BOMBARDEMENT D'ALEXANDRIE ET INCENDIE DE LA VILLE
ETTRE du KR. P. Guillaume, Franciscain, | curé pour la Colonie Française, Alexan- .
drie d'Egypte, au T. KR. P. Vicaire Custodial de Terre-Sainte.
Alexandrie 2 août 1882.
Mon Très Révérend Père,
Depuis longtemps déjà, je vous aurais envoyé la Relation des lugubres événements d'Alexandrie, si le Révérend Père Gardien ne l’eût fait avant moi, dans ses diverses lettres au Révérendissime Père Custode. Je vais tâcher néanmoins de satisfaire de mon mieux à votre demande, vous priant de me
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pardonner si j'omets encore bien des détails qui auraient pu vous intéresser : pour tout dire, il faudrait un long volume...
La nuit du 9 au 10 juillet, un délégué du Consulat Français nous arriva au Couvent, enjoignant à tous les Religieux de se rendre à bord, immédiatement, vu que le lendemain cela ne serait peut-être plus possible.
Cependant le Révérend Père Gardien, pour ne pas jeter l’'émoi parmi ses Religieux en pleine nuit, préféra attendre le jour. Ce fut donc le 10 que notre Supérieur nous réunit tous pour nous communiquer la sombre nouvelle. Comme il ne voulait pas exposer la vie de ses enfants, sans leur propre consentement, il nous laissa la plus entière liberté, ou de rester avec lui au Couvent, ou de nous rendre immédiatement à bord.
Quant à moi, comme je savais que plusieurs Français étaient bien décidés à ne pas quitter la ville et que j'avais aussi plusieurs malades à l’hôpital, je crus de mon simple devoir de rester (1). Six autres Pères et
(1) Inutile de faire observer que si le Père avait quitté le Couvent pour des raisons personnelles, un antre se serait chargé de so ministère, Le Vrai Pasteur ne quitte point ainsi ses brebis au moment dn danger.
quatre Frères Convers en firent autant.
Nous étions donc au Couvent onze Religicux et environ cent Européens réfugiés chez nous, attendant avec une certaine confiance, la suite des événements que nous étions bien loin de croire nous-mêmes devoir être si terribles, lorsque le 11, à sept heures et demie du matin, le premier obus fut envoyé aux Forts Egyptiens, par les Frégates Anglaises.
C'était le signal des hostiiités et aussi des cruclles angoisses que nous aurions à endurer, durant les quatre longs jours qui devaient suivre. Les soldats d’Arabi répondirent à la flotte anglaise, et depuis sept heures du matin jusqu’à cinq heures et demi du soir, ce ne fut qu’un feu roulant d’obus et de bombes, qui se croisaient dans les airs. |
Comme notre Couvent se trouvait précisément en ligne avec la Flotte Anglaise et les principaux forts de la ville, nous entendions passer tous ces projectiles au-dessus de nos têtes, avec un sifflement prolongé qui donnait des frissons même aux plus courageux.
Vers les neuf heures, j'étais monté à ma cellule pour y réciter mon office : je l'avais à peine commencé qu’un bruit extraordinaire, suivi d’une sorte d’effondrement, ne me laissa aucun doute qu’un obus ne fût venu se loger au Couvent. Je cours à ma porte et je me trouve devant un nuage de poussière qui remplit tout le corridor....
C'était en effet un obus qui s'était contenté de démolir une partie de notre devant. Un autre vint se loger dans notre jardin, après s'être pratiqué un assez large passage dans le mur qui nous sépare de la rue. Nous retenons ce projectile, comme souvenir du bombardement. Un troisième est allé ruiner de fond en comble le parloir des Frères des Ecoles Chrétiennes, à trois ou quatre mètres de notre église (la cathédrale), et un quatrième est allé saccager une chambre à l'étage supérieur de l'hôpital (aussi contigu à l'église), au quartier des femmes, au moment même que je m'y trouvais pour entendre les confessions de toutes celles qui voulaient mettre leur conscience en règle. Et certes, en présence d'une mort qui nous menaçait de si près, bien peu s'y refusérent,