INTÉRIEUR DE LA MOSQUÉE DE KALAOUN
médecin-chef de l'institution donnait à ses internes des leçons de médecine. Les magasins de vivres étaient énormes, et la consommation si forte, que plusieurs administrateurs étaient occupés exclusivement à l’achat des denrées et à l’enregistrement des sommes dépensées à cet usage. — L'école dépendante de l'hôpital était richement dotée, possédait sa bibliothèque particulière, et avait une pension d'enfants, où seize orphelins pauvres recevaient le logis, l'habillement et la nourriture.
Cette fondation de Kalaoun survécut longtemps au souvenir de ses exploits guerriers; elle
assure encore aujourd'hui des bénédictions à sa mémoire, car le musulman, lui aussi, tient la charité à vertu. Tout ce que fait le croyant, il doit le faire pour Dieu seul : le nombre de
s bonnes œuvres s
a d'autant plus considérable que sa foi sera plus forte. L'idée, plus élevée et s'étendant à l'humanité entière, que le christianisme a conçue de l'amour du prochain, est étrangère à la religion de Mohammed; mais le croyant doit aux sectateurs de l'Islâm, amour,
charité, libéralité, pardon et patience. Parmi les cinq actions obligatoires par lesquelles le muslim doit manifester sa foi, le Prophète lui-même met au second rang le don des aumônes, et au premier la prière. Aussi ne devons-nous pas nous étonner si nous voyons un prince musulman élever, dans la capitale du monde musulman d'alors, un établissement de bienfaisance tel que le moristân, dont le plan grandiose a été dicté par les considérations les plus nobles de la plus pure humanité, et si nous apprenons qu'aujourd'hui encore le Caire et chaque grande ville d'Orient peut se vanter de posséder de pareïlles institutions.
Jamais les mendiants n'ont manqué dans la ville des califes; toutefois ces malheureux, aveugles pour la plupart, souvent conduits par des enfants, souvent aussi capables de reconnaître leur chemin avec une sûreté étonnante, sans autre guide que leur bâton, laissent rarement l'impression de la misère opprimée AG HAE DNS GO oi et honteuse. Ils demandent secours avec la conscience d’un droit Dr ae ma personnel; si l’on comprend les pieuses sentences qu'ils adressent
aux passants, on trouve qu’elles n’ont pas spécialement pour objet d’éveiller sa compassion, elles rappellent le riche à son devoir, qui est de partager avec d’autres son superflu; elles lui remettent à l’esprit le droit qu'a le nécessiteux d'attendre de celui qui a la richesse, au nom de Dieu, « le salaire de son indigence. » Aussi le mendiant dit-il : «Je suis l'hôte de Dieu et du « Prophète, Ô Dieu généreux et magnifique! » ou telle autre sentence : qui lui donne sait que par son présent, il se constitue le créancier du Très-Haut. Beaucoup de mendiants disent : « Je « demande à Dieu le prix d’un pain! » et qui lui compte ce prix, crédite d'autant le Tout-Puissant. Ce devait être presque un sujet de honte pour nos riches, de voir quelle partie considérable de leurs revenus les Cairotes aisés dépensent encore aujourd’hui en charités de toute sorte. Les fondations pieuses, aouk@f (1), sont très riches et fort multiples : elles consistent en espèces où en biens-fonds, qui sont administrés par quelques autorités compétentes. La plupart sont rattachées à des mosquées, etserventà l'entretien d'écoles ou médreséhs, ou de fontaines qu’on trouve toujours dans le voisinage des temples. Ces donations nommées sefl, destinées à assouvir l’altéré,
sont un grand bienfait dans une zone où ne tombent point les pluies, et dans une ville qui n’a
(1) C’est le pluriel de ouakf.
Écyrre, I ë
guère que des eaux d'infiltration saumâtres. Cette habitude bienfaisante de fonder une citerne est un legs évident du temps où les Arabes, encore nomades, parcouraient le désert : elle n’est pas sans utilité même pour les citadins. Le pauvre, à qui ce serait une grosse dépense de payer le porteur d'eau, devrait, avant de pouvoir rafraîchir son gosier desséché, aller jusqu’au Nil des points les plus éloignés de la ville, s’il ne trouvait pas, dans presque chaque rue, les fontaines dont je parle. Quelques semaines avant le début de l’inondation, l’eau du fleuve, d'ordinaire si agréable que Champollion l’appelait le champagne des eaux, et que Mahomet, disent les Arabes, aurait souhaité vivre éternellement s’il y avait goûté, devient trouble, malsaine et presque imbuvable : aussi est-ce en ce temps que les fontaines publiques sont le plus fréquentées. Beaucoup d’entre elles sont entourées de grilles en fer, en bronze doré ou en bois d’un beau travail. Un toit, dont le rebord fait une forte saillie, prête son ombre aux buveurs, que de petits escaliers conduisent jusqu'à la porte du réservoir où on répartit l’eau, ou jusqu'au tuyau de laiton par lequel on aspire la boisson restaurante.
Des inscriptions poétiques rappellent en lettres dorées le nom du fondateur; le nom arabe sebil, ou plus exactement sebil AUGR, signifie le sentier de Dieu, car nourrir l’affamé et assouvir
l'altéré est pour le croyant le plus sûr de tous les chemins qui le conduisent vers Dieu après la mort. C’est pour cela aussi que les porteurs d’eau, qui cherchent à attirer sur eux l’attention des passants, en faisant cliqueter l’une contre l’autre leurs timbales de laiton, et dont loutre bizarre semble presque un bouc aux pattes brisées, crient sans cesse : « Le chemin de Dieu, « Ô altérés! »
Ces mots ont certainement dû retentir pour la première fois dans le désert. Les sentences pieuses, « Dieu te pardonne tes péchés, à distributeur de la boisson! » ou « Dieu ait pitié de tes
parents! » prennent un accent particulier sur les lèvres du
FONTAINE PUBLIQUE. sakkâ, quand, afin de rehausser l'éclat d’une fête, on le loue pour
distribuer de l’eau gratis au peuple. Après avoir reçu de lui la
coupe pleine du breuvage rafraîchissant, on le remercie en répondant « Amîn » (Amen)
à sa pieuse formule. L'outre vidée, il appelle la bénédiction de Dieu sur le croyant qui a payé la boisson, et lui souhaite le paradis.
La fontaine, dans la ville des bords du Nil, a naturellement beaucoup moins d'importance que celle qu'on rencontre sur les chemins dans le désert; aussi la piété musulmane a-t-elle joint aux sebfls une autre espèce de fondation, comme pour montrer clairement combien on peut trouver de véritable humanité dans cet Islâm si décrié, et que nous accusons si souvent de n'avoir que des formules vides. Les fontaines publiques sont surmontées d’un étage renfermant plusieurs chambres, dans lesquelles se tiennent des écoles élémentaires, entretenues aux frais de la fondation, et réservées généralement à des garçons sans famille; de la sorte, chaque fondateur de fontaine mérite en même temps le titre de bienfaiteur des orphelins. Les plus anciens de ces établissements remontent à une époque où personne encore en Europe n'avait, que je sache, songé à élever des orphelinats.
Beaucoup d'écoles et de fontaines remontent au temps des mamelouks; nul prince n’a
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dé
DU MORISTAN DE
fait peut-être autant qu'En-Nâsir, le plus jeune fils de Kalaoun, pour l'agrandissement et l'embellissement du Caire. Il monta sur le trône à l’âge de neuf ans, fut renversé une première fois par des émirs ambitieux, et obligé une seconde fois, après mainte action d'éclat, de renoncer volontairement au pouvoir; il finit par rentrer dans la citadelle, et y acheva,