit, je me sentis pousser en avant et l’entendis se refermer sur moi. Jetrouvai sept ou huit prisonniers couchés par terre et dont les chaînes rivées au cou et aux pieds rendaient tout mouvement impossible. Si le Chef n'avait pas crié: “ Ya abouna erhamni !

ô Père, ayez pitié de moi, ” je ne l'aurais pas reconnu dans ce lieu plein d'horreur et d'obscurité. Je m'approchai de lui et, à travers les larmes de notre mutuelle et profonde émotion, je lui donnai l’assurance que les Franciscains et les Franciscaines de la Mission tenteraient l'impossible pour obte-

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nir sa liberté, et que Dieu, qui ordonne la reconnaissance envers nos Bienfaiteurs, nous viendrait lui-même en aide dans cette entreprise.... Je parlais encore lorsque je sentisune main de fer s'abattre sur mon épaule, et je dus sortir au plus vite.

J'offris à la sentinelle mes plus vifs remerciements et je courus à la station, où je retrouvais les Franciscaines à qui je racontai tout ce qui venait de m'arriver.... Nous convinmes qu'aussitôt arrivés au Caire nous irions frapper à toutes les portes pour obtenir l'élargissement de notre Cheikh. Je passe sous silence les nombreuses démarches que nous fimes pour cela ; qu’il me suffise de dire que pendant quinze jours entiers nous mîmes en émoi toute la diplomatie Egyptienne, Anglaise et Française au Caire avec nos incessantes suppliques en faveur d’'Abd-el-Kâni. Je serais ingrat si je ne mentionnais ici ceux qui nous aidèrent partiqulièrement dans notre entreprise. En nous

entendant raconter les prodiges que ce chef

de Bédouins avait faits pour nous sauver des

massacres, les Pachas, les Ministres, les

Amiraux anglais et jusqu'au fils lui-même ; 8

dela Reine Victoria, s'écrièrent d’une commune:voix : “Cet homme mérite vraiment d'être'mis-enliberté !” Dans toute la ville du ‘Caire:on ne parlait que de la noble conduite du Bédlouin à notre égard, et de nos démarches pour sa délivrance. Enfin, je reçus:du Ministère la consolante nouvelle que notre ami nous serait rendu, etque je pouvais ‘aller moi-même à Tantah présider à son ‘élargissement.

- Je partis, -en effet, le lendemain, mais non sans quelque crainte secrète, parce que je savais:qu'Abd-el-Kâni avait de nombreux et:de puissants ennemis qui demandaient sa ‘tête à tout prix. Arrivé à Tantah, je #m'acheminai lentement vers les prisons. La sentinelle était là, et, du plus loin qu'elle m'aperçut, ‘elle me fit signe d'allonger le pas. Arrivé près d'elle, elle me dit avec em- -pressement : “ Le gouverneur a reçu ce -matin:untélégramme conçu en ces termes : ” “Mettez en liberté le chef des Bédouins Abdél-Kâni,et le consighez au P. Francesco. “ Délivré de ses chaînes, le Cheikh était assis-dans une petite chambre où il m'atten- ‘dait,.et, tout en larmes, il se jeta à mon çou

dès qu'il me vit entrc.. «près cette première effusion, nous sortimes et Abd-el:Kâni se rendit à la mosquée voisine pour remercier

Dieu de sa délivrance. Quant à moi, je:

m'empressai de télégraphier au Père Gardien (Supérieur) de notre Couvent du Caire et aux Franciscaines pour annoncer la délivrance définitive de notre ami.

J'allais partir pour le Caire, lorsqu'arriva: notre Cheikh avec ses Bédouins. Ils sautèrent sur le premier train de marchandises qui passa et m'entraînèrent.avec eux.

Tout le long du parcours, ces enfants du désert laissèrent libre cours à leur en-

thousiasme et ne cessèrent de faire entendre:

des chants de triomphe. A l'approche des villages qui bordent la voie ferrée, ils atta. chaient des banderolles blanches à. l'extré:

mité du canon de leurs fusils. Lar population, déjà informée de la délivrance-de:son chef, répondait à ces signaux par des accla-.

mations prolongées ; un: cavalier parti à

bride abatue, avait en effet devancé le train; pour annoncer la bonne: nouvelle äux villages de la tribu. Nousarrivâmes près de Cafr- Zaïat vers quatre heures et demie du: soir: ;

mais notre convoi s'arrêta à une certaine distance de Ja station. Toute la gare était bondée de monde et la foule arrivait jusqu’au lieu de notre arrêt. Les personnes les plus distinguées de notre pays, de tout rang et de toute religion, étaient là avec la Tribu qui attendait son Chef.

. Notre trajet jusqu’à la gare fut difficile, Abd-el-Kâni me tenait par la main et voulait marcher à mon côté; ce fut impossible, tant la foule qui nous serrait était compacte. Il devait les embrasser tous parce que tous l’'embrassaient et lui exprimaient leurs chaleureuses félicitations comme à un homme revenu de l’autre monde, Le Cheikh répondait à chacun d'eux, en me désignant de la

main : “ Voici celui qui m'a sauvé la vie! ” Alors cette foule et spécialement les hommes de sa tribu, se portaient vers moi, me baisaient les mains, m’embrassaient avec une expression de reconnaissance et de joie qui tenait du délire; c'était un spectacle indescriptible,

Nous réussimes enfin à traverser la gare ; à la porte stationnaient les cavaliers avec deux chevaux en laisse. Et moi qui me

croyais enfin délivré decette parade auinilieu d'un peuple et dans une ville où j'étais si: connu, je me vois tout à coupenlevé par les Bédouins et placé sur un: beau cheval.

blanc, malgré toute la résistance que je pus. opposer à cette ovation extraordinaire. Me voilà donc chevauchant escorté par la multitude. Les cavaliers Bédouins marchaient en avant et se livraient à leur /an/asia avec force décharges de mousqueterie. Ceux qui étaient restés dans les maisons montaient sur leurs terrasses ; à toutes les fenêtres, à tous les balcons on agitait les écharpes avec des acclamations frénétiques! C’est au milieu de ces ovations que nous arrivâmes à la maison des Franciscaines qui, elles aussi, nous attendaient. Nous descendimes de cheval et Abd-el-Käâni s’avança gravement vers les Religieuses pour les remercier publiquement de tout ce qu'elles avaient fait de leur côté pour sa délivrance. De là, nous l'accompagnâmes jusque sur les rives du Nil, où il remonta à cheval après nous avoir adressé à tous un chaleureux adieu.

Le lendemain il offrait un banquet splendide à tous les négociants et à toutes les

familles aisées de Cafr-Zaïat, tandis que je retournai paisiblement à Mansourah où je rendis grâces à Dieu et à notre Père saint François de ce qu’il m'avait été donné de payer de cette manière ma dette de reconnaissance envers Abd-el-Käni.

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